Chronologie des premiers historiens grecs, 1ère partie Hérodote

Lecteurs qui lisez ces lignes, vous êtes certainement concernés par l’Europe et sa dimension historique. L’histoire la plus ancienne de l’Europe nous provient certainement des historiens grecs. J’espère qu’à la lecture de ce billet, il ne vous restera plus aucuns doutes concernant cette affirmation, si tant est que vous en ayez.
Passionné par l’élaboration des premiers écrits, j’ai rédigé ce billet sur les origines de l’écriture, tout en restant proche de ce sujet, il me tardait, de parler d’ouvrages où l’acte d’écriture ne serait plus furtif mais pensé et construit. Ce raccourci entre «l’écriture palatiale» des premiers sceaux crétois ou des premières tablettes assyriennes, mycéniennes ou hittites et l’œuvre littéraire, qui nous parait aujourd’hui si naturel, est un tour de force que de nombreuses cultures n’ont jamais réellement réussi à accomplir. Les études nombreuses sur le sujet, comme celles passionnantes de Jesper Svenbro, montrent que le passage vers l’écrit n’est pas spontané dans une civilisation ancestrale et ancestralement basée sur l’oralité. Comme souvent l’évolution de l’espèce humaine et l’évolution de chaque individu se superposent et il est possible de rapprocher cette difficulté à la difficulté qu’a l’enfant pour passer de l’oral à l’écrit. Il existe cependant bien d’autres raisons à cette difficulté et cette  constatation quoique passionnante à analyser n’est pas le sujet de ce billet.
Ayant réalisé ce tour de force dès la plus haute antiquité, les Grecs restent pour moi un modèle dans le genre. Outre le fait que les premiers écrits grecs ne sont que des mises à l’écrit d’odes, de poèmes ou de pièces à caractère théâtral et destinées à la représentation orale, il est intéressant de constater que les écrits originels grecs du Cycle troyen dont fait parti l’Iliade portent sur les mythes fondateurs. Il fallait pour produire de nouveaux types d’œuvres écrites s’affranchir de deux entraves:
(1) couper le cordon du lien aux mythes fondateurs,
(2) écrire pour un lecteur pratiquant la lecture dite silencieuse et non pas pour une déclamation publique.
Ce ne sera l’affaire que de quelques siècles car très vite les auteurs grecs apprendront à se libérer de ces chaînes.

Nos premiers «manuels d’histoires», ceux des historiens grecs

commparaison de l'éclairage apporté par les sources historiques antiques, Grèce et FranceLes œuvres qui m’intéressent dans ce billet sont celles de premiers historiens grecs car il fallait couper ses chaînes et tout inventer soi-même: à la fois l’histoire de ses ancêtres et la manière de la rédiger. Le sujet étant vaste, je l’aborderai en trois étapes et autant de billets. Le présent constituera le premier de cette trilogie, il sera plus spécialement consacré à Hérodote. Pour introduire ces trois billets, je me suis amusé à composer une frise chronologique «de l’éclairage historique». Depuis l’obscurité des temps reculés, cette frise illustre l’éclairage apporté par les sources écrites représentées par des torches qui illuminent la pénombre.  Dans cette illustration j’ai également voulu montrer l’abime qui sépare la connaissance historique grecque et la française. Le premier écrit de référence sur la France arrive au Ier siècle avant J.C. avec La Guerre de Gaules de Jules César alors que de nombreux écrits, à commencer par ceux d’Hérodote puis de Thucydide, dont nous parlerons dans ce billet étaient déjà présents depuis plus de cinq siècles pour ce qui concerne la Grèce. Cette comparaison démontre la qualité des sources écrites grecques. Si la perfection n’est pas de ce monde, nous pourrons toujours affirmer que c’est une référence ultime à laquelle aucune autre histoire ne peut se mesurer.
Cependant avant d’en arriver aux maîtres de l’analyse historique, j’aimerais retrouver le germe de cette création grecque qui se nourrit inlassablement de l’œuvre originelle d’Homère.

pré-historiens, logographes et historiens

Donc si nous en venons au sujet des historiens, il faut parler de la genèse de cette discipline dans le monde grec. Thucydide qui est communément reconnu comme le créateur de l’histoire en tant que science humaine, parle dans sa Guerre du Péloponnèse au début du Livre 1, voir l’extrait ci-dessous, de «logographes» comme des ancêtres de cette discipline qu’il estime mettre en place avec rigueur dans son œuvre. L’étymologie du terme logographe employé par Thucydide est intéressante car elle marque l’origine de ces auteurs puisque le logographe est celui qui «écrit» sa «parole» ou son «discours».  Thucydide, dans sa réflexion dès le 5ème siècle avant notre ère, relève cette subordination à la restitution orale et entend être en rupture avec cette approche de l’écriture. Qui mieux que Denys d’Halicarnasse, au premier siècle avant notre ère, dans sur Thucydide, peut nous renseigner sur ces premiers historiens «logographes» et sur la manière avec laquelle s’est mise en place cette discipline avant l’arrivée du maître. Voici donc ce qu’en dit Denys d’Halicarnasse:

«Au moment de m’occuper de Thucydide, je vais dire quelques mots des historiens qui vécurent avant lui, et de ceux qui florissaient dans le même siècle. Par ce moyen, on connaîtra mieux le caractère de son talent, et les qualités qui le placent au-dessus de ses prédécesseurs. Plusieurs historiens parurent sur divers points de la Grèce, longtemps avant la guerre du Péloponnèse. De ce nombre sont : Eugéon de Samos, Démoclès de Proconnèse, Eudème de Paros, Démoclès de Phigéla, Hécatée de Milet, Acusfiaüs d’Argos, Charon de Lampsaque, Amélésagoras de Chalcédoine. Immédiatement avant cette guerre, et jusqu’à l’époque de la naissance de Thucydide, florissaient Hellanicus de Lesbos, Damaste de Sigée, Xénomède de Chio, Xanthus de Lydie et beaucoup d’autres. Leurs vues furent à-peu-près les mêmes dans le choix des sujets, et le caractère de leur esprit présente peu de différence. Les uns ont écrit l’histoire des Grecs ; les autres, l’histoire des Barbares. Les diverses parties de leurs ouvrages n’ont aucune liaison : ils n’établissent d’autre division que celle des nations et des villes, et racontent ce qui les concerne chacune en particulier. Ils se proposent tous un même but, celui de rassembler les traditions qui s’étaient conservées parmi chaque peuple et dans chaque contrée, soit dans les temples, soit dans les lieux publics, afin d’en perpétuer le souvenir : ils n’ajoutent, ils ne retranchent rien. Aussi, trouve-t-on chez eux un grand nombre de contes accrédités depuis longtemps, de catastrophes faites pour le théâtre et qui paraissent puériles aujourd’hui. Le style a les mêmes qualités dans tous ceux qui ont adopté le même dialecte : il est clair, sanctionné par l’usage, pur, concis, et proportionné au sujet ; jamais on n’y aperçoit la moindre affectation. Ils ont souvent des tours agréables, et plus ou moins de grâce : c’est ce qui les a fait vivre jusqu’à présent. Hérodote d’Halicarnasse, né peu de temps avant les guerres contre les Perses, et qui vécut jusqu’à la guerre du Péloponnèse, écrivit sur un plan plus vaste et plus majestueux. Son but ne fut pas de composer l’histoire d’un seul état ou d’un seul peuple ; mais celle de l’Europe et de l’Asie, en la renfermant dans un seul ouvrage. Il commence par l’empire des Lydiens, et s’étendant jusqu’aux guerres contre les Perses, il embrasse les événements les plus remarquables qui eurent lieu dans un espace de deux cent quarante ans. Il sut donner à son style les qualités qui manquèrent à ses prédécesseurs.»

À la suite de ce premier extrait, lisons Thucydide chapitre 21 du livre 1 de l’Histoire du Péloponnèse:

«D’après les indices que j’ai signalés, on ne se trompera pas en jugeant les faits tels à peu près que je les ai rapportés. On n’accordera pas la confiance aux poètes, qui amplifient les événements, ni aux Logographes (λογογράφοι) qui, plus pour charmer les oreilles que pour servir la vérité, rassemblent des faits impossibles à vérifier rigoureusement et aboutissent finalement pour la plupart à un récit incroyable et merveilleux. On doit penser que mes informations proviennent des sources les plus sûres et présentent, étant donné leur antiquité, une certitude suffisante. Les hommes engagés dans la guerre jugent toujours la guerre qu’ils font la plus importante, et quand ils ont déposé les armes, leur admiration va davantage aux exploits d’autrefois ; néanmoins, à envisager les faits, cette guerre-ci apparaîtra la plus grande de toutes.»

A la lumière de ces deux extraits, il est permis de proposer une classification synthétique qui aura l’avantage de positionner l’ensemble des acteurs :
1. les «pré-historiens», Homère et Hésiode, la genèse des premiers auteurs du «cycle Troyen»
2. les logographes
3. les historiens

Homère, Hésiode et le Cycle Troyen

Les écrits originels grecs, sorte d’ancien testament grec, sont rassemblés sous la dénomination  de «Cycle Troyen». Homère est considéré comme l’instaurateur de ce cycle d’œuvres. En sa personne il fédère une lignée d’auteurs du 8ème, 7éme et 6ème siècle avant notre ère,  plus bardes et poètes qu’écrivains.
La question de savoir si il faut accorder un crédit historique à Homère est trop vaste pour être débattue ici, j’en touche quelques mots dans un précédent billet. Hésiode, quant à lui,  narre une histoire contemporaine du 7eme siècle sur le monde paysan de la région grecque de la Béotie dans Les travaux et les jours qui pourrait être qualifiée d’étude sociale. Rien dans son œuvre sur la Théogonie ne peut réellement  être rapproché à de l’Histoire si ce n’est celle de la mythologie grecque. D’autre part, leurs textes n’étant certainement pas écrits avec l’intention de produire un document historique, il serait très honnête de qualifier ces textes premiers de «magnifiques témoignages» dans lesquels il est possible d’extraire, comme le ferait un archéologue, des fragments d’information historique. Paul Whatelet illustre merveilleusement bien cet exercice en isolant pour nous de beaux extraits de l’œuvre d’Homère concernant les métiers antiques de la Grèce. Choisies par Paul Wathelet, les comparaisons homériques sur:

- le métiers de la campagne, dans l’Iliade chant XIII, vers 703-707 – «…On dirait deux bœufs, à la robe couleur de vin, qui, dans la jachère, tirent d’un même cœur la charrue en bois d’assemblage. A la racine de leurs cornes perle une sueur abondante. Sauf le joug poli, rien ne les sépare, quand ils foncent sur la ligne du sillon et qu’ainsi la charrue atteint le bout du champ…»
- le métier de forgeron, dans l’Odysseé chant IX, 391-393 :«…Dans l’eau froide du bain qui trempe le métal, quand la maître plonge une grosse hache ou bien une doloire, le fer crie et gémit…» Ce passage est un des fragments de texte homérique qui prêta à la polémique concernant la qualité historique. En effet le forgeron (en grec Chalkeus) décrit par Homère dans l’épopée d’époque mycénienne travaille le fer ce qui semble historiquement incorrect puisqu’il est notoire que les armes de cette époque étaient en bronze et non en fer comme l’a essentiellement montré l’archéologie. Cependant comme je l’ai mentionné l’œuvre d’Homère n’est pas historique, il s’agit d’une ode poétique et nous le savons le poète s’autorise à prendre licence…

Les logographes

Les historiens antiques et modernes prétendent que l’Histoire n’a gardé que les meilleurs. Les érudits de l’antiquité et les copistes ne nous auraient fait parvenir dans leur intégralité que ceux qui le méritaient, c’est à dire la lignée  des grandes œuvres d’ Homère à Thucydide en passant par Hésiode et Hérodote. Des autres, rangés arbitrairement dans cette catégorie des logographes, il ne reste que des fragments. Mot qui sonne comme une sanction et qui laisse peu de place pour se faire un avis. Plus que des fragments, il s’agit souvent de citations faites par d’autres auteurs. Nous avons vent de l’œuvre d’Hécatée de Milet parce que Diodore de Sicile ou Hérodote dont nous avons l’œuvre sous les yeux fait référence à tel ou tel passage d’Hécatée sur l’Égypte. Les fragments de ces logographes sont compilés et rangés dans des œuvres savantes en latin comme les Fragmenta historicorum Graecorum compilés au 19ème siècle par Karl Müller ou dans des recueils plus anciens de doxographes, ces compilateurs antiques, dont celui du fameux Diogène Laërce. De ces données très fragmentaires de la très ancienne Grèce jaillissent des traits de lumières. Certains proviennent de la cote turque de la mer Égée.

L’école milésienne, la géométrie comme science de l’observation

Carte antique de l'Ionie, cote turque et archipel des CycladesA ce titre l’école de Millet se distingue nettement comme fer de lance de l’école ionienne. Qu’est-ce qui favorise ce mouvement dans cette région de la côte ouest de la Turquie ? La proximité de populations qui échangent et qui commercent activement, Égyptiens, Phéniciens, Lydiens, Cariens, Assyriens. Tous sont cités dans une longue et merveilleuse liste qui commence au chapitre 61 du livre 7 d’Hérodote. Les Égyptiens et les Babyloniens avaient déjà beaucoup observé les astres. Au milieu de cette effervescence, Thalès un Milésien du 6ème siècle avant notre ère avec un esprit plus agile que les autres profite de ces échanges avec les égyptiens et va formaliser avec son bâton, nommé gnomon, l’ébauche de la géométrie avec les formes les plus simples que dessinent la nature. L’ombre d’un rayon lumineux avec le gnomon forme le triangle. Les proportions dans les triangles semblables se conservent. A partir de ces observations, Thalès va se bâtir une légende en estimant la hauteur de la grande pyramide de Khéops, le pharaon est admiratif et lui rend hommage.

les figures simples de la géométrie
Une fois les légendes mises de coté, il faut plutôt croire que tout ce qui permettaient de faire progresser la pensée était encensé depuis l’observation de la nature et des astres jusqu’à la réflexion philosophique, la disposition des continents et des populations qui les habitaient. Thalès, au sein de l’école de Milet, ne veut plus être régi sans comprendre par ces phénomènes naturels, il veut être acteur. Il veut observer, comprendre les mouvements d’astres comme le soleil et la lune, apprendre à mesurer les distances sur terre, sur mer. Les cartes deviennent un élément de cette réflexion, ainsi le Milésien Anaximandre impose sa vision et cartographie le pourtour méditerranéen. Periodos  (Περίοδος) c’est le mouvement, le déplacement, la terre c’est gé (γῆ). Les deux mots associés periodos ges deviennent périégèse, c’est le titre d’un traité de géographie décrivant l’ensemble du pourtour méditerranéen écrit par Hécatée qui s’inspire de ses maîtres et des cartes d’Anaximandre. Ce dernier est certainement un des plus anciens cartographe mais nous n’avons plus trace des ses cartes sauf par le biais d’Hérodote qui lui-même perpétue le travail de l’école milésienne en reprenant les travaux d’Hécatée.
L’école milésienne n’est bien entendue pas la seule à se faire entendre. La Grèce du 7ème et 6ème siècle avant notre ère est en pleine effervescence. Toutes les cités sont en émulation, les joutes des différents jeux panhelléniques en sont la vitrine, l’alphabet démocratise l’accès à la culture. Dans ce foisonnement, il n’est pas possible de citer toutes les inspirations, Denys d’Halicarnasse nous a fait parvenir quelques noms dans un extrait cité plus haut. Pour l’exemple il faut encore citer Hellanicus ou Hellanicos ou encore Hellanikos de Lesbos, pour la seule raison qu’il est le seul logographe nommément cité par le maître Thucydide au livre 1 chapitre 97. Hellanikos est né dans l’ile de Lesbos, il est contemporain d’Hérodote et il ne reste malheureusement que quelques rares fragments de sa longue liste d’œuvre. Il était à l’époque notamment réputé pour son histoire de l’Attique et sa chronologie des archontes athéniens.
Voici le terreau dans lequel va grandir Hérodote. Il va habilement puiser dans cet élan pour bâtir son œuvre. Ce qui fit, peut-être, la différence entre Hérodote et les logographes, ses ancêtres, c’est l’effort mis dans la rédaction de l’œuvre. C’est à dire l’effort porté sur l’écriture (au sens rédaction) qui n’était peut être pas la priorité de ses ancêtres.

Les historiens

Cette introduction nous amène naturellement vers les grands  historiens de la Grèce antique. La frise ci-dessous zoome sur la période charnière de l’élaboration des trois premières œuvres historiques antiques. Sur le haut de la frise sont représentés les trois premiers grands historiens antiques grecs et sur le bas les faits qu’ils décrivent.

Chronologie des premiers historiens grecs

La profession de foi de cette nouvelle discipline qu’est l’Histoire ne peut être mieux exprimée que par les deux phrases suivantes de Thucydide du livre 1 chapitre 22:

A l’audition, l’absence de merveilleux dans les faits rapportés paraitra sans doute en diminuer le charme ; mais, si l’on veut voir clair dans les événements passés et dans ceux qui, à l’avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, présenteront des similitudes ou des analogies, qu’alors, on les jugent utiles, et cela suffira: ils constituent un trésor pour toujours, plutôt qu’une production d’apparat composé pour un auditoire du moment.

Je ne vois rien à ajouter à cette déclaration, elle parle d’elle-même dans le plus pur style magistral de Thucydide dans la traduction de Jacqueline de Romilly . Dans un futur billet, j’aurais tout le loisir de repartir de cette citation pour se replonger dans l’univers de Thucydide. Il est temps de se pencher sur Hérodote.

Hérodote

L’œuvre d’Hérodote en quelques mots

L’œuvre d’Hérodote dont le titre grec est Ἱστορία est traduite en français sous le titre de Enquêtes ou Histoires. Elle se compose de neuf livres. Les quatre premiers livres composent une longue introduction géopolitique régionale portant sur la moitié orientale de la Méditerranée et son prolongement vers l’Asie. Les cinq livres suivants retracent l’histoire des guerres médiques sur la période de 499 à 479 avant J.C. Voici en quelques mots, un résumé de la grande œuvre d’Hérodote.
Dans la suite, après avoir parlé de ce qui a pu inspirer Hérodote, je passerai à la partie agréable de ce billet, pour l’amateur d’Hérodote que je suis,  et je parlerai, à mon tour, de ce que m’inspire cette œuvre.

Les sources et l’inspiration d’Hérodote

Hérodote est natif  d’Halicarnasse, l’actuelle ville de Bodrum, proche de Milet (voir la carte). Les deux villes sont distantes d’environ 50 kilomètres à vol d’oiseau. Hérodote est donc géographiquement proche des penseurs de l’école milésienne. Hérodote ne cache pas cet héritage et son admiration pour sa région la Carie. Il ne cache pas son admiration pour la légendaire reine de Carie Artémisia (Artémise) , dont nous reparlerons, qui participa aux campagnes des guerres médiques dans le camp du «grand roi» perse Xerxès. Dans ce contexte géographique et intellectuel, Hécatée de Milet est certainement l’influence la plus directe que pouvait avoir Hérodote. Hécatée de Milet intervient même nommément dans l’histoire en marche lors de l’épisode dit du soulèvement des cités d’Ionie au livre 5 (36 et 125). Ce dernier est alors consulté par les dirigeants milésiens préparant la révolte contre le grand roi. Les connaissances d’Hécatée concernant l’Égypte qu’il avait visité, sont mentionnées dans le livre 2 (143). Elles ont certainement alimenté le livre 2 qui est largement dédié à l’Égypte. Plus globalement, la vision géographique d’ensemble du pourtour méditerranéen et égéen des quatre premiers livre d’Hérodote semble puiser dans l’ouvrage perdu d’Hécatée, Périégèse. Comme le note Jerry Brotton dans son livre Une Histoire du Monde en 12 Cartes, Hérodote fait certainement référence à ses ainés Hécatée et Anaximandre qu’il semble dépasser par une analyse plus pragmatique de la géographie, peut être renforcée par un travail personnel de voyageur-géographe, lorsqu’il mentionne au livre 4 chapitre 36:

Pour moi, je ne puis m’empêcher de rire quand je vois quelques gens, qui ont donné des descriptions de la circonférence de la terre, prétendre, sans se laisser guider par la raison, que la terre est ronde comme si elle eût été travaillée au tour, que l’Océan l’environne de toutes parts, et que l’Asie est égale à l’Europe. Mais je vais montrer en peu de mots la grandeur de chacune de ces deux parties du monde, et en décrire la figure.

Par ailleurs, au livre 6 chapitre 137, Hérodote cite Hécatée comme source historique pour parler de l’épisode de l’expulsion des Pélasges, cependant je ne sais pas à quelle œuvre d’Hécatée associer cette citation.
L’analyse des sources d’Hérodote sont consignés dans un chapitre d’un ouvrage très complet d’Amédée HauvetteHérodote, historien des guerres médiques. Amédée Hauvette aborde également le sujet intéressant des sources de tradition orale. En effet Hérodote a écrit un cinquantaine d’années seulement après la fin des guerres médiques, il a donc pu bénéficier de témoignages d’anciens combattants ou de personnes proches d’anciens combattants. A cette époque, la tradition orale avait encore une signification particulière. Les grandes victoires athéniennes de Marathon et de Salamine étaient en train de passer plus que dans l’histoire, dans la légende du monde grec. Par ailleurs, Hérodote est  à la charnière de deux époques. A peine une génération avant sa naissance, les tyrans athéniens de la dynastie des Pisistratides, Pisistrate et ses fils Hippias et Hipparque, louaient les poèmes épiques du Cycle Troyen et Homère était à la base de l’éducation. Surement Hérodote les a-t-il lui même étudiés dans sa tendre enfance. Dans le même temps, les penseurs rationalistes de l’école milésienne développent leurs idées. Finalement, la vision que me donne son œuvre est à l’image de cette époque, un pied dans le passé épique et un autre dans l’analyse historique. Pour ceux qui s’étonnerait de l’influence «athénienne» d’Hérodote, lui qui naquit de l’autre coté de la mer Égée, il faut dire que les Athéniens et les migrants Grecs qui se sont installés sur la cote turque à partir du 11ème siècle avant J.C. partagent l’origine Ionienne. Celle dont se réclame donc les Athéniens et les cités ioniennes de la cote turque pour se démarquer des barbares indigènes.

L’Histoire par Hérodote

Voici donc maintenant ce que m’inspire la lecture d’Hérodote. Considérons, et il ne pourrait en être autrement, que l’œuvre en 9 livres d’Hérodote Enquêtes ou Histoires, selon les nuances liées à la traduction, forment un tout murement réfléchi. Les quatre premiers livres doivent être compris comme une immense phase introductive servant à positionner dans toutes ses dimensions l’action qui va suivre c’est à dire l’opposition entre les Grecs et les Perses, rassemblée sous le nom de «Guerres Médiques». Logiquement, la partie sur la guerre à proprement parlée et sur les actions militaires se retrouvent dans les cinq livres suivants.
La phase introductive brosse une étude historique et géopolitique du monde connu qui abouti à la Grèce du 5ème siècle avant notre ère. C’est l’unique témoignage historique connu de si grande ampleur pour des époques aussi anciennes.  Pour donner une idée du volume d’information contenu dans ces quatre livres, disons qu’il correspond à un livre au format poche d’environ 350 pages composé d’environ quatre fois 150 petits chapitres de quelques phrases. De cet écosystème centré autour de la méditerranée a été tiré de nombreuses cartes comme celle ci-dessous donnée dans wikipedia que je trouve fort complète puisqu’elle référence les principaux lieux géographiques décrits pas Hérodote. Cette carte donne la vision schématique du monde d’Hérodote.

Les trois continents, l’Afrique, l’Asie et l’Europe, bordant la méditerranée y sont passés en revue. Une foule de détails mêlant légendes et histoires parsèment ces premiers volumes au point que certains ont critiqué le manque d’esprit de synthèse d’Hérodote. Pour ma part, je goute chaque phrase comme un témoignage unique du passé lointain et pas une ligne ne me semble en trop. Jacques Lacarrière qui était épris de grands espaces s’est attaché à traduire et à commenter très pertinemment ces quatre premiers livres en en faisant un des premiers guide du voyage de l’humanité. J’ai tiré de ce travail de Jacques Lacarrière un billet sur la prise de Phocée par les Perses.
Les cinq livres qui suivent se recentrent sur la Grèce et l’histoire de l’opposition entre le monde barbare dominé par les Perses et le monde libre: la Grèce. Cette vision manichéenne du monde est bien entendue celle d’Hérodote.
Le livre cinq fait le point sur la révolte des cités d’Ionie emmenées par la cité de Milet et son tyran Aristagoras contre le grand roi Perse Darius. De fil en aiguille cette révolte finira par attirer Athènes, Sparte et tout le monde grec dans un conflit avec les Perses. Ce livre couvre la période allant de 499 à 494.
Le livre six couvre la fin de la révolte des cités d’Ionie avec la chute de Milet puis l’entrée des Athéniens dans le conflit suite à l’arrivée des troupes perses sur le sol européen. Les premiers chapitres traitent de la chute de la ville de Milet, ils abritent quelques passages d’anthologie. Voici par exemple le sort qui est promis aux milésiens s’ils ne se soumettent pas au grand roi Darius:

«…s’ils veulent en venir absolument à un combat, menacez-les de tous les malheurs qui ne manqueront pas de fondre sur eux, en cas qu’ils soient vaincus; assurez-les qu’ils seront réduits en esclavage, que leurs enfants mâles seront faits eunuques, que leurs filles seront transportées à Bactres (voir carte Hérodote ci-dessus), et qu’on donnera leur pays à d’autres peuples. Ainsi parlèrent les Perses… »

Après avoir été défait sur mer, les milésiens sont assiégés, vaincus dans leur cité et envoyés en exil dans le lieu-dit Ampê sur l’embouchure du Tigre dans le golfe persique. La chute de Milet en 493 est un évènement clef qui précipite l’entrée des Grecs dans le conflit comme le note Hérodote au chapitre 21:

«… Les athéniens furent excessivement affligés de la prise de Milet, et ils manifestèrent leur douleur de mille manières. Le théâtre fondit en larmes à la représentation de la tragédie de Phrynichus, dont le sujet était la prise de cette ville ; et même ils condamnèrent ce poète à une amende de mille drachmes, parce qu’il leur avait rappelé la mémoire de leurs malheurs domestiques : de plus, ils défendirent à qui que ce fût de jouer désormais cette pièce. Milet perdit ainsi ses anciens habitants.»

Darius décide donc de porter le conflit en Grèce. Il se déroule alors une série de péripéties qui ralenti l’armée du grand Darius avant que celle-ci ne puisse atteindre la Grèce et l’Attique par voie maritime en traversant la mer Égée au niveau de l’ile de Naxos. Nous sommes alors en été 490 juste avant la fameuse bataille de Marathon qui scellera le premier acte de la guerre entre Grecs et Perses. Lorsque Hérodote écrit l’histoire de cette bataille près de soixante années se sont écoulés. Cependant en soixante ans, cette bataille est déjà entrée dans la légende de la Grèce et il n’est déjà plus possible de dire avec exactitude ce qui est la part de la légende et ce qui est la réalité. Avec cette légende, l’unité et la singularité de la Grèce et de sa démocratie se sont construites. Hérodote avait certainement dans l’idée de faire des épisodes des guerres médiques qui commencent à Marathon et qui terminent à Platée, une épopée qui pourrait être vue comme une seconde guerre de Troie. C’est à dire un nouveau mythe fondateur de la Grèce. Comme toute bonne tragédie, il fallait un deuxième acte. La suite de l’histoire va nous le fournir.
Le livre sept constitue une apothéose dans l’ampleur du récit et dans le détail des descriptions. Darius rumine sa défaite qu’il ne pourra réparer que par une nouvelle campagne contre les Grecs. C’est ainsi que s’ouvre le livre sept:

L’invasion de Sardes avait déjà fort irrité Darius, fils d’Hystaspes, contre les Athéniens; mais la nouvelle de la bataille de Marathon l’aigrit encore davantage, et il n’en fut que plus animé à porter la guerre en Grèce. Incontinent il envoya ordre à toutes les villes de ses États de lever un plus grand nombre de troupes et de fournir une plus grande quantité de chevaux, de vivres, et de vaisseaux de guerre et de transport, qu’elles n’en avaient donné pour la première expédition. Ces ordres ayant été portés de tous côtés, l’Asie entière fut dans une agitation continuelle pendant trois ans.

Nous sommes en 487, les préparatifs à une nouvelle guerre ont duré trois ans comme le précise Hérodote, cependant Darius Ier le grand Roi de l’empire Perse décède de maladie un an plus tard sans avoir le temps de mener sa campagne contre la Grèce. Qu’à cela ne tienne, son fils Xerxès Ier est le nouveau grand Roi. Il reprend le flambeau avec la même soif de revanche.

Principales routes de l'empire perse  (d'après Pierre Briant Histoire de l'Empire perse)

Principales routes de l’empire perse (d’après Pierre Briant Histoire de l’Empire perse)

Arrêtons nous un instant, avant de reprendre le cours de l’histoire, sur Xerxès Ier,  que certains voient comme le roi perse Assuerus décrit dans plusieurs livres de l’Ancien Testament, afin de se rendre compte de l’immensité de l’empire sur lequel régnait ce souverain depuis la ville impérial de Suse. Deux ou trois millions de kilomètres carrés depuis la méditerranée jusqu’aux frontières du Pakistan. Les distances sont énormes, elles représentent plusieurs milliers de kilomètres. Au livre 5 quand Cléomène l’archonte de Sparte demande à Aristagoras combien il y a de journées de voyage de la méditerranée à la ville royale de Suse, ce dernier lui répond trois mois soit cent onze jours et autant d’étapes pour un cavalier aguerri qui va d’étape en étape avec un cheval frais. Trois bon mois surement quatre ou cinq lorsqu’une armée est en campagne, c’est le temps qu’il faut pour parcourir la fameuse route royale qui va de Sardes à Suse, Hérodote précise qu’il faut y ajouter trois jours, une paille, si on part d’Éphèse, c’est à dire la cote méditerranéenne, soit un périple total de près de trois mille kilomètres de la mer à Suse. Ces distances donnent le vertige et une idée de la tyrannie exercée par le grand roi qui n’hésitait pas à lancer des peuples de tout l’orient sur le chemin de la guerre sur ces distances gigantesques. D’un autre coté lorsque Cléomène questionne Aristagoras sur le temps qu’il faudrait pour porter son armée dans la ville impériale perse et qu’il entend la réponse d’Aristagoras, 3 mois, sa réaction est sans appel, non, je ne pourrais pas imposer à des hommes libres ce projet insensé. C’est la toute la différence que veut marquer Hérodote entre le parti des hommes libres qui se battent pour la liberté et le parti des hommes asservis qui se battent sous la contrainte. N’est-ce pas le message vrai que veut faire passer Hérodote, ou plutôt n’est-ce pas celui que nous, européen, voulons faire passer à travers son œuvre ?

«…Alors Cléomène demanda à Aristagoras combien il y avait de journées de la mer qui baigne les côtes de l’Ionie au lieu de la résidence du roi. Quoique Aristagoras eût jusqu’alors trompé Cléomène avec beaucoup d’adresse, il fit ici une fausse démarche. Il devait, en effet, déguiser la vérité, s’il avait du moins dessein d’attirer les Spartiates en Asie ; mais, au lieu de le faire, il répondit qu’il y avait trois mois de chemin. Cléomène l’interrompit sur-le-champ, et, sans lui permettre d’achever ce qu’il se préparait à dire sur ce chemin : « Mon ami, lui dit-il, en proposant aux Lacédémoniens une marche de trois mois par delà la mer, vous leur tenez un langage désagréable. Sortez de Sparte avant le coucher du soleil. »

Après cette parenthèse, reprenons le récit du livre sept qui s’étend sur la nouvelle armée de Xerxès encore plus démesurée que la précédente.
A travers une très vivante fresque, nous passons en revue comme si nous y étions l’armada du roi perse sur terre et sur mer. Les troupes de toutes origines sont savamment détaillées,  Perses en premier défilent sous nos yeux, puis Mèdes, Assyriens, Bactriens, Indiens, Parthes, Chorasmiens, Sogdiens, Gandariens, Dadices, Caspiens, Lydiens, Thraces d’Asie et bien d’autres encore. Une revue quasi exhaustive des tous les peuples d’Asie se présente sous nos yeux ébahis. Plus tard dans le texte, nous sommes assis à coté de Xerxès sur le navire royal. Les vaisseaux de l’armada sont rangées les uns à cotés des autres, proue tournée vers la côte et nous filons sur l’eau, dans un silence solennel, devant les centaines d’embarcations de toutes origines. Tout y est, une véritable super production grecque en cinémascope de la plus haute qualité. Ces passages sont un trésor pour l’humanité comme le dirait plus tard Thucydide, ils commencent au chapitre 61 de la façon suivante:

«…Premièrement, les Perses. Ils avaient des bonnets de feutre bien foulé qu’on appelle tiares, des tuniques de diverses couleurs et garnies de manches, des cuirasses de fer, travaillées en écailles de poissons, et de longs hauts-de-chausses qui leur couvraient les jambes. Ils portaient une espèce de bouclier qu’on appelle gerrhes avec un carquois au-dessous, de courts javelots, de grands arcs, des flèches de canne, et outre cela un poignard suspendu à la ceinture et portant sur la cuisse droite…»

Eva Green interprète d'Artémisia, Artémise d'Halicarnassepour finir au chapitre 100. Dans cette revue d’effectif et surtout dans le jardin secret d’Hérodote semble se trouver «sa» princesse, la très fameuse Artémise d’Halicarnasse, dont il brosse le portrait au chapitre 99 de ce même livre:

«…Je ne passerai pas cependant sous silence Artémise. Cette princesse me parait d’autant plus admirable, que, malgré son sexe, elle voulait être de cette expédition. Son fils se trouvant encore en bas âge à la mort de son mari, elle prit les rênes du gouvernement, et sa grandeur d’âme et son courage la portèrent à suivre les Perses, quoiqu’elle n’y fût contrainte par aucune nécessité. Elle s’appelait Artémise, était fille de Lygdamis, originaire d’Halicarnasse du côté de son père, et de Crète du côté de sa mère. Elle commandait ceux d’Halicarnasse, de Cos, de Nisyros et de Calydnes. Elle vint trouver Xerxès avec cinq vaisseaux les mieux équipés de toute la flotte, du moins après ceux des Sidoniens; et parmi les alliés, personne ne donna au roi de meilleurs conseils. Les peuples soumis à Artémise, dont je viens de parler, sont tous Doriens, comme je le pense. Ceux d’Halicarnasse sont originaires de Trézen, et les autres d’Épidaure… »

Tant de mystères sur cette princesse admirable et admirée pas le grand Xerxès en personne, remarquable manœuvrière à la bataille navale de Salamine et dont la tête fut mise à prix par les athéniens. Elle apparait dans le film 300, la naissance d’un empire sous les traits de la belle Eva Green.
Le livre sept se termine à l’été 480 avec la fameuse bataille des Thermopyles.
Plus Hérodote avance dans ses livres plus il semble devenir chroniqueur des évènements militaires qui ont opposés Grecs et Perses. Les livres huit et neuf sont dédiés à la description précise des dernières batailles sur mer et sur terre entre Grecs et Perses. Ils donnent les détails de la stratégie et retracent le déroulement de la bataille navale de Salamine qui se déroula en 480 av. J.C. Puis, ils nous renseignent avec la même précision sur  la stratégie de la bataille de Platées en 479 av. J.C. La guerre touche à sa fin, les Perses n’y croient plus vraiment,  Xerxès s’en est retourné  chez lui depuis longtemps. Il a laissé le commandement à Mardonios. Les Perses fourbus sont défaits et sont poursuivis jusque sur leurs terres lors de la bataille qui scella le sort des guerres médiques au cap Mycale sur la côte turque (voir la carte).

Hep M’sieu et la suite …

Je remercie toutes les personnes qui maintiennent le très précieux site remacle.org pour y avoir puisées toutes les citations d’Hérodote. Je ne saurais que recommander l’avant-propos d’Amédée Hauvette qui présente une analyse très précise des défauts et avantages de la cuirasse historique d’Hérodote. Il y réalise une étude comparée des principaux historiens antiques des guerres médiques postérieurs à Hérodote en les personnes de Plutarque et Diodore de Sicile. Il précise que ces derniers possédaient certainement des sources d’écrivains du 3ème siècle avant notre ère en plus de celles d’Hérodote mais dont il ne reste plus trace.
J’ai, dans ce blog, écrit deux billets qui sont largement inspirés par Hérodote, un traite de la fin de Phocée, un autre de Jacques Lacarrière.

Pour faire à la fois une transition vers un prochain billet et vers une suite historique, il existe un fait qui réunit Hérodote et Thucydide. La tradition ou la légende veut que lors d’une lecture publique faite par Hérodote, Thucydide jeune homme alors âgé d’une quinzaine d’années présent dans l’auditoire fut ému aux larmes par la beauté de l’histoire. Hérodote remarqua ce jeune homme et dit à son père Olorus qu’il fondait beaucoup d’espoir en ce jeune Thucydide pour continuer son travail et perpétrer la conservation de l’histoire grecque. Cette anecdote légendaire est entre autre rapportée par Photius.

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à la poursuite de l’intrépide de Cessole aux Aiguilles de Pelens

M’étant déjà récemment lancé le défi de trouver trace du loup dans notre département des Alpes-Maritimes, je pensais que partir sur la trace de Victor de Cessole dans le massif des Aiguilles de Pelens pourrait être un nouveau défi à la hauteur du précédent. Vous l’aurez compris cette quête est un prétexte à une magnifique balade dans la haute vallée du Var. A la lecture de ce billet, je suis sur que vous aurez également compris que je n’ai pas poussé mes recherches trop en avant dans les parois de ces aiguilles. Vous trouverez cependant à la fin de ce billet,  une référence à une course encadrée qui semble abordable pour des grimpeurs confirmés.

Victor de Cessole

Victor de Cessole, ce nissart pur jus, du berceau au dernier sommeil,  avait fait des sommets des Alpes-Maritimes son terrain de jeux. Outre les multiples occupations auxquelles il s’employait, Victor de Cessole s’adonnait avec sérieux à l’alpinisme, activité naissante de cette fin de 19ème siècle.

Pourquoi le chercher dans les Aiguilles de Pelens ?

Escalade de l’aiguille de Pelens, Jean Plent assure Montaguier au câble - collection de Cessole - http://www.victordecessole.org

Escalade de l’aiguille de Pelens, Jean Plent assure Montaguier au câble – 1912 – collection de Cessole – http://www.victordecessole.org

Le projet de gravir la grande aiguille de Pelens est pour Victor de Cessole un projet de 10 ans. Cet élégant massif d’aiguilles élancés avait tapé dans l’œil de Victor alors qu’il arpentait la haute vallée du Var au-delà du dernier village accessible par route carrossable, entre Entraunes et Estenc. Nous sommes à cette date autour de l’année 1894. Ces aiguilles sont réputées inaccessibles et n’ont à la connaissance des habitants de la haute vallée jamais été gravies, je n’en doute pas un instant.
La technique d’alpinisme de l’époque en est à ces balbutiements, nous connaissons tous les photos des cordes de chanvre, des «grosses» chaussures cloutées , du délicat assurage à la taille ou à bout de bras…un matériel qui ferait frémir tous les alpinistes d’aujourd’hui. A cela s’ajoute le rocher calamiteux des aiguilles qui ressemble à une pile d’assiette. Il faut tâter gaillardement chaque prise pour savoir si elle ne vas pas se détacher et rester entre les mains. Alors pourquoi aller se coltiner dans cet épineuse paroi ? Pour cet amoureux des Alpes Maritimes, les aiguilles de Pelens sont aux niçois ce que les aiguilles de Chamonix sont aux chamoniards. Il n’est donc pas question de laisser la victoire de ce sommet à des «étrangers». Dans cette affirmation, il n’est bien entendu pas question de xénophobie mais de fierté. Victor de Cessole en fera une histoire de niçois à régler entre gens du comté, son ami et guide favori, Jean Plent de la Vésubie, quelques gars de la vallée et basta. L’ascension de la grande aiguille surviendra finalement en 1905 après une dizaine d’années de tâtonnements, de tours et de détours atour des aiguilles. Ces aventures sont rigoureusement détaillées dans un document aujourd’hui introuvable écrit de la main de Victor de Cessole: Les Aiguilles de Pelens.

Aiguilles de Pelens, Premières Ascencions par Victor de Cessole

Aiguilles de Pelens, Premières Ascensions
un livre de Victor de Cessole

J’ai eu le plaisir d’avoir une photocopie de ce document entre les mains à l’auberge des aiguilles de Val Pelens, mais j’en reparlerai.
Il était encore à la mode de répéter les voies vers les sommets des aiguilles dans les années 1930, par le guide André Liautaud par exemple, puis peu à peu ces sommets sont tombés en désuétudes. Le fameux Michel Dufranc a ouvert la voie vers la grande Aiguille en passant entièrement en face nord dans les années 1960.

Les Aiguilles aujourd’hui

Pour en avoir le cœur net, je me jette sur camptocamp pour voir les courses concernant la grande Aiguille de Pelens: résultat 0, rien à se mettre sous la dent, du moins de ce coté-ci.

Aiguille de Pelens sur Camp to Camp

Heureusement, le propriétaire de l’auberge des aiguilles à Val Pelens qui garde précieusement une copie du document de Victor de Cessole dont j’ai parlé précédemment,  m’a soufflé qu’un guide d’Estenc, village à la source du Var, nommé Basile Ferran, faisait revivre quelques voies dans les aiguilles. Le topo est disponible sur le site azur-mountain-guides.com. Merci Basile d’avoir publié ce topo quelque peu oublié, il donne envie d’aller y faire un tour. Coté hiver, Christian, l’ami des montagnes et des montagnards des Alpes Maritimes, nous a livré un reportage dont il a le secret avec de belles photos détaillées par ses soins.

Enfin quelques photos

La face nord, je confirme que je n’y ai vu personne, les faces de ce versant semblent peu visitées et habituées à la solitude. Cependant, a mes yeux, l’aperçu est relativement avenant sous un beau soleil méditerranéen. La voie d’accès classique à la grande Aiguille, 2523 m, la plus haute à droite sur la photo, se fait par le grand couloir pierreux parcouru de sillons qui arrive à la première brèche à droite de l’image. Ensuite il faut suivre le fil de l’arête (voir référence au topo), passer les deux petites tours et finir en face sud.

face nord des Aiguilles de Pelens vues depuis le Clo de l'Aï

face sud

face sud des Aiguilles de Pelens

Tant que nous sommes dans la haute vallée du Var, je vous propose deux photos du joyau qu’est le Lac d’Allos sis à près de 2300 m d’altitude, une prise au levant, l’autre au couchant.

lac allos levantlac allos au soleil couchant

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L’histoire commence avec l’écriture

Nous avons tous appris à l’école primaire que l’Histoire commence avec l’apparition de l’écriture. J’ai pris le temps qu’il fallait pour mettre en forme dans mon esprit puis dans ce billet l’ensemble des réflexions que m’inspirait cette phrase. Elle m’emmènera sur le chemin qui mène aux sources de l’écriture. J’ai été fasciné par le parcours qui, des premiers graffitis sur un mur de grotte ou sur un galet, mènera à l’élaboration d’œuvres monumentales.

frise temporelle des premiers écrits

Pour le lecteur qui voudrait accéder rapidement aux étapes clefs, voici les temps forts de ce billet:

  1. «il n’y a pas d’histoire, au sens restreint, sans écriture», une explication de texte bien utile de l’historien Bernard Sergent ->
  2. L’histoire du fameux galet gravé d’Antibes ->
  3. De l’indéchiffré au déchiffré, en passant par l’écriture ->
  4. Qu’est-ce que l’épigraphie, découvrez les IG et le CIL ->
  5. Deux textes fondateurs de l’antiquité grecque ->
  6. Les site historiques de l’Iliade et de l’Odyssée présentés sous la forme d’une carte ->

Je voulais insister sur la facilité avec laquelle nous pouvons, aujourd’hui, accéder aux corpus textuels issus de toutes époques et de tous horizons grâce aux outils informatiques. Je me suis attaché tout au long de ce billet à mettre en avant cette nouvelle possibilité qui me paraît fondamentale. La somme des connaissances n’a jamais été aussi exhaustivement mise à disposition de tout un chacun. Il s’agit «simplement» pour l’internaute d’être en mesure de retrouver l’information. J’essayerai dans ce billet de faciliter cette recherche en donnant le maximum de pointeurs vers les corpus électroniques.

Mais revenons au fondamentaux, Bernard Sergent éclaire la frontière entre histoire et préhistoire dans un article publié dans la revue Afrique & histoire en 2006:

«…On sait en effet qu’il n’y a pas d’histoire, au sens restreint, sans écriture. Samuel Noah Kramer a pu écrire L’histoire commence à Sumer parce qu’il était assyriologue, c’est-à-dire qu’il savait lire les textes cunéiformes en sumérien, et en tirait un enseignement historique. L’apparition de l’écriture trace la ligne qui sépare l’histoire de la préhistoire.
Il y a évidemment, en cette question, inégalité des nations et des régions du monde : les documents écrits remontent au IIIe millénaire avant notre ère en Mésopotamie et en Égypte, au IIe en Anatolie et en Grèce… et à un peu plus d’un siècle à peine pour certaines régions d’Afrique, d’Amérique du Sud ou de Nouvelle-Guinée intérieures…»

Et de continuer quelques lignes plus loin

«…Comparons ainsi ce qui est connu de civilisations préhistoriques bien étudiées, grâce à une grande abondance de documents, telles la culture magdalénienne en France, ou la culture danubienne néolithique en Europe centrale : il faut bien considérer que, malgré les efforts et la rigueur des archéologues, ces deux cultures, parmi les mieux explorées de la préhistoire européenne, sont infiniment moins connues que celles d’Égypte ou de Mésopotamie dès le IIIe millénaire. Il nous manque en effet :
• toute idée de la ou des langues parlées en ces cultures ;
• les noms des personnages divins ou héroïques, les mythes, la plupart des rites ;
• les notions politiques de base, la question de savoir si l’on avait à faire à des chefferies ou à un système plus ou moins démocratique, une unité au niveau du village ou de la bande, ou des fédérations plus vastes, la délimitation éventuelle d’unités politiques amples, possibles, par exemple, mais non prouvées, dans le cas des Danubiens ;
• et évidemment tout événement historique. Ce qui n’est pas rien, tant un événement historique précis (bataille, traité, mort précoce d’un chef, etc.) peut influer sur le cours de l’histoire….»

Mais alors que pouvons nous apprendre de l’histoire quand nous n’avons pas de témoignages écrits ? Bernard Sergent nous donne des réponses dans la suite de cet article:

«…L’archéologie, en revanche, renseigne excellemment dans un domaine précis, celui de l’histoire des techniques et des acquisitions de biens naturels (mise en culture de plantes, domestications des animaux) – et elle le fait souvent mieux que les textes qui, dans bien des cas, sont muets sur nombre d’aspects de la vie pratique. Elle renseigne sur les gestes techniques, l’habitat, mais n’a souvent rien à dire sur les superstructures, – les polémiques allant d’ailleurs bon train en ce secteur –, très partiellement l’habillement. Elle apporte beaucoup plus sur les morts que sur les vivants…»

Maintenant que Bernard Sergent a mis les mots justes sur cet adage de notre enfance, de nouvelles questions m’assaillent. Si l’histoire commence avec l’apparition de l’écriture, ou et comment commence l’écriture ? Comment nous sont parvenus ces écrits ? qui parfois datent de 5000 ans. Comment ont-ils résisté à l’usure du temps ? Quelle est la  différence entre écriture et écrits ? J’essaye de comprendre la portée de «la découverte» de l’écriture. Pour rester dans un univers qui m’est proche et agréable, j’ai envie de parler des premiers écrits grecs. Ceux-ci sont fondateurs pour ce qui concerne notre culture européenne.

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Pierre, Argile, Papyrus, Parchemin, Papier

sont autant de supports utilisés pour graver et tracer les écrits de l’antiquité avant l’invention de la pâte à papier puis aujourd’hui de la numérisation. La pierre a gardé trace des premiers signes d’écriture, elle reste le support primitif de l’expression humaine sous toutes ses formes. Mais surtout, elle a été choisie délibérément chaque fois qu’on a voulu donner au message un caractère de durée et de solennité. Matériau quasi indestructible, la pierre pérennise le message qu’elle porte.
Le papyrus est un support plus facile à utiliser que la pierre, au jour le jour. Sa production est un quasi monopole de l’Égypte antique. La fabrication du papyrus à partir de la plante Cyperus Papyrus a été décrite par Pline l’Ancien. Le papyrus se dégrade très vite dans les climats humides, c’est pourquoi il a été surtout retrouvé en Égypte et dans les fameuses grottes de la mer Morte. Des milliers de papyrus ont été retrouvés autour de la mer Morte dont certains datent du 3ème siècle avant J.C. Le plus vieux papyrus européen, ou considéré comme tel, a été découvert en 1962 près de Thessalonique en Grèce, il s’agit du papyrus de Derveni, il a été approximativement daté  aux années 350 av. J.C.
L’argile, sous forme de tablette, était le support privilégié des mésopotamiens. Elle a été également beaucoup utilisée par les phéniciens et les grecs anciens. Une preuve supplémentaire, s’il en fallait, de l’intensité des échanges opérés autour de la mer Égée.
Le parchemin, peau animale traitée, est le support essentiel du livre du début de notre ère jusqu’au IXe siècle au Proche-Orient, et durant tout le Moyen Âge en Occident. Sa fabrication à partir de peaux, le plus souvent de mouton, de veau ou de chèvre, a été mise au point vers le IIe siècle avant J.-C. à Pergame (Asie Mineure) pour remplacer le papyrus, alors monopole de l’Égypte. Et le papier me diriez-vous ? En fait le papier était connu des Chinois depuis l’antiquité, cependant il n’est parvenu en Orient puis en Europe que très tardivement suite à une bataille opposant Arabes et Chinois au 8ème siècle de notre ère.
Vous retrouverez toutes ces informations concernant les supports à l’écriture dans le très complet dossier de la BnF. Ce lien contient également une étude historique très complète sur les papyri (pluriel de papyrus) et les parchemins.

Galet Terpon d’Antibes

Témoignage de ces supports ancestraux, retrouvé dans la région d’Antibes en 1866, le fameux galet dit «Terpon» est visible au musée d’Antibes.

Galet Terpon (photo Musée d’Histoire et d’Archéologie d'Antibes)

Galet  Terpon (photo Musée d’Histoire et d’Archéologie d’Antibes)

Il s’agit d’une des plus anciennes traces écrites connue et déchiffrable des Alpes Maritimes. Cette inscription remonte aux alentours du 5ème siècle avant J.C. Les personnes qui goutent au grec ancien peuvent très distinctement lire sur ce galet d’une soixantaine de centimètres de long l’inscription suivante:

ΤΕΡΠΩΝΕΙΜΙΘΕΑΣΘΕΡAΠΩΝΣΕΜΝΙΙΣΙΑΦΡΟΔITHΣ
ΤΟΙΣΔΕKΑΤΑΣΤΗΣAΣΙΚYΠPIΣΧΑΡΙΝΑNΤΑΠOΔΟΙΗ

La traduction qui semble être admise est quelque chose approchant

« je suis Terpon serviteur de l’auguste déesse Aphrodite
que Cypris accorde ses faveurs à ceux qui m’ont placé ici »

D’après de fines analyses d’érudits philologues, ce petit texte à la gloire d’Aphrodite (la phrut phénicienne), déesse vénérée par les antipolitains, aurait une connotation libertine. Terpon serait le nom d’un des grivois Silènes de la mythologie grecque que la forme allongée du galet est censée symboliser dans une métaphore très imagée. Cette tournure de texte n’est pas faite pour nous étonner, elle confirme le caractère jovial des phocéens, ces migrants venus d’Asie Mineure coloniser le sud est de la France.

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De l’indéchiffré au déchiffré, en passant par l’écriture

De l’indéchiffré

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/96/Lascaus%2C_Megaloceros.JPG/220px-Lascaus%2C_Megaloceros.JPGL’expression des dessins des grottes de Lascaux ou de Cosquer est très puissante. Classer ces gravures du côté de l’art ou du côté de l’écrit est une affaire d’interprétation. L’art exprime toujours un message dans ou hors du temps. Les artistes qui réussissent à transmettre un message intemporel sont reconnus comme des génies. Cependant si je me projette dans la posture d’interpréter les gravures de Lascaux comme une écriture, que puis-je dire ?
Lascaux gravure du puitCe dessin de cerf surmontant un ensemble de points se traduit en «notre tribu a abattu deux petits cerfs puis quatre gros, un de taille moyenne peut-être douze cors, à nouveau un gros, deux moyens puis pour finir deux gros. Le plus gros était un magnifique 18 cors. La saison a été très bonne, c’est une saison de référence.» La gravure dite du puits, ci à droite, exprime clairement un épitaphe à un chef valeureux, le plus vigoureux d’entre tous, mortellement blessé par un coup de corne de bison qui lui même avait été mortellement blessé. Je pourrais continuer mes naïves supputations au sujet des gravures de la vallée des Merveilles alors qu’Henry de Lumley a déjà fait un savant travail de déchiffrement au sujet de ces gravures, voici ce qu’il en dit dans la revue Chemins d’étoiles:pictogramme du « sorcier »
«…Les gravures rupestres des peuples du Chalcolithique forment une proto-écriture. L’homme a inscrit des idéogrammes sur les parois, polies par les glaciers quaternaires de la région du mont Bégo, en particulier dans la Vallée des Merveilles, le val de Fontanalba, la vallée de Valmasque, la Valauretta. Il s’agit d’un langage symbolique inscrit dans la pierre… un codex de pierre. Ce sont des signes en relation avec les mythes de ces premiers peuples agriculteurs et pasteurs des Alpes méridionales, de ces premiers métallurgistes. Le Panthéon de ces peuples de l’Âge du Bronze était en effet occupé par deux divinités principales : le dieu Taureau, ou le dieu Bégo (car Bégo veut dire Taureau), maître de l’orage, dispensateur de la pluie fertilisante ; et la déesse Terre, qui doit être fécondée par le dieu du Ciel. C’est le couple divin primordial…»

S’appuyant sur les analyses scientifiques des gravures des Merveilles ainsi que sur le matériel archéologique présent Henry de Lumley et son équipe sont arrivés aux interprétations les plus fines qu’il est possible de produire. Cependant comme le dit Bernard Sergent, nous n’arriverons jamais au niveau de précision que pourrait avoir un texte écrit déchiffré. Ce texte pourrait par exemple préciser le nom des divinités, des chefs et des lieux visités, la description et la signification des rites, leur périodicité, l’organisation sociale. Sans me tromper, je pense qu’Henry de Lumley aurait plaisir à déchiffrer un petit texte de ce genre, même s’il ne faisait que quelques lignes.

En passant par l’Écriture

Si les pictogrammes de la Vallée des Merveilles ne sont pas de l’écriture (de la proto-écriture précise Henry de Lumley), alors qu’est-ce qui est de l’écriture ? A partir de quel moment peut-on réellement parler d’écriture ?
Une possible définition, un peu formelle, serait de dire qu’il y a écriture à partir du moment où il existe un nombre significatif de textes utilisant le même ensemble de signes ou de symboles. Pour continuer dans les définitions, je propose de préciser ce qu’on entend par signes, ils sont à ranger dans trois catégories.
(1) il y a les logogrammes qui regroupent les pictogrammes qui sont des représentations graphiques d’un objet comme celui du « sorcier » illustré ci-dessus et les idéogrammes qui représentent un concept, une idée. Ainsi le logogramme peut se prononcer quelque soit la langue. Le logogramme est dans la ligne directe des gravures rupestres, il a été peu à peu «domestiqué» pour composer un signe faisant partie d’une écriture.
(2) les syllabogrammes sont des signes qui ont perdu leur sens graphique et qui ne représentent donc plus un objet mais un son ou une syllabe. Les syllabogrammes commencent à s’abstraire de leur signification première mais gardent un lien qu’on pourrait dire mnémotechnique vers le son de la syllabe qu’ils représentent. En fait les syllabogrammes sont des signes qu’on assemble comme dans les rébus pour former des mots. Comme le montre l’image ci-dessus, le syllabogramme du pied et celui du thon ont perdu leur sens premier pour composer un nouveau son composé piéton. Au final le syllabogramme du thon sera utilisé chaque fois qu’on voudra produire le son (ou la syllabe) «ton» et on aura perdu le sens originel du poisson. Cet exemple est bien entendu imaginaire mais l’exemple avec l’évolution du pictogramme représentant la maison, prononcé «BEITH» dans les anciennes langues sémitiques, vers la lettre B est lui bien réel.
(3) les lettres sont donc l’évolution ultime de ce processus, chaque lettre de l’alphabet représente un son unique. Leur forme est souvent issue d’un pictogramme antique qui s’est peu à peu déformé pour obtenir un symbole plus simple à dessiner comme pour l’exemple du B qui est issue du pictogramme de la maison, BEITH.
Il n’est pas possible de parler d’écriture sans parler de la langue utilisée pour la lire. Une écriture va de paire avec une langue sauf dans le cas de logogrammes purs. Cependant très vite l’écriture à quitté son aspect dessiné pour aller vers des signes représentants des sons dans un but de rapidité. A partir du moment ou existe le lien entre le signe et le son comme c’est le cas pour les syllabogrammes et les lettres de l’alphabet, il n’est plus possible de dissocier l’écriture et la langue. Cependant il n’est pas nécessaire de la connaitre au sens de savoir la parler couramment. Il suffit d’avoir quelques repères concernant cette langue, par exemple connaitre des noms propres qui permettent de créer les premiers liens «son – signe» puis de fil en aiguille de gagner peu à peu de nouveaux liens «son – signe». C’est de cette façon par exemple qu’ont été déchiffrées les langues mésopotamiennes. Il est possible également de se raccrocher à des langues proches ou plus anciennes sur lesquels des connaissances ont déjà été acquises comme par exemple les langues de souche indo-européenne. Les linguistes repèrent des similarités en s’appuyant sur une langue voisine, dans le temps ou dans l’espace, pour effectuer le travail de déchiffrement. Le grec est une langue indo-européenne de type «centum» qui est une évolution d’une langue primitive indo-européenne commune. L’évolution dite de type «satem» concerne une branche de langues indo-européennes qui ont évoluées vers les langues slaves et indo-iraniennes. Cette approche demande beaucoup de connaissances techniques en matière de linguistique et il est très facile de se fourvoyer en des conclusions rapides et hasardeuses dès qu’on ne possède pas toutes les compétences. Les débats de spécialistes en la matière sont acharnés et les certitudes peu nombreuses. Cependant concernant la dualité langue indo-européenne, peuple indo-européen, il faut préciser que:

  • autant la certitude d’une langue commune partagée par de nombreux descendants indo-européens existe,
  • autant l’identification d’un peuple originel indo-européen adossé à cette langue est loin d’être vérifié. Les historiens les plus rigoureux n’admettent pas cette hypothèse.

De l’Écriture indéchiffrée

Poser ces définitions permet de constater qu’il est possible de comprendre la signification des textes écrits avec des signes du type logogrammes même si on ne sait pas comment ils étaient prononcés à l’oral. Il suffit en quelque sorte de se laisser guider par le sens dessiné. En revanche dès que l’écriture utilise des signes abstraits de type syllabogrammes ou lettres,  il n’est plus du tout possible ni de comprendre le sens ni de savoir comment était prononcé les textes. La genèse de l’écriture du grec et de son alphabet est certainement un des sujets historiques les plus étudiés.  Il est intéressant car les chercheurs disposent d’énormément de matériel archéologique qui a été exhumé tout autour du bassin de la mer Égée. Ils disposent également d’une énigme passionnante composée de trois écritures ayant de frappantes ressemblances mais dont une seulement est déchiffrée. Ces trois écritures dont le chemin mène vers la langue grecque primitive appelé grec commun sont celles dont je vais maintenant parler. Pour aborder ces écritures, il faut se déplacer en Crète à l’époque de la grande civilisation minoenne.

Hiéroglyphe crétois (sceau) issu de http://dbas.sciant.unifi.it

Hiéroglyphe crétois (sceau) issu de http://dbas.sciant.unifi.it

Ma vision éminemment schématique de l’origine des premiers textes grecs a pour point de départ les hiéroglyphes crétois. Cette écriture syllabique utilise essentiellement une petite centaine de syllabogrammes et quelques logogrammes. Elle est utilisée à la fin du troisième millénaire (autour de 2000 avant J.C.) et jusque environ 1400 avant J.C en Crète quasi uniquement. Elle a été nommé ainsi par Arthur Evans qui la découvrit, en référence aux hiéroglyphes égyptiens. En effet dans le tracé, les hiéroglyphes crétois font penser au hiéroglyphes égyptiens. Cependant la comparaison s’arrête là puisqu’il n’y a pas d’autres parentés établies entre ces deux systèmes d’écriture. Nous ne possédons que quelques centaines de «textes» rédigés en hiéroglyphes crétois essentiellement des sceaux imprimés sur des tablettes d’argile comme l’illustre la photo ci-contre. Ces sceaux font penser à un cachet qu’un chef minoen utiliserait pour signer un message ou un contrat commercial.
La pauvreté du corpus et la brièveté des textes ne permettent pas de déchiffrer cette écriture. Seul le système de numérotation a été déchiffré, il est simple et décimal utilisant unités, dizaines, centaines et milliers. La langue associée pour prononcer ces «textes» n’est pas connue non plus.
Il en va de même pour les textes écrits dans le second système d’écriture qu’est le linéaire A. Ces textes se retrouvent également en Crète et sont contemporains aux hiéroglyphes crétois. Le corpus est plus étendu puisque nous possédons autour de 1500 textes. Pour donner un ordre de grandeur, ces textes tiendraient sur une petite dizaine de page A4. Cette écriture mélange des logogrammes et une centaine de syllabogrammes. Le nom vient du fait que l’écriture semble se rédiger linéairement plutôt de gauche à droite contrairement aux hiéroglyphes qui n’avaient pas réellement de sens d’écriture. Reproduction du disque de PhaïstosUn exemple fameux d’écriture non-linéaire est celle utilisée sur le disque de Phaïstos dont figure une reproduction en photo ci-contre. Bien que n’étant pas déchiffré, il a été supposé que le sens de lecture ou d’écriture de ce disque soit circulaire. Le disque de Phaïstos a été découvert en Crète, à Phaïstos, et daterait de l’époque des hiéroglyphes. Cependant, il faut utiliser le conditionnel car concernant ce disque rien ne peut être affirmé jusqu’à son authenticité que certains mettent en doute. Au jour d’aujourd’hui, il s’agit en tout cas d’un hapax, c’est à dire un document isolé rédigé dans une écriture qui n’est utilisé que pour cet objet. Sur le dessin du hiéroglyphe ci-dessus, on peut clairement identifier une croix en bas à gauche qui indique le point de départ de la lecture, un peu à la manière d’une marque de ponctuation. En partant de cette croix, il faudrait en connaitre plus pour comprendre comment et dans quel sens lire la suite. La plupart des documents en linéaire A ont été retrouvés gravés sur des tablettes d’argile. Ils sont considérés comme étant des documents comptables et administratifs. En quelque sorte des fiches comptables des palais crétois qui dénombrent les productions, les personnels et autres éléments administratifs. Quelques idéogrammes identifiés représentent le pain, le blé, le terme «total», comme celui qui apparaitrait sur une facture, suivi de nombres, les mêmes que ceux des hiéroglyphes. Mais tout cela reste au niveau de supputations et ce sont, à ce jour, les rares éléments dont un déchiffrement a été proposé. La langue notée par le linéaire A est également inconnue, ce qui n’aide pas pour le déchiffrement.

tiré de Recueil des inscriptions en Linéaire A, Louis Godard et Jean-Pierre Olivier, tiré de http://cefael.efa.gr

tiré de Recueil des inscriptions en Linéaire A, Louis Godard et Jean-Pierre Olivier, en ligne sur http://cefael.efa.gr

Le linéaire A partage à la fois des syllabogrammes avec les hiéroglyphes crétois et avec le linéaire B. Le fait que le linéaire A apparaisse à peu près à la même époque que les hiéroglyphes crétois et que certains textes semblent reproduire des hiéroglyphes crétois posent plus de questions qu’ils n’en résolvent. Est-ce deux types de notation pour une même langue, est-ce que le linéaire A note une autre langue que les hiéroglyphes, ou est-ce que plusieurs langues se cachent derrière ces notations ? Les langues candidates sont nombreuses, allant des langues grecques, aux langues anatoliennes que ces dernières soient d’origine indo-européennes comme le hittite, le louvite ou le lycien ou qu’elles soient d’origines sémitiques, ou même d’autres origines encore. Le corpus des textes en linéaire A est soigneusement répertorié par les travaux de Louis Godart et Jean-Pierre Olivier sous l’égide de l’École française d’Athènes dans le fabuleux dossier des Études Crétoises. Ce dossier est disponible en ligne, ce qui fait le bonheur des amateurs et nous permet d’accéder à ce fantastique puits de connaissance. Je me suis permis d’emprunter une illustration dans ce dossier de  l’École française d’Athènes afin de donner un aperçu d’une tablette inscrite en linéaire A pour tous les amateurs, dont je fais bien entendu parti. Toutes ces interrogations ne nous ont pas fait avancer vers la langue grecque, cependant il suffisait d’un peu de patience pour en arriver au linéaire B.

A l’Écriture déchiffrée

En effet le chemin qui mène au grec commun doit emprunter les deux étapes précédentes même si les chercheurs semblent persuadés que ces deux premières écritures n’ont jamais servi à noter du grec.  La filiation du linéaire B avec le linéaire A est évidente même pour les néophytes: il y a unité de lieu d’origine, la Crète et évident partage de signes sous la forme de syllabogrammes communs. Le linéaire B semble apparaitre au 15ème siècle avant J.C. comme une épure du linéaire A. De très nombreuses tablettes ont été retrouvées à Cnossos en Crète par Sir Arthur Evans au début du 20ème siècle. Ce dernier pense tout de suite à une évolution du linéaire A. Cependant la découverte que fait Michael Ventris en cette année 1952 va ébranler tous les historiens hellénistes. Il réussi à déchiffrer le linéaire B et surprise, cette écriture note une forme très ancienne du grec, c’est à dire la langue des Mycéniens de Schliemann (dont je parlerais par la suite). Son déchiffrement est implacable et ne laisse aucune part au doute. Comme dans tout le champ de la science, une découverte majeure pose plus de nouvelles questions qu’elle n’en résout. Comment cette écriture fondamentalement crétoise depuis plusieurs siècles a-t-elle finie par tomber aux mains des Mycéniens ?

tablette PY An 1  29 sur minoan.deaditerranean.com

tablette PY An 1 29 sur minoan.deaditerranean.com

Plusieurs scénarios s’offrent à nous. Les Mycéniens auraient pu s’approprier le linéaire A qui a été répandu dans tout le pourtour du bassin de la mer Égée et le ramener en Crète sous la forme du linéaire B lorsqu’ils prirent pied sur le sol crétois pour renverser le royaume Minoen. Les dates concorderaient autour du 15ème siècle avant J.C. Sinon plus simplement, ils auraient pu directement «emprunter» ce système d’écriture lors de leur venue en Crète et se l’approprier. Le corpus des textes en linéaire B est bien entendu disponible en ligne sur DAMOS qui permet de rechercher par origine des tablettes (Pylos, Knossos, etc..) ou même par mot. En tapant «pa-te» dans ce moteur, on s’émerveille de voir que depuis plus de 3000 ans ce mot à fort peu évolué et désigne toujours le pater familias. minoan.deaditerranean.com propose une très belle mise en page des tablettes, ainsi que les traductions des principaux mots. Je me suis permis d’extraire de ce site la présentation de la tablette trouvée à Pylos (souvenez-vous du palais de Nestor de l’Iliade, voir la carte ci-dessous).
Cependant il s’agit là d’une voie sans-issue pour l’écriture du Grec puisque, par exemple, les textes d’Homère n’ont pas été écrits en linéaire B. Il semble donc que cette écriture prenne fin en même temps que les Mycéniens. Il ne s’agit que d’une étape dans l’élaboration du Grec classique et de son écriture. L’aventure de l’alphabet grec n’est donc pas finie, j’en touche quelques mots dans le billet suivant.

Poursuivons donc notre longue quête des écrits grecs qui a failli prendre forme avec les Mycéniens. Peut-être qu’un jour sera exhumée une œuvre majeure sous la forme d’une série de tablettes en linéaire B comme ce fut le cas pour l’épopée de Gilgamesh qui fut découverte gravée sur douze tablettes à Ninive en Mésopotamie. Cependant aujourd’hui nous devons faire un bond de 4 siècles depuis la fin de cette époque mycénienne pour atterrir au 8ème siècle avant J.C. Ce raccourci permet de traverser les turbulences des siècles obscurs qui font suite à l’effondrement de la culture Mycénienne pour se projeter à la lumière de la langue grecque classique et son alphabet de 24 lettres.

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IG et CIL

Sous ces deux acronymes ramassés se cachent un trésor de milliers d’inscriptions grecques (IG) et latines (CIL) patiemment recueillies, dans un premier temps, par des épigraphistes allemands. Cependant l’ampleur de la tâche a rapidement dépassé les épigraphistes allemands pour être pris à bras le corps par toutes les bonnes volontés. Épigraphie est le terme qui désigne la science ou l’étude des inscriptions. Au 19ème siècle, moment où cette discipline prend son essor, un épigraphiste est donc un historien ou un archéologue qui délaissant un peu sa discipline d’origine, se spécialise dans l’étude de toutes les inscriptions gravées. Les principaux supports sont donc la pierre, les tablettes, les murs des villas comme par exemple ceux de Pompéi comme en témoigne ce site original. Prenant une dimension scientifique, le classement des inscriptions s’est progressivement construit en regroupant ces dernières par zones géographiques et en les numérotant rigoureusement pour obtenir une cartographie précise. Le corpus des inscriptions grecques (IG) est donc découpé selon les régions d’appartenance, comme suit:

  • IG I à III, région de l’Attique, c’est à dire autour de la ville d’Athènes.
  • IG IV et V, région du Péloponnèse (Argolide, Epidaure, Laconie, Messénie, Arcadie)
  • IG VII et IX, Grèce centrale (Mégaride, Béotie, Phocide, Locride, Étolie, Acarnanie, iles de la mer Ionienne, Thessalie).
  • IG X, Grèce du nord (Épire, Macédoine, Illyrie, Thrace,…
  • IG XI et XII, iles de la mer Égée (Delos,Eubée, Samos,…), le XIII est en cours sur la Crète
  • IG XIV, Italie, Sicile et Ouest dont la France
  • IG XV, Chypre en cours

Cette classification permet de ranger notre inscription du galet d’Antibes à IG XIV 2424, soit en ligne à l’adresse suivante. Toutes les inscriptions grecques de la région d’Antibes sont référencées de IG XIV 2424 à IG XIV 2430 et comportent notamment trois inscriptions trouvées sur les iles de Lérins  2427, 2429 et 2430.
Il en va de même pour le Corpus des Inscriptions Latines (CIL) et c’est sur le même principe que sont établies des zones géographiques, comme l’illustre cette magnifique carte tirée du site web de la Berlin-Brandenburg Academy of Sciences and Humanities.

Localisation géographique des volumes du CIL (carte tirée de cil.bbaw.de de la Berlin-Brandenburg Academy of Sciences and Humanities)

Localisation géographique des volumes du CIL (carte tirée de cil.bbaw.de de la Berlin-Brandenburg Academy of Sciences and Humanities)

Deux volumes nous intéressent tout particulièrement le XII traitant de la province de la Gaule Narbonnaise et le V traitant de la Gaule Cisalpine qui englobe la province des Alpes Maritimae. Notre actuel département des Alpes Maritimes se retrouve coupé en deux entre les deux anciennes provinces, la frontière se situant au niveau du Var (le fleuve). La banque de données épigraphique Clauss/Slaby donne accès à un moteur de recherche en ligne à l’adresse suivante. Ce moteur permet par exemple une recherche d’inscriptions par province romaine. En renseignant le champ «Province» avec «Alpes Martimae», on obtient les 608 inscriptions de la province romaine des Alpes Maritimes dont celle (CIL V 7817) du fameux trophée de La Turbie listant les terribles peuples celto-ligures soumis par Auguste:

«…Trumpilini Camunni Vennonetes Vennostes Isarci Breuni Genaunes Focunates / Vindelicorum gentes quattuor Cosuanetes Rucinates Licates Catenates Ambisontes Rugusci Suanetes Calucones / Brixentes Leponti Viberi Nantuates Seduni Veragri Salassi Acitavones Medulli Ucenni Caturiges Brigiani / Sogiontii Brodionti Nemaloni Edenates (V)esubiani Veamini Gallitae Triullatti Ectini / Vergunni Egui Turi Nemeturi Oratelli Nerusi Velauni Suetri»

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Deux textes fondateurs de l’antiquité grecque

Ces milliers de fragments de connaissance jadis connus de quelques seuls érudits sont maintenant à la portée de tous grâce à la magie du web. Cependant ces petits ruisseaux ne font pas les grandes rivières. Concentrons nous maintenant sur la genèse de ce qui sera une révolution pour l’humanité: l’écriture et sa démocratisation. Il ne s’agit plus maintenant d’expression donnant lieu à interprétation ou de représentations ésotériques réservées à une caste dirigeante. Il s’agit d’une codification qui, selon l’expression, fixe noir sur blanc pour le plus grand nombre ce qui restait globalement au niveau de l’oralité. Personne ne doute qu’un langage évolué était utilisé depuis plusieurs dizaines de millénaires aux quatre coins de la planète. Cependant l’écriture a révolutionné les rapports humains apportant aussi très certainement de très grandes évolutions dans le langage lui-même. Cette magnifique invention d’une écriture basée sur un alphabet simple devait nous donner de plus grandes œuvres. Des œuvres grandioses construites comme des palais à plusieurs pièces, faisant appel à l’imagination et à la réflexion. Des œuvres de génies capables de sublimer la culture et la connaissance des peuples. De grandes œuvres nous sont parvenues depuis les époques de la Grèce archaïque, au commencement de l’écriture. J’ai désiré rester dans l’univers de la culture grecque qui m’est proche, même si de grands textes fondateurs comme ceux de l’ancien testament ou comme le Rig-Veda indien en font partie. J’ai choisi deux œuvres qui, à mes yeux, répondent au cahier des charges ambitieux que je m’étais fixé: l’Iliade et à la Constitution d’Athènes. Je les avance sans trembler tant les monuments sont solides. Pour entrer dans l’univers du premier, il faut parler d’Heinrich Schliemann.
La vie de cet homme a de quoi alimenter un billet, un roman, que dis-je, une saga en plusieurs volumes. Né en 1822 dans une famille pauvre, comme souvent pour ces hommes au destin brillant, Heinrich Schliemann est obligé de travailler dans une épicerie dès l’age de 14 ans. Cet épisode sera-t-il à l’origine du don du jeune Heinrich pour le commerce ?  A moins de trente ans, il s’installe comme négociant en poudre d’or en Russie. Comme dans les aventures les plus extraordinaires de Jules Verne, Heinrich s’enrichit excessivement. La cinquantaine approchant, il sent le besoin d’aller à la rencontre de ses passions que sont l’histoire antique et l’archéologie.
Heinrich Schliemann est certain que l’Iliade se base sur un fond de vérité historique. Il a le génie de faire le lien entre les sites mentionnés dans l’Iliade et les sites supposés sur le terrain. Il parcourt la région d’Hissarlik, en Turquie occidentale, l’Iliade à la main à la recherche de la Troie antique (voir carte ci-dessous). La légende veut qu’il repère le site antique de Troie en en faisant trois fois le tour tout comme Achille à la poursuite d’Hector dans le fameux passage de l’Iliade. En homme d’affaire averti, il coche les pages de l’Iliade ou de l’Odyssée chaque fois que des signes de richesse se manifestent.  Le cliché décrit Schliemann soulignant le texte lorsqu’il lit l’adjectif «polychrysos» signifiant riche en or. C’est par exemple le cas dans l’Iliade où apparaît régulièrement les mots suivants:

πολυχρύσοιο Μυκήνης

qui se transcrivent en «polychrysos Mykéné», c’est à dire «Mycènes riche en or». Elle a été reprise dans maints commentaires historiques et fait maintenant parti de la légende de Schliemann. Certains analystes affirment que cette épithète n’est attribué qu’aux trois seules cités de Mycènes, Orchomène et Troie parmi les centaines d’autres lieux décrits dans l’Iliade et l’Odyssée.

Carte des sites historiques d'Homère

Cependant le génie historique de Schliemann est double (1) il fait une lecture historique des textes d’Homère en cherchant au-delà des mythes et de la poésie (2) il a le don de déceler précisément des emplacements historiques, certes connus, mais souvent d’une localisation et d’une précision historique approximative, plus pillés que fouillés, et très certainement jusqu’alors fouillés sans approche scientifique. Il sera d’ailleurs souvent reproché à Schliemann d’avoir lui aussi pillé ces sites. A sa décharge il faut signaler qu’il a souvent été le premier à avoir un début d’approche scientifique dans l’analyse des sites et que nombreux des trésors qu’il a exhumé, comme celui dit «de Priam» à Troie (voir la carte), ont finalement pu profiter à la communauté scientifique et à des musées.
Heinrich Schliemann, plus tard épaulé par Wilhelm Dörpfeld, initiateur de l’archéologie scientifique, auront apporté à l’Iliade toute sa force documentaire et historique.

Troie – Τροία

La Troie historique est une ville du nord ouest de la Turquie de la région de l’Anatolie près de l’actuelle Hissarlik. Sa fondation est certainement très ancienne, autour du 4ème millénaire avant J.C. L’Anatolie est un berceau de civilisations, selon le courant historique développé par Colin Renfrew, il s’agirait même du berceau des hypothétiques indo-européens.
A l’époque historique de l’Iliade, Troie est un poste avancé des Hittites contrôlant l’entrée du détroit des Dardanelles, nommé Hellespont dans l’antiquité, point éminemment stratégique. L’Anatolie se trouve à la confluence de flux humains apportant leurs langues aux langues déjà présentes dans l’antique royaume de Hatti. Les Hittites, envahisseurs de l’Anatolie au deuxième millénaire avant J.C., fédérèrent l’ensemble des seigneuries régionales en un des plus ancien empire européen. Ce brassage linguistique est un sujet d’étude passionnant et les études mises en ligne par l’université du Texas permettent d’appréhender des connaissances sur le hittite réputé comme la plus ancienne langue indo-européenne déchiffrée avec des textes remontant au 18ème siècle avant J.C. On y apprend notamment que des textes hittites indiquent que, durant le règne de  Tudhalija IV (environ 1250-1220 avant J.C),  un conflit opposa les Hittites au pays des Ahhija [ou Ahhijawa] c’est à dire aux Achéens qui ne sont autres que les Mycéniens comme je vais l’indiquer.

L’Iliade

Après cet agréable éclairage, penchons nous sur le texte de L’Iliade. L’Iliade est la transcription de poèmes traditionnels des aèdes, sortes de bardes grecs,  ou en particulier du plus fameux d’entre eux, Homère, l’aède que la tradition veut aveugle. Il est important de préciser que l’existence d’Homère est une énigme historique qui a occupé de nombreux historiens et que le sujet n’est toujours pas clos au jour d’aujourd’hui. Pour simplifier, supprimons l’usage du conditionnel et partons du principe qu’Homère a existé et qu’il est l’auteur des 15 649 vers de l’IliadeTotem de l'Iliade (assemblage original de l'auteur) Homère était un grec de la côte de l’Asie Mineure du 8ème siècle avant notre ère. Dans l’Iliade, Homère ne décrit pas l’époque à laquelle il vit. Il dresse le tableau d’une épopée guerrière qui se déroule dans un temps ancestral au moment d’un conflit qui opposa les Grecs et les Troyens. Un temps d’environ quatre siècles plus ancien à sa propre époque.  L’Iliade met en scène des ancêtres grecs que sont les Achéens.

Sur le plan historique, les Achéens sont les Mycéniens dont la capitale était Mycènes (voir carte et développement ci-dessus), ville située dans le nord du Péloponnèse. L’époque historique est celle de l’age du bronze récent entre 1400 et 1200 avant notre ère. A l’époque d’Homère puis à celle de la splendeur d’Athènes au 6ème et 5ème siècles avant notre ère, ces ancêtres dépeints par les vers de l’Iliade étaient vénérés comme de glorieux fondateurs de la grande civilisation grecque.
L’Iliade est en quelque sorte une métaphore qui en 56 jours, depuis la colère d’Achille jusqu’aux funérailles d’Hector, oppose les guerriers ancestraux Achéens et leurs non moins valeureux alliés et cousins Grecs aux barbares Troyens. Cette métaphore condense les fondements des valeurs grecques que sont la solidarité et l’union des tribus allant au delà des différents opposants les «familles», la bravoure, la force et l’intelligence des guerriers,  l’omniprésence des dieux. La beauté des vers et l’habileté du conteur complètent l’extraordinaire de ce texte que les grecs anciens considèrent comme fondateur. A partir du 6ème siècle avant J.C., à l’époque du tyran d’Athènes Pisistrate, l’Iliade sera inscrite au programme scolaire. Ses vers seront chantés lors de toutes les grandes fêtes et cérémonies.
Un site remarquable met à disposition «toutes» les traductions de l’Iliade, (ainsi que celles de l’Odyssée)  il s’agit de http://iliadeodyssee.texte.free.fr. Il est intéressant de noter les différences entre traductions. Prenons exemple sur les fameux premiers vers qui révèlent la désastreuse colère d’Achille:

Mario Meunier 1943 - Chante, Déesse, la colère du Péléide Achille, pernicieuse colère qui valut aux Achéens d’innombrables malheurs, précipita chez Hadès les âmes généreuses d’une foule de héros, et fit de leurs corps la proie des chiens et de tous les oiseaux — ainsi s’accomplissait la volonté de Zeus — depuis le moment où, sitôt après leur querelle, se séparèrent l’Atride roi des guerriers, et le divin Achille.

A. Bignan 1853 - Muse ! chante avec moi la colère d’Achille,
Colère formidable, en longs malheurs fertile,
Qui, livrant au trépas tant de Grecs valeureux,
Envoya chez Pluton leurs mânes généreux,
Et laissa leurs débris, couchés sans sépulture,
Des oiseaux et des chiens devenir la pâture.
Ainsi de Jupiter s’accomplissaient les lois,
Du jour où, s’allumant pour la première fois,
La discorde enflamma d’un courroux homicide
Et le divin Achille et le puissant Atride.

La Constitution d’Athènes, texte de la pensée grecque

Pour le deuxième texte, j’ai longuement hésité entre la Constitution d’Athènes et la Guerre du Péloponnèse de Thucydide qui marque une avancée nette de la pensée scientifique historique. Finalement à mes yeux le texte d’Aristote (ou du moins attribué à Aristote ou à l’un de ses élèves) est plus fondateur dans la mesure ou il mêle dans la grande tradition grecque histoire et légende et nous porte avec virtuosité jusqu’à l’évidence de la démocratie.

Le charme de ces premiers textes est exaltant car il ne s’agit pas d’un document numérisé transmis par courrier électronique qui finira rapidement dans un rayon de grande surface. Il s’agit d’un texte connu de tous dont de nombreux fragments avaient été découverts ça et là au point qu’on se demandait si l’œuvre existait dans son intégralité. Quand fut découvert en 1879 et acquis par le British Museum, en 1889, le fameux papyrus dit «de Londres». C’est seulement à cette époque récente comparée à la si longue période pendant laquelle le texte était réputé perdu, que les érudits avides de le lire purent enfin dérouler les volumes du précieux papyrus. Quelle ne fut pas leur excitation de découvrir ces vieilles lettres apposées sur ce support antique daté du premier siècle de notre ère. La déception aurait pu s’ajouter à la surprise quand ils découvrirent que les deux premiers chapitres du texte original manquaient. Ceci constitue, en plus de l’intérêt de ce témoignage de la première histoire grecque, le charme d’un texte qui conserve encore quelques petits secrets. L’aventure haletante de la re-découverte de ce texte est racontée par J. Bérard. Le résultat de ce subtile mélange donne le relief de ce texte qui ne peut laisser le lecteur indifférent lorsque sous ses yeux déboule au beau milieu du chapitre 3 le texte originel qui nous propulse sans autre forme de procès au 7eme siècle avant JC:

…Après que Myron eut parlé, les juges, choisis parmi les familles nobles, prêtèrent serment sur l’autel. Ils condamnèrent les sacrilèges on arracha donc de leurs sépultures et l’on jeta les ossements des coupables, et la famille des Alcméonides fut condamnée à l’exil perpétuel.

Ce texte permet de remonter aux sources des dirigeants athéniens, ceux qui participent à la légende tout en faisant émerger, quelques siècles plus tard, avec les archontes annuels,  l’ultra-novatrice constitution d’Athènes. En quelques siècles ce territoire sera passé d’un système guerrier obscur à une constitution moderne qui élève le discours et la pensée à un niveau qui semble très supérieur à tous ce qui avait été précédemment imaginé: le «miracle grec». De plus cette histoire riche en rebondissements fournirait les meilleurs scenarii hollywoodiens. Les Alcméonides, dont il est question dans les premières phrases du texte et qui semblent bannis à jamais ne manqueront pas de faire de nombreuses réapparitions dans l’aventure mouvementée de la démocratie athénienne.

Bien que les termes d’archaïque et classique soient d’utilisation récente, il est frappant de noter que l’organisation sociale et politique de la région d’Athènes prenne malgré tout un virage prononcé au moment même où les écrits apparaissent. Dans les premiers chapitres de La Constitution d’Athènes est dressé le tableau social de l’Athènes d’avant la démocratie qui  permet de comprendre l’origine du changement. Par ailleurs ce texte vieux de 2500 ans impressionne par sa modernité.

Athènes, divisée par les dissensions des nobles et de la plèbe, traversa ensuite une longue période de troubles. La constitution d’alors était, en effet, une oligarchie absolue, où surtout les pauvres étaient les serfs des riches, eux, leurs enfants et leurs femmes. On les appelait clients et sixeniers : ils cultivaient en effet les champs des riches, à la condition de ne garder pour eux qu’un sixième des fruits. La terre était tout entière entre les mains d’un petit nombre d’hommes, et si les cultivateurs ne payaient pas leur redevance, ils s’exposaient à être vendus, eux et leurs enfants : car les débiteurs étaient soumis à la contrainte par corps, et il en fut ainsi jusqu’à Solon, le premier chef du parti démocratique. Sous un tel régime, le peuple souffrait surtout et s’irritait de ne pas avoir sa part de la terre, mais il avait bien d’autres sujets de mécontentement ; car, à vrai dire, il n’avait aucun droit.

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Épilogue

Ces rappels historiques démontrent la puissance des écrits, l’universalité des témoignages qu’ils véhiculent, la somme des connaissances qu’ils contiennent. Ils démontrent le chemin parcouru depuis les expressives gravures de Lascaux. Comment le processus qui prend racine avec la construction intellectuelle de l’outil écriture jusqu’à la structuration continue et ininterrompue de la pensée s’appuyant sur l’écrit a amené l’homme à faire constamment évoluer son savoir. L’internet et le web sont un prolongement de ce processus qui donne un accès universel à cette information écrite transmise à travers le temps.

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Voir la Corse depuis les Alpes Martimes

Est-ce un challenge ou une légende antique ? Voit-on la Corse depuis les Alpes Maritimes ?  La réponse est: sans aucun doute. Les photos ne prouvant rien, de magnifiques l’illustrent malgré tout. Nous en verrons de très belles empruntées à des auteurs que je cite et que je remercie pour leurs beaux clichés.
Sans vous faire l’affront du calcul qui permet de démontrer qu’à partir d’une certaine altitude la Corse est en visée directe, voici les données brutes. Soit la distance D corse-continent = 180 kms, R le rayon terrestre = 6378,5 kms (a l’équateur), à partir de quelle altitude peut-on voir la corse en visée directe ? Un petit problème de math, niveau collége basé sur le théorème de phytagore, je vous laisse avec ce petit fardeau. Cependant les moins téméraires peuvent directement allez jeter un œil à la solution. Des calculs plus précis prenant en compte la courbure des rayons lumineux sont disponibles sur ce site, mais c’est tout de suite un niveau au-dessus. On y apprend que les rayons lumineux ont une courbure 6 fois moindre que la courbure terrestre, ce qui permet en fin de compte de voir "plus loin".
Okay, mais je vous avais promis des photos.
Une belle série de photo chez emmanuel.varoquaux.free.fr:

Au premier plan le cap d'Antibes puis la Corse

Le plus incroyable, observer le fameux trou du tafonatu (célèbre montagne du nord de la corse) depuis le continent, la photo est prise du sommet de l’Authion au-dessus de Nice. On aperçoit à droite le Tafonatu et son trou et à gauche la forme caractéristique de la Paglia Orba, une espèce de fer à repasser à l’envers. Le nom de Tafonatu est issu du mot corse "tafonu" qui désigne un trou qui s’est formé dans la roche. Il y en a de magnifiques partout dans le massif de Bavedda (Bavella).

http://www.nice-image.com
Plusieurs clichés sont disponibles sur le très actif site de la station de Gréolières les Neiges, en voici un pris en janvier 2014.

Vue depuis les crêtes du Cheiron au dessus de la station de Gréolières les Neiges

Depuis les crêtes du Cheiron au dessus de la station de Gréolières les Neiges (https://www.facebook.com/pages/Gréolières-les-Neiges/245910965477476)

Une photo intéressante prise par mon ami Dario de Ventimiglia (Vintimille) fin mai 2013. Nous sommes dans le magnifique arrière-pays de Vintimille, à quelques pas de la frontière franco-italienne. La photo est prise depuis le sentier qui monte au dessus du col Melosa (colle Melosa en italien) en direction du refuge du Mont Grai (Rifugio Monte Grai). Il fait beau, le temps est dégagé, nous sommes à environ 1900 mètres d’altitude, la Corse est bien en vue, très proche ET particularité comme nous sommes plus à l’est par rapport aux Alpes-Maritimes, nous distinguons nettement l’ile d’Elbe (isola d’Elba) et peut-être même la côte italienne au sud de Livourne (Livorno), à gauche sur la photo qui se détache par rapport à la Corse.

Corse et ile d'Elbe depuis l'arrière pays de Vintimille

Corse et ile d’Elbe depuis l’arrière pays de Vintimille

Une photo que j’ai prise du même endroit et quasiment au même moment que la photo de Dario ci-dessus mais celle-ci englobe le paysage alentour. Avec au premier plan en contre bas le refuge Franco Allavena, à gauche la retenue d’eau et en arrière plan les montagnes qui descendent doucement vers le littoral entre Vintimille et Bordighera. Enfin en toile de fond la même vue que précédemment, la Corse etc…N.B. que la photo est prise fin mai et qu’en cette année 2013 il y a encore de la neige dans la forêt autour du refuge qui se situe entre 1500 et 1600m. Il avait neigé correctement la veille.

Corse vue depuis le sentier au dessus du col Melosa

Pour finir, une photo de l’auteur, prise au couchant le 20 Décembre 2008 avec son iphone 2, de très mauvaise qualité, en cliquant sur l’image en taille réèlle on apperçoit les sommets enneigés de la Corse dans le fond. Prise depuis le plateau de Caussols à environ 1200 m d’altitude.

Corse, sommets enneigés depuis le plateau de Caussols

Corse, sommets enneigés depuis le plateau de Caussols

D’autres Célèbres Voir… Depuis…

Le Mont Rose Depuis les Cimes du Mercantour

C’est un grand classique depuis la crête frontière du Mercantour entre France et Italie par beau temps, l’horizon vers le nord est barré par la chaîne Mont Blanc – Mont Rose. Elle se situe à plus de 200 kilomètres à vol d’oiseau, au premier plan la plaine du Pô.

Arete Cervin Mont Rose depuis les arètes du Saint Robert dans le Mercantour

Arête Cervin Mont Rose depuis les arêtes du Saint Robert dans le Mercantour (photo ricou)

Photo également prise depuis les arêtes du Saint-Robert, à environ 3000 m d’altitude entre l’aiguille du Saint-Robert et la cime du Gélas, vers le nord-ouest se dresse le Mont Viso et ses 3800 mètres presque à le toucher.

Mont Viso depuis l'arête du Saint Robert

Mont Viso depuis l’arête du Saint Robert (photo ricou)

Le Canigou depuis la Bonne Mère à Marseille

Une grande tradition de Provence, ci-dessous l’évènement exceptionnel consacré à cette manifestation

Le Canigou depuis La Bonne Mère à Marseille

Le Canigou depuis La Bonne Mère à Marseille (http://canigou.allauch.free.fr)

La Chaîne des Pyrénées depuis le Mont Aigoual

Le Canigou qui se dresse à plus de 200 kms du sommet du Mont Aigoual est visible depuis ce sommet. Je n’ai pas trouvé de photo illustrant ce cas de figure, je suis preneur si quelqu’un me permet de partager ce document.

Le Mont Blanc depuis la Tour Eiffel

Pour le coup cette dernière affirmation semble faire dans la légende urbaine comme l’explique le blog suivant. Même si le commandant Cousteau l’a vu dans son enfance…, à cette époque point de pollution, l’air était plus pur…

Hep Msieu, c’est quoi la solution au problème


Soit pour une altitude de 2700 mètres, correspondante aux sommets de la Corse, avec la formule  √2Rh en mètres, la distance de l’horizon se calcule comme suit:

3571,7  ×  √2700 = 185 591 mètres  ou 185,6 kms

Ce qui correspond à la distance entre la Corse et les côtes des Alpes Maritimes. C’est à dire que depuis le sommet de la Corse on peut voir la côte d’azur ou vice-versa depuis la côte, on peut admirer les sommets Corses. Comme indiquée dans les formules, la distance augmente si on prend en compte la réfraction de lumière:

2,1  ×  √2700 = 109 miles   soit   202 kms

C’est à dire qu’on gagne presque 20 kms avec la réfraction de la lumière.
Si l’observateur est lui-même à une hauteur H, on obtient la nouvelle formule suivante avec H et h en mètres et le résultat en milles (1852 mètres):

2,1 × (√h + √H)

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Gilgamesh, Melqart, Herakles, Hercule aux quatre coins de l’Europe

Il m’apparait plaisant de digresser au détour d’un chemin qui mène aux frontières de l’Europe de Gilgamesh le mésopotamien à Hercule le romain en passant par Melqart le phénicien et Herakles le grec. De renommées diverses, ces dieux, demi-dieux ou héros sont d’extraction mi divine, mi humaine. Dans la mythologie grecque, le terme employé est «héros». Cependant pour simplifier et ne pas me perdre dans le dédale des appellations divines antiques, j’emploierai le terme générique de «divinité».
Dans cette trinité divine, au nombre de quatre comme des mousquetaires, s’établit une chronologie que j’ai illustrée par la frise ci-dessous. Gilgamesh est le plus ancien, il remonte au 3ème millénaire avant J.C., puis arrive Melqart, Herakles et enfin bon dernier Hercule.

frise chronologique des divinités Gilgamesh, Melqart, Herakles, Hercule

En dépassant l’évidente filiation qui unit ces divinités, il faut maintenant s’arrêter sur les liens plus profonds qui les rassemblent. Outre la force et le galbe du biceps, ils portent le coté aventureux, celui qui permet l’exploration de nouvelles routes et la fondation de nouvelles colonies. A travers ces divinités, ce sont les peuples antiques qui les adoraient, qui se retrouvent et notamment leur persévérance et leur bravoure à explorer de nouveaux territoires. Ils envoyaient, en fer de lance, leur divinité exploratrice défricher le terrain pour leur donner du courage. Aussi bien Herakles que Melqart affrontèrent les plus grands dangers en se portant aux limites du monde connu. Je veux parler des colonnes d’Hercule. C’est en revenant de ces contrées lointaines, selon la légende, que Melqart-Herakles traça la voie heracléenne, figurant le premier sentier côtier ancestral reliant l’Espagne à l’Orient par l’Italie puis la Grèce. La légende provençale veut que la barrière des Alpes soit franchie au col de Tende. Mais là est une autre histoire, qui nous éloigne de notre sujet, où chacun réclame sa portion de légende.

Gilgamesh

gilgameshChronologiquement, Gilgamesh est l’ancêtre de cette lignée. Il apparait dès le milieu du 3ème millénaire dans la mythologie mésopotamienne. L’image la plus célèbre du géant Gilgamesh étranglant le lion (bas-relief de la façade du palais de Sargon II à Khorsabad en Mésopotamie), fait irrémédiablement penser à Herakles et sa célèbre peau de lion jetée sur les épaules. Outre une attirance partagée pour le lion comme animal de compagnie, la stature et l’allure de brute sont également communes au mésopotamien et au grec. Comme je l’explique dans ce billet, plusieurs ressemblances mènent à croire que la légende de Gilgamesh a inspiré la légende d’Hérakles véhiculée par les aèdes grecs: Gilgamesh est un tiers homme, deux tiers dieu et vit une épopée qui le mène d’aventures en aventures.

Melqart (MLQRT car le phénicien ne comporte pas de voyelles)

melqartPour ce qui est de Melqart le phénicien, les choses sont plus complexes. Les origines du culte phénicien sont multiples. Elles mélangent à la fois les anciennes divinités mésopotamiennes (polythéistes), d’où est issu Gilgamesh et les prémisses du monothéisme qui commençait à trouver ses racines au cœur de cette région. Cette deuxième origine explique le fait qu’il est difficile de trouver des représentations de Melqart. En effet, dans ce nouveau courant religieux monothéiste, dieux et idoles ne sont pas représentés contrairement aux divinités grecques ou égyptiennes qui sont fréquemment incarnées aussi bien par des animaux que par des humains ou par de savants mélanges mi-homme mi-humain.
La statuette de Melqart, ci-dessus, est visible au musée archéologique de Séville. L’allure est bien différente de celle de Gilgamesh ou d’Herakles. Les Phéniciens sont issus d’une peuplade mésopotamienne provenant selon Hérodote d’une région du golfe persique. Suite à une première migration vers les régions centrales de Mésopotamie, les Phéniciens auraient terminé leur voyage sur les bords de la Méditerranée. Leur installation sur ces rivages remonte au 3ème millénaire avant J.C. L’archéologie de la bande côtière syro-libano-israélienne présente une grande stabilité jusqu’aux environ de 1200 avant J.C. Ce qui atteste de la pérennité de leur installation dans cette zone géographique. Ingénieux et entreprenants, les Phéniciens ont développé un artisanat remarquable et se sont tournés vers la mer. Animés par une volonté de négoce, ils ont été, par la force des choses, de très audacieux explorateurs de la Méditerranée. Pratiquant le cabotage et le commerce sur toutes les cotes de la Méditerranée du sud, depuis l’Egypte jusqu’au Maroc, ils finirent par passer les limites du monde antique que sont les colonnes d’Hercule, c’est à dire le détroit de Gibraltar. L’ingéniosité déployée par les Phéniciens pour commercer coute que coute est passionnante. Elle les conduisit à découvrir de nouveaux territoires, comme la cote atlantique africaine où aucun méditerranéen n’avait encore mis les pieds.
Hérodote mentionne leur ingénieux procédé de commerce (qu’il attribue plutôt au Carthaginois, mais nous savons tous que les Carthaginois ne sont rien moins que d’anciens Phéniciens installés sur la côte tunisienne en 814 avant J.C.) avec les tribus «barbares» dont ils ne connaissaient pas la langue, livre IV 196:
«… Les Carthaginois disent qu’au delà des colonnes d’Hercule il y a un pays habité où ils vont faire le commerce. Quand ils y sont arrivés, ils tirent leurs marchandises de leurs vaisseaux, et les rangent le long du rivage : ils remontent ensuite sur leurs bâtiments, où ils font beaucoup de fumée. Les naturels du pays, apercevant cette fumée, viennent sur le bord de la mer, et, après y avoir mis de l’or pour le prix des marchandises, ils s’éloignent. Les Carthaginois sortent alors de leurs vaisseaux, examinent la quantité d’or qu’on a apportée, et, si elle leur paraît répondre au prix de leurs marchandises, ils l’emportent et s’en vont. Mais, s’il n’y en pas pour leur valeur, ils s’en retournent sur leurs vaisseaux, où ils restent tranquilles. Les autres reviennent ensuite, et ajoutent quelque chose, jusqu’à ce que les Carthaginois soient contents. Ils ne se font jamais tort les uns aux autres. Les Carthaginois ne touchent point à l’or, à moins qu’il n’y en ait pour la valeur de leurs marchandises ; et ceux du pays n’emportent point les marchandises avant que les Carthaginois. n’aient enlevé l’or…»

Gades

Une des implantations phénicienne la plus extraordinaire est l’ile de Gades, l’actuelle ville de Cadix, aujourd’hui rattachée au continent suite au comblement alluvionnaire du chenal qui la séparait du continent.

Carte de Gades et des Colonnes d'Hercule

La datation de la première implantation de Gades, aux portes du grand royaume de Tartessos remonte, sans réelles preuves archéologiques, aux environ de 1100 avant J.C. Cadix revendique à cette occasion d’être la plus ancienne ville d’Europe encore en activité. Ce qui donne une très grande antériorité à la présence phénicienne sur le sol ibérique par rapport aux autres thalassocraties que ce soit la grecque ou l’étrusque. Cette chronologie permet de donner Melqart plus récent que Gilgamesh mais antérieur à Herakles. Cependant autant la filiation entre Gilgamesh et Melqart reste floue autant le lien entre Melqart et Herakles le grec est évident et a été mainte fois décrit. D’ailleurs de nombreux écrivains antiques utilisent le nom d’«Herakles phénicien» ou d’«Herakles de Tyr» pour parler de Melqart. Pour exemple, je cite, dans la suite de ce billet, le passage bien connu d’Hérodote visitant la cité phénicienne de Tyr dont Melqart était le « protecteur» ou le seigneur. Ce passage date du 5ème siècle avant J.C. L’Herakles phénicien est présenté à Hérodote comme une divinité très ancienne, de plusieurs siècles, voir plusieurs millénaires. Bien entendu l’interprétation historique des textes d’Hérodote est toujours délicate même si elle apporte des informations de premier ordre, je vous invite à lire cette petite analyse sur le sujet.

Les Colonnes d’Hercule ou Détroit de Gibraltar

Mais me direz-vous, pourquoi ce nom «Colonnes d’Hercule» ? Quel rapport avec notre Hercule ?
Hercule, le factotum des dieux grecs, fut envoyé aux limites connues de la mer méditerranée, là où le géant Atlas portait l’univers (le ciel) sur ses épaules. Hercule toujours prêt à donner un coup de main, prend le relais et soulage Atlas pendant un moment. Ce lieu où Hercule porta le monde sur ses épaules est donc le détroit de Gibraltar. Les deux rochers qui bordent le détroit sont la représentation de ces colonnes qui se dressent vers le ciel pour le soutenir. Ce nom «Atlas», qui signifie porteur en grec ancien, est la racine de plusieurs noms usités dans cette région du monde:
(1) le massif montagneux de l’Atlas qui borde l’Afrique du Nord,
(2) les Atlantes nom utilisé par les grecs pour désigner les ancêtres des berbères qui habitaient l’extrême nord-ouest de l’Afrique, l’actuel Maroc,
(3) l’océan Atlantique qui borde l’Afrique,
(4) la mythique Atlantide.

Atlantide, le mot est lâché. Il n’est pas possible de laisser passer l’occasion de dire quelques mots au sujet de l’Atlantide de Platon, que je qualifierais de (plus) grand buzz de l’antiquité. L’Atlantide est le mythe historique par excellence. Née de l’imagination de Platon au début du 4ème siècle avant J.C, cette rêverie de philosophe grec nous ramène à nouveau vers les colonnes d’Hercule. Dans son essai philosophique Timée, Platon appuie son discours sur un récit légendaire dans lequel il dévoile l’existence de la mythique Atlantide. Dans le début de ce récit, Platon donne la parole à un de ses fameux personnages, Critias. Celui-ci rapporte à une assemblée d’amis avec lesquels il philosophe, une histoire ancienne qui avait été racontée à ses aïeux par le grand Solon en personne.  Solon est le plus fameux des sept sages grecs du 7ème et 6ème siècle avant J.C.
Platon, par personnages interposés, nous rapporte donc un récit du grand Solon qui s’était déplacé en Égypte pour enquêter sur les secrets du monde. Un vieux prêtre égyptien de Saïs, ville du delta du Nil, s’adresse à Solon, voici un extrait de son discours:

«…Or, parmi tant de grandes actions de votre ville (Athènes), dont la mémoire se conserve dans nos livres, il y en a une surtout qu’il faut placer au-dessus de toutes les autres. Ces livres nous apprennent quelle puissante armée Athènes a détruite, armée qui, venue à travers la mer Atlantique, envahissait insolemment l’Europe et l’Asie ; car cette mer était alors navigable, et il y avait au devant du détroit, que vous appelez les Colonnes d’Hercule, une île plus grande que la Libye et l’Asie. De cette île on pouvait facilement passer aux autres îles, et de celles-là à tout le continent qui borde tout autour la mer intérieure ; car ce qui est en deçà du détroit dont nous parlons ressemble à un port ayant une entrée étroite : mais c’est là une véritable mer, et la terre qui l’environne, un véritable continent. Dans cette île Atlantide régnaient des rois d’une grande et merveilleuse puissance ; ils avaient sous leur domination l’île entière, ainsi que plusieurs autres îles et quelques parties du continent. En outre, en deçà du détroit, ils régnaient encore sur la Libye jusqu’à l’Égypte, et sur l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie. Toute cette puissance se réunit un jour pour asservir, d’un seul coup, notre pays, le vôtre et tous les peuples situés de ce côté du détroit. C’est alors qu’éclatèrent au grand jour la vertu et le courage d’Athènes…»

Le style du récit indique que déjà à l’époque de Platon, les penseurs subissaient l’influence de leurs ainés. Décryptons ces influences:
(1) la mise en scène du récit «à la Hérodote» qui fait même dire à Vidal-Naquet que «Platon singe Hérodote». En effet, Platon fait référence, comme Hérodote, à une histoire qu’on lui a rapporté ou qu’il a collecté lors d’une de ses enquêtes mais qui lui semble être parfaitement vraisemblable.
(2) le récit s’appuie sur une histoire plus ancienne dans laquelle l’héroïsme est idéalisé et la bravoure exacerbée. Cette histoire plus ancienne sert de support au récit et permet de souligner et de prêter caution aux idées à défendre. Cette façon de faire fait irrémédiablement penser à l’Iliade d’Homère.

Influence ou pas, Platon n’y va pas par quatre chemin. Il plante là un mythe qui génèrera des dizaines de milliers d’ouvrages, de commentaires, d’articles scientifiques (ou pas).  Une fois la fascination passée, revenons à la réalité géologique et pré-historique du détroit. Jacques Collina-Girard a su livrer une analyse scientifique et dépassionnée de ce phénomène dans son livre L’Atlantide retrouvée. Il nous explique que lors de la dernière glaciation, la niveau de la méditerranée est descendu de plus de 130 mètres, laissant apparaître un archipel est une grande île en plein milieu du détroit comme le montre la carte ci-dessous. La géographie du détroit a été totalement modifiée pendant plusieurs milliers d’années. Il s’est trouvé allongé, s’étirant sur près de 100 km d’est en ouest, resserré dans la partie est (autour de 10 km de largeur) pour laisser la place à une petite mer intérieure qui baignait un archipel de sept iles. L’ile principale dénommée Spartel est restée hors de l’eau de 15 000 à 9 400 avant J.C. Sa situation exceptionnelle, proche des cotes, fait que des hommes de la fin du paléolithique l’ont certainement peuplée.

Le détroit de Gibraltar autour de 15 000 avant JC. Carte tiré de http://www.futura-sciences.com.

Cet archipel a-t-il permis de réaliser le pont entre les hommes d’Afrique et ceux d’Europe ? J. Collina-Girard décrit la remontée des eaux suite au réchauffement suivant la fin de la période glaciaire. La remontée finit par submerger complètement l’archipel. D’autre part, à la même époque, un important tremblement de terre qui engendra un énorme tsunami, qui pourrait faire penser au déluge, compléta le tableau apocalyptique de la fin de l’ile Spartel. Le déluge et l’apocalypse était la fin annoncée de l’Atlantide dans le récit de Platon. Finalement, le plus étrange de cette histoire c’est que les dates avancées par Platon semblent coller avec la chronologie présentée par Collina-Girard. L’engloutissement de l’ile aurait eu lieu autour de 9000 avant J.C. qui correspondent bien aux neuf mille ans avancés dans le Timée.

Tout cela me fait dire que pour bien des raisons le détroit de Gibraltar est un lieu féerique de la croûte terrestre. Il est normal qu’il ait aiguisé la curiosité de nos ancêtres. Imaginez-vous sur la rive africaine du détroit, dans la peau des habitants ancestraux de ces côtes, les pieds dans l’eau, contemplant Gibraltar et l’Europe. Vous contemplez aisément à l’œil nu une terre si proche, vous enviez les oiseaux qui l’atteignent en quelques coups d’aile. Imaginez cependant que vous vous disiez: cette terre n’est pas loin, ce serait si agréable d’y aller faire un tour, il doit bien y avoir un moyen de contourner cette baie. Poursuivant ce raisonnement, il est possible d’imaginer quelques ancêtres de la préhistoire plus hardis que d’autres se jeter sur quelques troncs sommairement amarrés pour rejoindre l’autre bord. Ont-ils atteint l’autre rive ? Peut-être. Sont ils revenu sains et saufs pour en parler ?
Tant que les civilisations n’avaient pas complètement maîtrisé la navigation, l’africain contemplait l’européen et l’européen contemplait l’africain.
Les Phéniciens puis les Grecs en ont fait un lieu mythique car cabotant les côtés sud et nord de la Méditerranée, ils ont pu comprendre et mesurer la distance gigantesque qu’il y a à parcourir par la terre pour aller d’une rive à l’autre du détroit: plusieurs milliers de km d’une expédition herculéenne à la hauteur de nos héros.

Herakles (Ηρακλεος)

heraklesLe héros grec Herakles est certainement le plus illustre de cette lignée. Les Grecs ont su, à travers leur mythologie, rendre cette divinité universelle. Hérodote nous éclaire sur ce cette divinité si bien partagée, livre II, 43 et 44:
«…Cet Héraklès égyptien est, à ce qu’on m’a assuré, un des douze dieux : quant à l’autre Héraklès, si connu des Grecs, je n’en ai jamais pu rien apprendre dans aucun endroit de l’Égypte. Entre autres preuves que je pourrais apporter que les Égyptiens n’ont point emprunté des Grecs le nom d’Héraklès, mais que ce sont les Grecs qui l’ont pris d’eux, et principalement ceux d’entre eux qui ont donné ce nom au fils d’Amphitryon, je m’arrêterai à celles-ci : le père et la mère de cet Héraklès, Amphitryon et Alcmène, étaient originaires d’Égypte; bien plus, les Égyptiens disent qu’ils ignorent jusqu’aux noms de Neptune et des Dioscures, et ils n’ont jamais mis ces dieux au nombre de leurs divinités : or, s’ils eussent emprunté des Grecs le nom de quelque dieu, ils auraient bien plutôt fait mention de ceux-ci. En effet, puisqu’ils voyageaient déjà sur mer, et qu’il y avait aussi, comme je le pense, fondé sur de bonnes raisons, des Grecs qui pratiquaient cet élément, ils auraient plutôt connu les noms de ces dieux que celui d’Héraklès. Héraklès est un dieu très ancien chez les Égyptiens ; et, comme ils le disent eux-mêmes, il est du nombre de ces douze dieux qui sont nés des huit dieux, dix-sept mille ans avant le règne d’Amasis…
…Comme je souhaitais trouver quelqu’un qui pût m’instruire à cet égard, je fis voile vers Tyr en Phénicie, où j’avais appris qu’il y avait un temple d’Hercule en grande vénération. Ce temple était décoré d’une infinité d’offrandes, et, entre autres riches ornements, on y voyait deux colonnes, dont l’une était d’or fin, et l’autre d’émeraude, qui jetait, la nuit, un grand éclat. Un jour que je m’entretenais avec les prêtres de ce dieu, je leur demandai combien il y avait de temps que ce temple était bâti ; mais je ne les trouvai pas plus d’accord avec les Grecs que les Égyptiens. Ils me dirent, en effet, qu’il avait été bâti en même temps que la ville, et qu’il y avait deux mille trois cents ans qu’elle était habitée. Je vis aussi à Tyr un autre temple d’Hercule ; cet Hercule était surnommé Thasien. Je fis même un voyage à Thasos, où je trouvai un temple de ce dieu, qui avait été construit par ces Phéniciens, lesquels, courant les mers pour chercher Europe, fondèrent une colonie dans cette île, cinq générations avant qu’Hercule, fils d’Amphitryon, naquît en Grèce. Ces recherches prouvent clairement qu’Hercule est un dieu ancien : aussi les Grecs, qui ont élevé deux temples à Hercule, me paraissent avoir agi très sagement. Ils offrent à l’un, qu’ils ont surnommé Olympien, des sacrifices, comme à un immortel, et font à l’autre des offrandes funèbres, comme à un héros.
»

Interpretatio graeca

Interpretatio graeca est le terme savant qui, en quelque sorte, désigne la capacité des grecs à rendre universelle leur croyance et en poussant un peu plus loin la réflexion, à rendre universel leur savoir. Les grecs ont été les premiers à transcrire par écrit une gigantesque mythologie, en partie créée mais en très grande partie empruntée. Leurs voyages, leur curiosité, illustrée par celle d’Hérodote que je rapporte dans ce billet, ont permis d’accumuler les croyances et savoirs qu’il découvraient sur leur route et de les « interpréter » à leur manière. Ceci me permet d’assurer la transition vers l’Herakles romain, c’est à dire Hercule. En effet les érudits romains, imprégnés de savoirs grecs, ont porté à quintessence l’interpretatio graeca pour en faire une interpretatio romana. Il ne restait plus aux romains qu’à étudier, s’approprier, structurer tout cet héritage mésopotamien, égyptien, phénicien, étrusque et finalement à parachever le travail entrepris par les grecs. Il faut dire que dans cette activité les romains ont excellé. Remercions les d’avoir consciencieusement fait fructifier cette information et de nous l’avoir transmise. C’est dans cet esprit de transmission du patrimoine antique que je profiterai pour digresser au sujet du romain Festus Aviénus, d’ici la fin de ce billet.

Hercule

herculeEn ce qui concerne l’Hercule romain, il est représenté dans la frise sous les traits de l’empereur Commode, à moins que ce ne soit l’inverse. Celui-ci se plaisait à se comparer à Hercule, avec les accessoires habituels, coiffé d’une peau de lion et portant la massue. Hercule a donc hérité du patrimoine légendaire d’Hérakles en passant par le Hercle étrusque. Il finalise cette lignée de dieux antiques qui prendra fin avec les nouvelles religions monothéistes. Cependant le culte d’Hercule fut vénéré bien des siècles après l’avènement du monothéisme.
Rome eut sa part de légende herculéenne puisqu’un très grand autel y fut bâti en son honneur suite à l’éradication du terrible Cacus. Un autel, dit-on, interdit aux femmes.

Festus Aviénus

C’est donc le moment de parler de l’illustre Festus Aviénus. Théodore Reinach, cet érudit aux multiples facettes, avocat, archéologue, mathématicien, numismate, musicologue et homme politique français de la fin du 19ème siècle, qui mériterait par ailleurs un billet dans cet espace puisqu’il a également fait construire la magnifique villa Kérylos à Beaulieu sur Mer, nous présente Festus Aviénus comme «un rat de bibliothèque» du 4ème siècle de notre ère. Il s’agit donc bien d’un de ces lettrés romains qui avaient à leurs dispositions les écrits des auteurs grecs et qui avaient goût pour leurs impressionnantes connaissances. Cet intérêt pouvait certainement aller jusqu’à la fascination pour cette culture à la charnière de l’orient et de l’occident. Festus Aviénus est donc un homme d’état romain du 4ème siècle de notre ère, qui se voyait essentiellement poète comme il l’affirme dans un de ces textes:
«…Ô Nortia, je te vénère,
moi, Festus fils d’Aviénus descendant de Musonius,
qui a donné un nom à la fontaine de Caesia
moi, né à Vulsinie, habitant de Rome, honoré deux fois du proconsulat
poète fécond,
je mène une vie pure,
je suis dans la force de l’âge,
heureux de mon mariage avec Placidie,
fier de mes nombreux enfants, auxquels leur santé semble promettre une longue vie
pour le reste, je me repose sur la volonté des destins…»

Ces quelques vers sont à peu près tout ce que nous savons d’Aviénus lui-même. Cependant nous pouvons imaginer que Festus Aviénus avait tout le loisir de trainer dans les bibliothèques romaines et de se passionner pour des écrits dont nous avons perdu la trace aujourd’hui. Alors poète certes mais il faut surtout souligner qu’il n’existe quasiment pas un texte relatif à l’histoire antique de la côte méditerranéenne entre Gibraltar et Marseille qui ne fasse référence à l’Ora Maritima d’Aviénus. Cependant un mystère historique subsiste: de quel auteur ou auteurs au pluriel tient-il cette information si précieuse qui semble remonter à la première antiquité de l’Espagne et qui en fait un Hérodote de l’Ibérie ? En effet, Aviénus mentionne dans l’Ora maritima, dont le premier livre, seul, nous est parvenu, des informations historiques de premier ordre sur le 4ème, voir le 6ème siècle avant notre ère, période dont il n’est évidemment pas contemporain.
Il me serait impossible de donner ici l’ensemble des hypothèses qui ont été faites concernant l’origine historique de l’Ora maritima. J’ai trouvé les hypothèses suivantes, Festus Aviénus aurait puisé son inspiration …
- d’un récit autour d’un portulan grec inconnu, du 5ème siècle avant notre ère ou, au plus tard, des premières années du 4ème,
- du récit de Pythéas, le célèbre explorateur massaliote du 4ème siècle avant J.C,
- ou encore du récit d’un autre explorateur de l’age d’or massaliote Euthymène…

Dès les premiers vers de l’Ora Maritima, Festus Aviénus nous renseigne sur les auteurs qui ont été les guides de sa passion pour la poésie.

«…Je rappelais à mon coeur et à mon esprit, que tu m’as souvent demandé Probus,
comment les régions de la mer de Tauride peuvent être connues d’une manière presque certaine par les étrangers relégués aux extrémités de la terre ;
et dans cette pensée j’ai entrepris ce travail avec joie,
afin que mon poème t’éclairât sur ce que tu désires.
J’ai cru qu’il ne m’était pas permis de rester plus longtemps sans te faire connaître la description de ce pays,
à laquelle une lecture particulière des livres anciens et une étude de tous les jours de ma vie m’avaient initié ;
car refuser à autrui une grâce qui ne vous nuit en rien, c’est, à mon avis, de la grossièreté et de la dureté.
J’ajoute que tu m’es cher comme me tenant lieu d’enfant et m’étant uni par le sang ;
motifs qui ne suffiraient pas, si je ne te connaissais pour t’être toujours largement abreuvé aux sources des lettres et des sciences, avec un coeur avide, avec une vaste intelligence ;
si je ne savais la soif continuelle qui dévore ton âme, et combien tu l’emportes sur tous à retenir ce qui t’est confié pourquoi verserais-je inutilement les trésors de la science à un esprit qui ne les saurait contenir ?
Pourquoi fatiguer par des vérités profondes des oreilles indifférentes ?
Ainsi bien des raisons, Probus, m’ont déterminé à satisfaire à tes instances.
J’ai pensé, de plus, que je remplirais un devoir de père, si ma Muse te dispensait ses faveurs avec une richesse et une profusion qui dépassassent tes désirs.
Donner ce qu’on demande est d’un homme qui n’est pas avare ;
mais ajouter au présent une grâce imprévue, voilà qui part d’un esprit bienveillant et libéral.
Tu m’as demandé, s’il t’en souvient, où est située la région du Palus-Méotide.
Je savais que Salluste avait traité cette question ;
je reconnaissais qu’il avait pris pour guides tous les auteurs d’une autorité éprouvée : c’est pourquoi, à la description brillante dans laquelle ce peintre si expressif et si vrai a mis, pour ainsi dire, sous les yeux la forme et l’image des lieux par le charme de son style, nous avons joint une foule de documents empruntés aux ouvrages d’un grand nombre d’écrivains.
Car on y trouvera Hécatée de Milet, Hellanicus de Lesbos, Philéas d’Athènes, Scylax de Caryandée, Pausimaque qu’enfanta l’antique Samos, Damastes issu de la noble Sigé, Bacorus né à Rhodes, Euctémon qui habita Athènes, Cléon de Sicile, Hérodote lui-même, colon de Thurium, enfin cette gloire de l’éloquence, l’Athénien Thucydide.
Probus, chère partie de mon cœur, tu verras ici toutes les îles qui s’élèvent au milieu de la mer :
je veux dire cette mer qui part du détroit ouvert entre deux mondes, et qui, des eaux de Tartessus et des flots de l’Atlantique, fait rouler jusqu’au sein des mers lointaines notre Méditerranée.
Je te montrerai les golfes arrondis, les promontoires ;
comment un rivage s’étale le long de la mer, et comment des collines s’avancent au loin dans le sein des eaux ;
comment des villes élevées sont baignées par les ondes ;
quelles sources enfantent les grandes rivières ;
par quelle pente les fleuves, descendent à l’abîme des mers ;
comment ils embrassent quelquefois des îles, comment les môles jetés devant un port en protègent l’entrée ;
de quelle manière s’étendent les marais et dorment les lacs ;
quel est l’aspect des montagnes qui dressent leurs pics élevés ;
quelle bordure font aux bois les flots d’une claire fontaine.
Notre travail se terminera par une description de la mer de Scythie, du Pont-Euxin, et des îles qui peuvent s’élever au milieu de cette mer …»

Mais nous l’aimons ce rat quand il déclare sa fougue de la sorte !

Hep msieu pour mes devoirs, c’est quoi un portulan

Dans chaque billet, j’essaye de trouver des documents qui peuvent être utilisés par les plus jeunes pour leurs devoirs d’école ou de collège. Je propose de s’arrêter un moment sur le thème du portulan.
Un portulan est une carte marine enluminée sur parchemin. Les portulans datent en général du moyen age. La BnF possède une très grande collection de portulans. Elle vient de consacrer une  grande exposition à ce sujet, il est possible d’y accéder sur le web. Ci-dessous un bel exemple de portulan représentant la péninsule ibérique.

Claudius Ptolomaeus , Cosmographia , Jacobus Angelus interpres
Claudius Ptolomaeus , Cosmographia , Jacobus Angelus interpres
Source: gallica.bnf.fr

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Y-a-t-il encore des Loups en France ?

Loup Gris, Canis Lupus, photo Chris Muiden at nl.wikipedia

Loup Gris, Canis Lupus, photo Chris Muiden at nl.wikipedia

Y-a-t-il encore des loups en France ? Ou plutôt, y-a-t-il encore des loups à l’état sauvage en France ? Parce que, bien entendu, je ne doute pas que quelques loups misérables doivent tourner en cage quelque part dans un  zoo français. Il me semble me souvenir d’un loup au zoo de Vincennes ou d’un autre en liberté surveillée à Thoiry. Mais le vrai loup, le loup à l’état sauvage, celui qui a fait trembler des générations de têtes blondes, celui dont on entend le hurlement lugubre les soirs de pleine lune, existe-t-il encore en France ? Si je vais me promener en forêt, est-ce que je risque de tomber sur un loup ? A la première question, je réponds catégoriquement oui, le loup est revenu en France, à la deuxième, non, sous peine de vous décevoir, vous n’avez quasiment aucune chance de tomber sur un loup au détour d’un sentier. Du moins pour le moment, les choses peuvent changer.
Habitant une magnifique région, dans laquelle le loup s’est naturellement réintroduit, je me suis lancé, par boutade, le défi de traverser une partie du Parc du Mercantour pendant trois jours pour voir si je trouvais trace du loup. A vrai dire, la recherche du loup n’est qu’un prétexte à une magnifique balade dans les vallées du haut pays des Alpes Maritimes. En avant-propos, j’aimerais quand même détailler les péripéties concernant la présence du loup sur notre territoire national.

Extermination du Loup

L’acharnement contre le loup remonte au plus loin dans la mémoire de l’homme. Les deux prédateurs que sont, l’homme et le loup, ont toujours été en concurrence. Il n’était pas rare de tuer plus de 15 000 loups par an au 19ème siècle en France. Au début du 20ème siècle, il restait aux alentours de 200 loups en France. Plusieurs siècles de chasse au loup pour aboutir à l’éradication totale de cette race sur notre sol national en 1937. Officiellement le dernier loup a donc été tué en France en 1937 dans le limousin. Depuis, le grand loup gris, canis lupus, était éteint en France.

Le Loup, le retour

Nous sommes en 1992 dans les montagnes des Alpes-Maritimes. Quelle ne fut pas la surprise du garde du parc national du Mercantour, alors qu’il réalisait un comptage de chamois, de voir dans sa lunette le premier loup observé sur le sol français depuis 55 ans. Il dut certainement s’y reprendre à deux fois, se pincer, pour finalement se dire, oui, c’est bien lui, canis lupus, il est revenu. Quel est donc ce loup qui est revenu de lui-même peupler nos montagnes des Alpes-Maritimes ? Il s’agit d’une race légèrement différente du  loup européen qui peuple l’Europe du Nord et qui peuplait initialement la France. Comme je l’explique sur la carte ci-dessous,

Isolement du canis lupus sur la péninsule italienne - environ -18 000 anscanis lupus a été isolé sur la péninsule italienne lors de la dernière glaciation de Würm, il y a environ 18 000 ans. Il a ensuite vécu et évolué en autarcie dans les montagnes italiennes des Apennins pour former une race très légèrement différente. Elle se différencie génétiquement comme l’explique l’étude suivante, c’est pour cette raison que le nom canis lupus italicus lui a été donné. Morphologiquement, il se différencierait légèrement de canis lupus par une robe tirant plutôt vers le gris brun (plutôt que gris noir), des bandes noires sur la partie frontale des pattes arrières et serait légèrement plus petit et donc moins lourd (en moyenne 25 à 35 kg contre 35 à 45 kg).

Retour du loup, période 1980 - 2010Dans les années 1980, il a été observé dans l’arrière-pays de la Ligurie  italienne puis est passé par les montagnes pour rejoindre la zone montagneuse du Parc du Mercantour. Une fois installé sur le territoire du Mercantour, le loup a continué sa migration comme l’indique cette carte.  Aujourd’hui le loup est bien installé dans toute la Provence et se dissémine rapidement sur le territoire national. Il est signalé  dans le Vercors, en Ardèche, dans les Pyrénées.

Loup et Pastoralisme

Je vais essayer de dépeindre la situation complexe que nous vivons dans le sauvage arrière-pays de la côte d’azur. Cet arrière-pays est traditionnellement un pays habité et vivant, comme je l’indique dans mon billet sur la haute Tinée. C’est comme cela qu’il a toujours vécu. Depuis 1979 et la création du Parc National du Mercantour, les choses ont changé. Le bilan est positif coté protection mais la position parfois rigide de la législation des parcs nationaux n’est pas toujours comprise par les gens qui vivent sur place. Cet espace naturel est vivant, il n’est pas possible de le figer pour que des animaux sauvages le peuplent dans un ballet harmonieux. Le pays doit s’enrichir de toutes ses particularités, sa nature, sa faune, ses habitants, ses traditions et le pastoralisme fait parti de ces particularités depuis fort longtemps. Avoir l’ambition de faire de ce pays un musée de la nature est une attitude dogmatique et technocratique.  Le loup serait-il revenu si le Parc n’avait pas existé ? Certainement, je pense, puisqu’il est maintenant présent dans de nombreux endroits du sud-est de la France qui ne sont pas sous la protection d’un Parc National. Avec le loup est reparu un puissant prédateur qui rend la vie des bergers difficile. Les attaques du loup sont de plus en plus nombreuses. Sa présence dépasse maintenant largement les frontières des parcs et des zones dites sauvages ou montagneuses. Les bergers des Alpes-Maritimes et du Var doivent s’en défendre activement sur tout le territoire de ces deux départements. Les espaces de pâturage aux portes des villes, comme le plateau de Caussol à quelques kilomètres au nord de Grasse, sont attaqués par les loups.
Le loup sait intuitivement gérer son territoire et ses ressources. Lorsque l’adéquation entre la meute et les ressources disponibles sur son territoire ne peut plus assurer la survie de la meute, il s’organise intuitivement pour faire face. Très souvent,  pour parer au manque de gibier, un loup dit «alpha» se détache et tente de conquérir un autre territoire. Bien sur les troupeaux de moutons sont une aubaine. Le loup ne va pas se priver de proies si faciles quand les ressources s’amenuisent. Nous devons maintenant faire face à une situation qui nous renvoie quelques siècles en arrière, à l’époque où le loup était en compétition avec l’homme. Si on se place du coté des bergers, protéger les troupeaux demande un surcroit de travail important. Au lieu de dormir tranquillement dans le pâturage, à la belle étoile, le troupeau doit être parqué tous les soirs dans un espace clôturé. Les bêtes subissent un stress lors du parcage, elles sont dans un espace clos avec moins d’aise pour dormir. La nuit, elles ressentent le loup qui rode autour du parc et qui bataille avec les patous (race particulière de chiens de berger qui défendent les troupeaux) qui parfois veillent toute la nuit sans relâche. Les loups mettent en place des stratégies d’attaque, ils font diversion d’un coté quand d’autres bien organisés se lancent sur le coté opposé alors que les patous ont suivi la première piste. Au matin quand, toute l’agitation de la nuit se calme, il faut à nouveau sortir toutes les bêtes du parc clôturé et repartir pour une journée. Sans compter les attaques qui font régulièrement mouche, des moutons sont dévorés, de nombreux autres sont blessés et d’autres encore subissent un stress qui peut entrainer la mort. Ce travail, seul des bergers très expérimentés et très courageux peuvent l’accomplir. Ce n’est définitivement plus le même métier que celui pour lequel ils avaient opté.
Il est évident qu’une solution de protection et de pastoralisme ne pourra être trouvé qu’en mettant tous les acteurs en dialogue, tout le monde devra y mettre du sien. Le dur labeur des bergers doit être reconnu, comment les aider, je ne peux pas imaginer le Mercantour sans le pastoralisme.

Le Loup du Mercantour de Michel Bricola

Le Loup du Mercantour de Michel Bricola

Michel Bricola est un arpenteur invétéré des montagnes des Alpes-Maritimes. Il les connait fort bien et est lui-même très connu pour avoir écrit des livres et pour être toujours en contact avec tout ce qui touche à la montagne dans notre région. Il fut donc un des premiers à comprendre l’enjeu de ce retour. Dès les premiers frémissements  d’annonce dans le milieu de la montagne, il décida avec sa femme de partir à la rencontre du loup. Son livre est un merveilleux témoignage de la première époque du retour du loup, dès 1993. Il est parmi les premiers amoureux de la montagne du Mercantour à rencontrer le loup avec passion. Il comprend également les enjeux avec les bergers puisqu’il aime le Mercantour dans toutes ses composantes. Il aborde réellement et sans détour les questions que pose le retour du loup. Il aborde notamment la question qui a tourné dans le milieu pastoral: et si le loup avait été réintroduit artificiellement dans le Mercantour ? La réponse de Michel Bricola fait le tour de la question. A  ma connaissance, aucun document ne présente avec autant de passion et de sérieux ce retour du loup.

Trois jours à cache-cache avec le Loup

Tende, point de départ, sur la piste du loup

Comme je le disais en introduction de ce billet, le loup est un prétexte a une belle promenade. Étant amateur de balade zéro-footprint, c’est à dire sans impact sur l’environnement, j’avais décidé un parcours de Tende au Boréon dans la partie Est du Parc du Mercantour et cela en partant à pied de chez moi. Depuis la gare de Mouans-Sartoux puis de Nice je me suis retrouvé dans le train des Merveilles, sur la merveilleuse ligne ferroviaire de la Roya. Dans ce train, une personne, payée par le Conseil Régional et Général, commente les prouesses techniques de cette ligne ainsi que les richesses du patrimoine local.

L’itinéraire fût donc le suivant.

Premier jour, de la gare de Tende à la Minière de Vallaura, par le chemin de Vallaure, une longue marche qui me fait passer de la vallée de la Roya à 800m d’altitude à la moyenne montagne du Val des Merveilles et ses 1500m d’altitude. Le passage de ce bourg de vallée aux premiers alpages me permet d’admirer l’étage pré-alpin qu’il est encore doux d’habiter sur les versants bien ensoleillés comme au quartier des Speggi au dessus de Tende.

A la Baisse de VallauretteLe deuxième jour, me fait parcourir un long trajet depuis la  Minière de Vallaura jusqu’au refuge de Nice, par la Baisse de Vallaurette, 2279m, la Baisse de Fontanalbe 2568m puis pour finir la Baisse du Basto 2693m et la descente vers le refuge à 2239m d’altitude. Vu en chemin une biche, de grasses vaches certainement de la vacherie de Fontanalbe, des chamois, quelques humains mais pas de loup.Baisse de Fontanalbe J’avais peu de chance de croiser un loup en plein jour même si le parcours était quasi désertique en cette période de fin Septembre. Sur l’ensemble de la journée, j’ai croisé le berger ou plutôt vu de loin le berger qui surveillait les vaches en montant à la baisse de Vallaurette puis plus personne pendant près de deux heures, puis deux couples à la montée de la baisse de Fontanalbe lorsque pour ma part, je la descendais. C’est normal la vallée de la Valmasque est plus fréquentée. Puis encore plus personne pendant près de 3 heures en montant à la Baisse du Basto et redescendant au Lac Niré. Je croisais à nouveau quelques personnes en m’approchant du refuge de Nice. Le loup aurait pu être par là, quelque part autour de la sauvage Baisse du Basto, même si elle se trouve sur le fréquenté GR52. Baisse du BastoCependant avec le loup, il n’est pas uniquement question de sauvagerie car quand il a besoin, il s’approche des hommes mais sans se faire voir à la nuit ou au petit matin.
Troisième jour, départ au petit matin vers 7h30 pour faire la traversée Gordoloasque, Madone de Fenestre, Boréon par le pas du Mont Colomb et le pas des Ladres. En montant vers le pas du Mont Colomb, vers 8h, c’est sauvage, il y a des chamois qui traversent dans le décor minéral. Je prends une photo du caractéristique petit gendarme du pas du Mont Colomb et du très élancé Cayre Colomb. Me voilà donc au pas du Mont Colomb entre Gordolasque et Fenestre, la vue est magnifique de chaque côté et il n’y a pas un chat, ni même un loup.

pas du mont colombLa descente qui suit passe en revue les sommets les plus élégants du secteur dont le Mont Ponset qui présente une face nord à l’aspect très chamoniard, le Cayre Barel, le grand Cayre de la Madone et sa fenêtre à travers laquelle la madone (la vierge) serait apparue ce qui explique le nom de ce vallon, puis le petit Cayre de la Madone. Il est temps de couper à travers la prairie de Fenestre pour attaquer la montée vers le pas des Ladres dernière ascension de ma virée. La descente vers le vallon du Boréon se fait en passant sur la berge du ravissant lac de Trécolpas. Mon périple prenait fin au lieu dit des Vacheries du Boréon. De là, il est possible de prendre un bus qui vous ramène à Saint-Martin de Vésubie puis une correspondance vers Nice.

pas du mont colomb au centre, le petit gendarme caractéristique puis la belle ogive du cayre colomb (2702 m) parcouru par une belle voie d'escalade en son centre dite voie Dufour

pas du mont colomb au centre, le petit gendarme caractéristique puis la belle ogive du cayre colomb (2702 m) parcouru par une belle voie d’escalade en son centre dite voie Dufour

Avant d'arriver aux vacheries du Boréon, on emprunte le pont de Péïrastrèche

Avant d’arriver aux vacheries du Boréon, on emprunte le pont de Péïrastrèche

Le Bestiaire

Voici quelques photos prises durant cette balade. Elles sont représentatives de la faune du Parc du Mercantour. Il manque le mouflon, mais il me semble que la population de mouflon décroit actuellement dans le Mercantour.

bouquetin

chamois

Bon, me dites-vous, et alors ces photos du loup. Et bien oui comme le pêcheur qui, rentré bredouille, fait un détour par la poissonnerie, je me suis rabattu sur le parc des loups du Mercantour. C’est donc là que j’ai pris des photos de notre loup du Mercantour.

Photos du Loup

Voici enfin deux photos du loup. Vous noterez quelques différences avec le grand loup gris dans sa fourrure d’hiver, la photo du début de ce billet. Notre loup italien du Mercantour semble plus fin, cependant les photos ci-dessous sont prises à la fin de l’été quand le poil est encore court et n’a pas pris l’ampleur qu’il aura en hiver.

deux loups du parc des loups du Mercantour à Saint Martin de Vésubie

un loup du parc des loups du Mercantour

Du fin fond du Mercantour, la cime du Gélas 3140m et sa petite moustache vous salue bien.

Cime du Gélas 3143 m

Cime du Gélas 3143 m

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La Fin mythique de Phocée

Dans un précédent billet, j’ai imaginé un dialogue entre le jeune phocéen Protis et son père. Il préparait ensemble la navigation entre Phocée et Massalia, et travaillait à l’établissement de cette colonie qui deviendra la future Marseille. Ce récit imaginaire vous a-t-il plu ?
L’histoire de la cité de Phocée est pleine de péripéties. Je vous invite à lire la suite de ce billet qui retrace un épisode saisissant de la longue histoire de Phocée. Ce fait historique que je nommerais «La fin de Phocée» est intéressant à double titre. Primo, il n’est pas commun, son dénouement est  mémorable. Vous pourrez le constater par vous-même en lisant ce qui suit. Secundo, il nous a été transmis par l’historien de l’antiquité, Hérodote, qui en est l’unique rapporteur connu. Ce deuxième point mérite largement d’être développé.

Chronologie de l’essor de Phocée

Frise chronologique de la cité de Phocée

Frise chronologique de la cité de Phocée

L’histoire des Ioniens, combinaison de peuples de la Grèce antique ou archaïque qui ont traversé la mer Égée et de peuples antiques turques, est très fortement liée aux anciens peuples de l’Asie Mineure (Lydiens, Mèdes, Cariens, Éoliens, Mysiens, Perses, ces peuples parmi les plus anciens de notre histoire européenne ou indo-européenne). De ce mélange de population extraordinaire de la côte turque où se rencontrait tout l’acquis des anciennes civilisations du proche et moyen orient et de l’élan des peuples voyageurs grecs naquirent un nouvel essor de cités dont Phocée fît parti.
Selon la tradition, une deuxième vague de migration Achéenne originaire d’Argolide, d’Attique et d’Eubée (c’est à dire des régions de l’actuelle Grèce), au XIe siècle avant J.C., viendra se mêler aux Doriens, premiers migrants grecs, pour occuper les Cyclades et s’installer au Sud de l’Éolide (c’est à dire le nord de la cote Turque).
L’Ionie n’a jamais été un état unifié, au sens propre du terme. Toutefois cette région s’est peu à peu composée en une confédération de douze cités : Chios sur l’île du même nom (ou Chio ou encore Kios), Clazomènes (devenu Urla aujourd’hui), Colophon, Éphèse (proche de Selçuk et de Kusadasi de la Turquie d’aujourd’hui), Érythrée, Lébédos, Milet, Myonte, Phocée (Foça aujourd’hui), Priène, Samos, Téos. Smyrne (devenu Izmir de nos jours) et Halicarnasse (devenu Bodrum aujourd’hui), ville où est né Hérodote, rejoindront plus tard cette confédération.

Phocée en 546 avant J.C.

Situation géopolitique de l’Asie Mineure et de l’Ionie

Carte de l'Ionie antique

Carte de l’Ionie antique

A peine, viens-je de retracer en un paragraphe plusieurs siècles d’un si riche épisode de l’histoire antique que je dois maintenant préparer en quelques lignes le scénario d’un des épisodes les plus extraordinaire de l’histoire antique puisque le sort de Phocée, nous allons le voir, va se jouer en un jour.
Pour faciliter la compréhension de ce court extrait, je vais rapidement replacer les principaux personnages, les peuples et les lieux géographiques concernés, ces derniers sont placés sur la carte ci-contre. Dans ses Enquêtes (ou Histoires), écrites autour de 425 avant J.C., Hérodote retrace l’histoire des principaux royaumes ce cette région. Hérodote est donc ma principale source historique pour décrire ce contexte et je mentionnerai donc autant que possible «selon Hérodote» afin de ne pas l’oublier. Par ailleurs pour certains personnages, il semblerait qu’il n’existe guère plus que le témoignage transmis par Hérodote. Ce qui montre, s’il fallait encore le démontrer, l’importance de ce texte.

Présentation des principaux personnages

Selon Hérodote, les trois personnages principaux de cet épisode historique que sont Harpage, Cyrus et Cambyse ont tous les trois un destin très lié. Voici la légende qui les uni, selon Hérodote. A cette époque, Astyage était le roi des Mèdes, ces derniers avaient la réputation d’être la grande puissance régionale. Astyage avait comme dignitaire Harpage, une sorte de super intendant du royaume. Astyage était marié à la fille de Crésus, ancien roi des Lydiens déchu par Astyage. D’après Hérodote, il existait en Asie mineure une hiérarchie de noblesse plaçant les Mèdes au sommet de cette hiérarchie, les Lydiens en-dessous et enfin les Achéménides un banal clan, parmi tant d’autres, de l’actuel Iran. Suite à un songe qui lui annonce un mauvais présage concernant sa fille, Astyage décide de l’éloigner du pouvoir pour se préserver de cette mauvaise augure. Il la marie donc à Cambyse, un vassal de ce petit clan des Achéménides. De cette union naît un enfant du nom de Cyrus. Un nouveau présage se présente à Astyage: Cyrus, son petit-fils, un jour, le renversera. Astyage sentant les mauvais présages le poursuivre demande à son homme de main, Harpage, de liquider ce petit-fils maudit. Harpage, selon Hérodote, était un homme loyal. Il ne peut se résoudre à exécuter la demande de son roi. Il va perdre Cyrus dans une famille de berger, en montagne, dans laquelle Cyrus grandira sans histoire. Cependant Cyrus est un enfant précoce et doué d’une autorité naturelle remarquable. Par une anecdote qui tient de la légende, la rumeur d’un enfant extraordinaire qui vit avec des bergers remonte aux oreilles d’Astyage. Il convoque cet enfant et le reconnait. Furieux contre Harpage qui ne lui a pas obéit, le roi lui réserve un sort cruel. Il fait cuisiner un plat avec le fils d’Harpage et lors du repas invite Harpage à manger ce plat, lui révélant au cours du repas qu’il vient de manger son fils. Harpage pour se venger de ce roi cruel s’exilera chez les Perses et aidera Cyrus à monter sur le trône avec pour objectif commun d’en finir avec Astyage. De cette histoire légendaire découlera le mythe du grand roi Cyrus II qui unifia les empires Mèdes et Perse en imposant la dynastie des Achéménides sur toute cette région.
Agylla nom grec de l’antique ville Étrusque de Caere, est l’actuelle ville de Cerveteri située en bord de mer dans la province de Rome. Alalia correspond à la ville corse d’Aléria. Hérodote nomme les Étrusques avec le nom de Tyrrhéniens, du nom de la mer qui baigne leur rivage. Ce passage relate la bataille d’Alalia, une des première bataille navale jamais décrite.

Dynasties des rois Lydiens, Mèdes et Perses (Chronologie)

Dynasties des rois Lydiens, Mèdes et Perses (Chronologie)

L’Histoire par Hérodote et sa Traduction par Jacques Lacarrière

Le texte d’Hérodote a traversé vingt-cinq siècles pour parvenir jusqu’à nous et nous apporter ce fabuleux témoignage. L’imprimerie, c’est à dire le moyen de copier les textes à grande échelle, n’est arrivée à la rescousse des courageux copistes qu’à la fin du 15ème siècle. Jusqu’à cette date, on peut imaginer que ce texte a été plusieurs fois sauvé de la destruction grâce à la recopie d’un minutieux copiste, amoureux des belles lettres. Qu’il a échappé à l’incendie de la grande bibliothèque d’Alexandrie, au vandalisme des hordes de barbares incultes. Combien de tomes entiers de Polybe ont totalement disparu aujourd’hui, combien de dizaines de livres irremplaçables de Tite-Live sont à mettre aux abonnés absents. De cette épreuve du temps, quelle proportion du texte original nous est parvenue ? Ce texte est unique car nous n’avons pas d’autres écrits de cette teneur datant du 5ème siècle avant J.C. à nous mettre sous la dent. Savourons donc, cette chance d’avoir aujourd’hui un document si complet. Hérodote est né aux alentours de 485 avant J.C. à Halicarnasse en Ionie (c’est à dire sur la côte méditerranéenne turque). Sa langue maternelle est donc la langue ionienne. La traduction que j’ai recopiée ci-dessous est celle de Jacques Lacarrière dans le livre intitulé En cheminant avec Hérodote. Jacques Lacarrière, que j’ai célébré par ailleurs en tant qu’amoureux de la Grèce et de son histoire, a traduit de nombreux textes grecs antiques écrits dans la langue grecque classique. Cependant il ne possédait pas l’Ionien, je ne vais pas lui jeter la pierre pour autant car je ne pense pas qu’il existe aujourd’hui nombre de lettrés capable de traduire l’Ionien. A la question de savoir si l’Ionien est un dialecte du grec ancien ou une langue à part, je ne saurais pas répondre, cependant, les deux langues semblent suffisamment éloignées pour que Jacques Lacarrière ne prennent pas la liberté de traduire directement les textes d’Hérodote depuis sa langue d’origine. Il s’est donc basé pour sa traduction d’une traduction grecque classique du texte ionien. Cette traduction initiale est celle de Guillaume Budé, un helléniste lettré du 16ème siècle.

Précautions sur la teneur historique du texte d’Hérodote

Quelles sont les nombreuses raisons qui font qu’il est difficile de savoir à quelle distance de la «vérité historique» (terme qui ne veut pas dire grand chose comme me le ferait remarquer tout historien qui se respecte) se trouve «La fin de Phocée» telle qu’elle est relaté ci-dessous par Hérodote. J’en ai déjà développées deux dans les paragraphes précédents,
(1) le texte nous est parvenu après 20 siècles de recopies diverses avant d’être reproduit de manière plus systématique par l’imprimerie, quid de la distance entre le texte initial d’Hérodote et le texte qui nous est parvenu ?
(2) le texte a été traduit du Ionien en Grec ancien par Guillaume Budé puis du Grec ancien par Jacques Lacarrière, quid de la qualité de la traduction, de ses nuances ?
Cependant il reste un troisième point longuement débattu par les historiens, quelle est la teneur historique du texte lui-même ? Il y a dans le texte d’Hérodote des passages qui font appels à la mythologie, à la légende, l’accession au trône du roi Cyrus est par exemple annoncé par des rêves, certains peuples comme les Scythes sont décrits avec des mœurs fantastiques, etc…etc… Il n’en reste pas moins vrai, comme le précise Lacarrière que de très nombreux faits décrits par Hérodote ont pu être vérifiés par d’autres sources comme l’archéologie. L’intérêt de la traduction de Jacques Lacarrière vient du fait qu’il propose une introduction et des commentaires très pertinent tout au long du document.

Laissons enfin la place au maître Hérodote

Laissons toutes ces considération de cotés et goutons avec plaisir à ce texte pour tout ce qu’il représente.

«…Harpage, ce Mède auquel Astyage avait offert un si horrible repas, et qui s’en était vengé en faisant accéder Cyrus à la royauté, fut nommé général par ce dernier et chargé de s’emparer des villes d’Ionie. Sa technique de siège consistait à dresser d’énormes levées de terre jusqu’à hauteur des remparts, d’où il était facile d’attaquer les assiégés.
La première ville qu’il attaqua fut Phocée. Les Phocéens comptent parmi les plus anciens navigateurs grecs. Ils entreprirent autrefois, sur des vaisseaux à cinquante rames  (et non des vaisseaux ronds), des navigations lointaines et découvrirent notamment le golfe Adriatique, la Thyrrhenie, l’Iberie, Tartessos. À Tartessos, ils devinrent très amis du roi Arganthone qui régna quatre-vingts ans sur les Tartessiens et mourut  à cent vingt ans. Ce dernier les adjura même de quitter l’Ionie et de venir s’établir définitivement dans son pays. Quand il vit que les Phocéens ne se décidaient pas, et que les Mèdes approchaient de leur ville, il leur envoya de l’argent pour construire des remparts. Il dut en envoyer beaucoup, car ces remparts sont immenses et faits d’un bout à l’autre de pierres énormes et bien ajustées. Donc, Harpage fit approcher son armée, mit le siège devant Phocée et cria aux assiégés: "Abattez un seul de vos remparts, consacrez au grand roi une seule de vos maisons, et cela nous suffira ! – Laissez-nous un jour de réflexion, répondirent les Phocéens qui n’avaient nulle envie de finir esclaves, et nous vous donnerons notre réponse. En attendant éloignez vos troupes! – Soit ! répondit Harpage. Mais dites-vous que je sais très bien où vous voulez en venir !" Pendant qu’Harpage éloignait ses armées, les Phocéens mirent à l’eau tous leurs navires, y embarquèrent leurs femmes, leurs enfants leur mobilier, les statues des dieux et les offrandes qu’ils enlevèrent des temples (à l’exception des inscriptions, tableaux et objets en bronze et en marbre), et firent voile vers l’île de Chios, abandonnant aux Perses une ville complètement déserte.
Les Phocéens négocièrent avec les gens de Chios l’achat des îles Oinousses, mais finalement les autres refusèrent, craignant que ces îles ne deviennent un centre commercial important qui éclipseraient leur propre commerce. Ils firent voile alors vers Cyrnos (La Corse), où, vingt ans plus tôt, sur les conseils d’un oracle, ils avaient fondés la ville d’Alalia (le roi Arganthone était déjà, mort à cette époque). Mais, avant de mettre le cap sur Cyrnos, ils redébarquèrent à Phocée, juste le temps d’y massacrer la garnison perse laissée par Harpage. Après quoi, ils prêtèrent serment, en  menaçant des pires malédictions quiconque déserteraient leur expédition. Pour donner plus de poids à leur serment, ils jetèrent dans la mer un bloc de fer chauffé au rouge: "Tant que ce bloc restera au fond de l’eau, nous ne remettrons jamais les pieds à Phocée !" Sur ce , ils s’apprêtèrent pour le départ, mais au moment de lever l’ancre, une bonne moitié des Phocéens, à l’idée de quitter pour toujours cette ville et ce pays où ils avaient passer tant d’années heureuses, préférèrent se parjurer et décidèrent de rester. Les autres partirent donc sans eux et mirent le cap vers le large.
A Cyrnos, ils trouvèrent leurs compatriotes arrivés vingt ans plus tôt, restèrent avec eux pendant cinq ans et fondèrent des sanctuaires. Mais, devant les razzias et les pirateries qu’ils commettaient un peu partout, Thyrrhéniens et Carthaginois tombèrent d’accord pour armer soixante vaisseaux et donner une bonne leçon à ces Phocéens. Ces derniers, qui disposaient, eux aussi, de soixante vaisseaux, rencontrèrent la flotte ennemie dans la mer appelée Sardonienne. Le combat s’engagea, et les Phocéens en sortirent victorieux, mais à quel prix ! Sur leurs soixante vaisseaux, quarante avaient été coulés, les vingt autres, avec leurs éperons tordus, étaient presque hors d’usage !  Ils regagnèrent Alalia à toutes rames, embarquèrent leurs femmes, leurs enfants et tout ce qu’ils purent emporter, et partir s’établir à Rhegium.
Les équipages phocéens des bateaux coulés furent recueillis et faits prisonniers par les Carthaginois et les Tyrrhéniens qui se les partagèrent. Les habitants de la ville tyrrhénienne d’Agylla en reçurent la majeure partie. Ils en emmenèrent chez et les lapidèrent, aussitôt arrivés. Il paraît que, depuis, toute créature vivante – homme ou bête – qui passe, dans la région d’Agylla, près du lieu où furent lapidés et enterrés ces Phocéens devient bossue, estropiée ou infirme. "Que faire pour expier ce crime ?" demandèrent les Agylléens à la Pythie de Delphes. "Offrez de grands sacrifices à ces Phocéens, répondit-elle, et instituez en leur honneur des jeux gymniques." Telle serait l’origine des jeux qui, effectivement, se célébrèrent encore de nos jours à Agylla. Les Phocéens qui avaient émigré à Rhegium en repartirent plus tard pour fonder, en Oenotrie, la ville qu’on appelle aujourd’hui Hyélé.
Les gens de la ville de Téos firent à peu de chose près comme les Phocéens. Quand Harpage s’empara de leurs remparts (grâce à ses fameux terrassements),  ils s’embarquèrent sur leurs  navires et voguèrent vers la Thrace où ils fondèrent la ville d’Abdère.
Les Phocéens et ces Téens furent les seuls Ioniens à préférer l’exil à la servitude. Tous les autres (exception faites pour les Milésiens qui préférèrent s’entendre directement avec Cyrus pour conserver leur tranquillité) choisirent de combattre Harpage.  Ils le firent du mieux qu’ils purent, mais, malheureusement, tous furent vaincus et durent subir la domination des vainqueurs. Ainsi toutes l’Ionie tomba aux mains des Perses.Quand Harpage eut conquis tout le littoral, les Ioniens des îles n’en menèrent pas large et se rendirent d’eux-mêmes à Cyrus. Et toute l’Ionie ne fut qu’une province perse
…»

Épilogue

Bien entendu, Phocée n’a pas été complètement rayé de la carte. Après cet épisode tragique et sanglant, la domination des Perses ne fût pas si pesante. Les Ioniens, bien que sous domination perse, purent garder leur langue, leur religion et leurs coutumes. Ils durent simplement accepter l’autorité du dirigeant (le satrape ou le tyran, selon la dénomination de l’époque) mis en place par les Perses. Cependant en 499 avant J.C., les Ioniens finirent par se révolter. Ils reçurent dans leur soulèvement, l’aide des Grecs d’Europe, mais il ne fut pas suffisant. Les Ioniens furent matés une seconde fois autour de 493 et s’ensuivit une quinzaine d’années de guerres opposant les Grecs et les Perses,  les fameuses  guerres médiques.

Hep msieu pour mes devoirs

Dans chaque billet, j’essaye de trouver des documents qui peuvent être utilisés par les plus jeunes pour leurs devoirs d’école ou de collège. Un article détaillé des fouilles archéologiques de Félix Sartiaux en 1914 contient ce joli plan antique de Phocée. L’article est disponible sur persee.fr.

Plan de Phocée relevé par Sartiaux en 1914 au 50 000 ème (source persee.fr)

Plan de Phocée relevé par Sartiaux en 1914 au 50 000 ème (source persee.fr)

Pour ceux qui parlent anglais et qui aiment le travail bien fait je recommande grandement la bibliothèque en ligne de l’université de TUFTS, une mine de renseignement. Vous pouvez également consulter un billet concernant les sources historiques antiques grecques entièrement consacré à Hérodote. La chronologie des premiers rois achéménides que j’évoque dans ce billet a été très sérieusement revisitée par Emmanuel Bertin. Cette étude est disponible sous le titre Chronologie achéménide: les règnes de Xerxès et Artaxerxès.

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Deux grandes batailles antiques sur le sol de Provence

Après avoir parlé de la fondation de Marseille en 600 avant notre ère, premier ancrage fort du monde gréco-romain en Provence, je me rapproche aujourd’hui de mes terres de prédilection. Deux grandes batailles ont opposé les romains aux peuples désignés comme barbares au IIème siècle avant J.C. sur le sol de Provence. Ces batailles ont été bien moins médiatisées que le siège de Marseille de 49 avant J.C. sur lequel nous avons beaucoup de détails du grand César en personne. Elles ont pour points communs (1) de se dérouler sur la terre de la Provence Côte d’Azur et (2) d’avoir pour protagoniste les légions romaines ordonnées. Elles ont enfin un dernier point commun, c’est de s’être déroulées tout près de chez nous dans l’arrière pays de la côte d’Azur, alors que cependant, les lieux exacts des combats ne sont pas précisément connus ni pour l’une ni pour l’autre des batailles. Ce dernier point donne un relief supplémentaire à ces deux faits historiques.

Contexte géopolitique de la Provence antique

Les peuples Celtes, les peuples Ligures, tels étaient les débats qui animaient les premiers historiens de La Gaule depuis Amédée Thierry jusqu’à Camille  Jullian en passant par Henri d’Arbois de Jubainville. La recherche des peuples primitifs de La Gaule se faisait l’écho d’une recherche d’identité nationale qui animait la situation géopolitique française de la fin du XIXème siècle. La France avait besoin de s’appuyer sur des certitudes pour se rassurer et affronter l’adversité qui se présentait à la fin du XIXème siècle. De cette époque date la mise en avant des celtes et des ligures rapidement rapprochés dans le terme de celto-ligure puis le culte de Vercingétorix, héraut de la nation française, aux nombreux épithètes: fort, fier, chevaleresque, charismatique.  Vercingétorix sera, en quelque sorte instrumentalisé, pour fournir la pièce manquante qui soudera l’identité française.
Depuis cette première vision historique des peuples, la vision plus récente se base plutôt sur des notions de territoires tant la notion de peuple est floue et diversement interprétée.

L’avis de Christian Goudineau

Je prends comme premier référent Christian Goudineau avec les réponses suivantes tirés de l’excellent livre  Le Dossier Vercingétorix publié en 2001. Ce livre mériterait à lui tout seul un large billet. Dans ce livre, Christian Goudineau a mis en scène un entretien avec, dans le rôle du journaliste, Vincent Charpentier. Il répond à un ensemble de questions éclairant le contexte de la Gaule, ses peuples, ses origines à l’époque de Vercingétorix, voici donc les principales citations (à mes yeux) sur le sujet:

«…- Christian Goudineau à l’époque de Vercingétorix, qu’est-ce que La Gaule ?
- à question abrupte, réponse abrupte, la Gaule, ça n’est rien, ça n’existe pas.
- Gallia est omnis divisa in tres partes: La Gaule tout entière est divisée en trois partie, c’est bien ce qu’a écrit César au début de la Guerre des Gaules ? C’est ce que nous avons tous appris ?
- En effet, mais quand? Lorsqu’il a rédigé sa Guerre des Gaules, après Alésia. Il a procédé comme bien d’autres généraux: il a voulu faire savoir qu’il avait conquis un ensemble homogène, bien délimité, avec des frontières, et auquel on pouvait donner un nom. La Gaule, comme le Maroc ou l’Argentine ou l’Inde. C’est le produit d’une conquête, identifiée, individualisée, par le conquérant qui opère un découpage arbitraire, découpage qui se perpétuera comme tant d’autres au cours de l’histoire, particulièrement l’histoire coloniale.
- Mais le terme de Gallia était utilisé depuis longtemps par les historiens?
- Bien sur, mais c’était un terme vague. La Gallia, pour les Romains (comme la Celtique pour les Grecs), représentait un vaste espace, indéterminé, qui couvrait l’essentiel de l’Europe centrale et occidentale, les zones non méditerranéennes…»

Finalement concernant l’unité pan-celtique (terme qui s’appliquerait également au terme pan-ligure), voici ce qu’en dit Christian Goudineau:

«…Non parce que je ne crois pas à une unité. Il y a eut des mouvements, des migrations, des évolutions internes, l’influence des peuples limitrophes – méditerranéens -, l’impact des échanges commerciaux, le mercenariat, milles phénomènes qui ont contribué à constituer des "faciès régionaux" – pour employer le jargon des archéologues. Si Vercingétorix s’était rendu – disons – près de Budapest, aurait-il compris la langue? Aurait-il été à l’aise ? Aurait-il partagé sans effort les coutumes, les  pratiques religieuses? Probablement pas. Des distances s’étaient crées au fil du temps, mais il restait un fond commun…»

Difficile exercice que celui de l’extrait surtout lorsqu’il s’agit de picorer quelques phrases dans d’une démarche historique très structurée telle que celle du Dossier Vércingétorix. L’idée n’est pas de vouloir travestir les idées de Goudineau ou d’imposer ma vérité par la bouche d’un autre. Voyez plutôt l’exercice comme celui d’un copiste qui apprécie la chose dite ou écrite. Pour finir, un dernier extrait toujours tiré du même chapitre qui clarifie l’évolution de la notion de peuple dont je parlais précédemment:

«…L’impression que nous retirons de la Guerre des Gaules mais de l’organisation à l’époque gallo-romaine, c’est la primauté de la "petite patrie", qu’on appelle de toutes sortes de noms: le "peuple", la "cité", la "nation". Ces entités qui portent un nom: les Eduens, les Arvernes, les Sequanes, les Rèmes, etc….»

L’avis de Dominique Garcia

Dans l’article, Les Celtes de Gaule méditerranéenne, Dominique Garcia donne son interprétation du peuplement de la Gaule méditerranéenne. Il est le suivant:

«…Même si, dès la fin du 8ème siècle av. J.-C., avec l’apparition des premiers objets en fer, puis le développement de la sidérurgie, on note un net développement socio-économique, celui-ci n’a pas d’incidence ethnique décisive. Des communautés que l’on peut qualifier de tribus exercent alors un contrôle sur un territoire restreint (quelques milliers de km2),
une ou plusieurs vallées – comme les Élisyques en Languedoc –, un plateau ou un petit bassin, à l’instar des Ségobriges.
Cette communauté provençale du premier âge du Fer est mentionnée dans les textes (Justin d’après Trogue-Pompée, Abrégé des Histoires Philippiques, XLIII, 3), car c’est sur leur territoire que, selon la légende, les Phocéens, en 600 avant J.-C., « fondèrent Marseille parmi les Ligures et les peuples sauvages de la Gaule ». L’origine celte du nom des Ségobriges ne fait pas de doute : il est fait référence à la “victoire” (sego-) mais
aussi à la “force” (brigo-). Une hiérarchie spatiale est bien présente : la ville grecque est créée (du littoral vers l’hinterland) sur le territoire des Ségobriges, parmi les Ligures chez les Gaulois.
L’accroissement des échanges commerciaux et la mise en place des réseaux d’habitat vont
déboucher sur la mise en place d’aires économico-culturelles, ferments des essors ethniques, ibères et ligures en particulier. L’ethnicité apparaît ici comme un phénomène social et psychologique associé à une construction culturelle et une dynamique économique. L’espace maîtrisé sera dorénavant nommé : la Celtique – l’espace abordé – comme concept géographique, ou la Ligurie – l’espace fréquenté –, lieu d’échange et de confrontation. Au cours du deuxième âge du Fer, l’évolution interne des groupes indigènes et les enjeux géopolitiques des sociétés classiques vont déboucher, chez les Celtes méditerranéens, sur la mise en place de confédérations, à l’image de celle des Salyens pour la Provence occidentale…»

Après cette longue et docte introduction, nécessaire pour présenter le contexte du «far west» européen à l’époque antique, je propose de rassembler tout cela à ma manière en réalisant une carte que j’ai insérée ci-dessous. Le terme de «substrat ligure» que j’utilise ne veut pas dire grand chose suite à tout ce que nous venons de voir. Il indique simplement qu’il y avait, avant les multiples migrations qui se sont succédées, des autochtones communément nommés Ligures.
Carte de la Gaule, migrations celtes

La conclusion pour Guy Barruol

Laissons la conclusion à Guy Barruol, ce  passionné d’histoire provençale antique, car elle est intéressante. Pour lui ligure est un terme très ancien qui désigne, chez les grecs, les plus barbares des barbares, comme si il existait une gradation dans la notion de barbarie. Rappelons que le terme barbare pour les grecs est une onomatopée plutôt comique, bar-bar ou βάρϐαρ, attribuée aux étrangers dont on ne comprenait pas la langue. Les grecs entendaient des sons bar-bar (qui fait penser que les langues lointaines devaient contenir cette sonorité) et s’amusaient à le répéter à l’endroit de ces étrangers bizarres, un peu comme le font les enfants quand ils singent une langue étrangère. Hésiode cite déjà le terme de Λίγυες (soit phonétiquement Ligouesse) au début du 6ème siècle avant J.C. dans une phrase où il mentionne également les Scythes et les Éthiopiens. Tout le monde s’accorde à dire qu’Hésiode dans cette phrase ne parle pas forcément de nos Ligures de Provence mais plutôt d’un grand peuple «très barbare» (donc un peuple inconnu dont ne comprenait absolument pas le parlé) de l’ouest d’origine pas vraiment déterminée. Guy Barruol note que ce terme est utilisé par les écrivains anciens comme Polybe autour du 2ème siècle avant J.C. mais que par la suite ce terme sera plutôt abandonné au profit du nom des tribus comme Ségobriges ou Salyens au fur et à mesure que la connaissance de ces tribus s’affine. Et progressivement le terme de celte ou de celto-ligure prend le pas sur celui de ligure. En conclusion, il indique que bien qu’ayant analysé tous les textes antiques (et ils ne sont pas si nombreux, autour d’une petite vingtaine ?) énonçant le terme ligure, il n’est pas possible de se prononcer sur l’origine de ce «peuple», qu’il faudra certainement l’apport d’autres disciplines comme l’archéologie, la linguistique et l’analyse génétique en laquelle il place beaucoup d’espoir, pour venir à bout de cette énigme. Cette conclusion date des alentours des années 1970, elle est détaillée dans son livre référence, Les peuples pré romains du Sud-Est de la Gaule.

L’approche Génétique

Carte de France, répartition des groupes génétiques (site www.eupedia.com)

Carte de France, répartition des groupes génétiques (site http://www.eupedia.com)

Comme je viens de l’indiquer, dès 1970, Guy Barruol avait entrevu que l’analyse génétique des populations (science naissante en 1970) était une science prometteuse. Depuis, de nombreuses avancées ont été réalisées. Elles indiquent notamment la présence de marqueurs génétiques qui permettent de suivre l’expansion, la migration de telles ou telles populations partageant une même empreinte génétique ou une empreinte génétique proche. N’étant pas un spécialiste, j’aurais du mal à donner des conclusions sur le sujet.  D’autre part cette science se base sur des calculs mathématiques statistiques assez complexes qui nécessitent (1) une validation des analyses et des équations utilisées à ce jour et (2) des statistiques sur des très grands échantillons de population. Ces deux conditions ne semblent pas encore remplies aujourd’hui et ne permettent donc pas de conclure. Tout au plus, est-il possible de donner des tendances, celles-ci sont disponibles sur le site Eupedia. La carte suivante est tirée du site eupedia et confirme la majorité de gènes d’origines celtes pour ce qui concerne le centre de la France et la forte majorité de gènes d’origines gréco-romains pour le sud.

L’archéologie

Encyclopédie d'Archéologie sous-marine, tome3

Il faudrait une encyclopédie pour détailler et tirer les conclusions des fouilles archéologiques qui ont été réalisées en Provence. J’aimerais simplement partager un très intéressant document tiré de L’Encyclopédie d’Archéologie Sous-Marine, le tome 3 titré Mare Nostrum, la mer des Romains qui met en avant l’archéologie sous-marine. Cette discipline est très intéressante car la cargaison des épaves est une mine de renseignements que ne livrent pas les sites d’archéologie terrestre. Les épaves ainsi immergées, si elles n’ont pas été pillées, forment une bulle temporelle que ne vient pas polluer d’autres évènements. Les objets précieux aussi bien que les objets de tous les jours subsistent. Les amphores intactes sont rares sur terre mais fréquentes en mer. Le graphique suivant tiré de ce livre met en avant l’augmentation importante d’épaves dès le 2ème siècle avant J.C. Il correspond à l’augmentation très nette du trafic commercial en Gaule transitant par la Provence et datant du début de l’hégémonie romaine en méditerranée. Cette accélération des échanges coïncide très certainement avec un développement des peuples barbares de Gaule, c’est à dire au passage, précédemment décrit, du barbarisme proto-ligure vers les tribus celto-ligures.

épaves antiques fouillées en méditerranée provençale, graphique tiré de L'Encyclopédie d'Archéologie Sous-Marine, tome 3, Mare Nostrum, la mer des Romains

épaves antiques fouillées en méditerranée provençale, graphique tiré de L’Encyclopédie d’Archéologie Sous-Marine, tome 3, Mare Nostrum, la mer des Romains

La Linguistique comparée

L’étude des langues, de leurs propagations et de leurs déformations permet de retrouver les traces des déplacements de population. Cette science dite de la «linguistique comparée» est très complexe car il ne faut pas tomber dans le panneau des faux-amis exactement comme cela arrive pour les langues vivantes. L’adjectif comparée est utilisé pour indiquer que des langues différentes présentent parfois des rapprochements tant sur les mots eux-mêmes que sur la syntaxe de la langue, dans ce cas on emploie le terme savant d’isoglosse. La linguistique comparée doit être manipulée avec la plus grande précaution car des rapprochements linguistiques hâtifs peuvent mener à de très mauvaises conclusions. D’autant plus que nous avons peu ou pas de traces de la langue ligure, tout au plus quelques tournures comme celles en asc/asque osc/osque qui se retrouvent dans le nom Gordolasque par exemple.

Il est temps maintenant de revenir à nos deux batailles. Le contexte est le sol de Provence depuis le delta du Rhône à l’ouest jusqu’à l’actuelle frontière italienne à l’est. Au Nord se dresse rapidement les Alpes ou leurs piémonts qui forment une agréable barrière avec le Mont Ventoux, la Sainte Victoire, les hauts plateaux du haut Verdon et du haut Var puis les Alpes-Maritimes. Au sud, la limite naturelle est la méditerranée. Cette étroite bande de terre, théâtre des opérations, ne dépasse guère la centaine de kilomètre dans sa plus grande largeur. Au point fameux de la via Julia Augusta qui est encore visible de nos jours au pied des grottes de Balzi Rossi à la frontière italienne de Menton, elle s’étrangle sur à peine quelques mètres sous des a-pics de falaises calcaires puis de monts alpins de plus de 1000 mètres d’altitude.

Carte des sites des batailles antiques en Provence

Carte des sites des batailles antiques en Provence

Mais où est donc Aegitna

Bataille d’Aegitna (Αἴγιτναν) plusieurs orthographes existantes en plus de la transcription classique Aegitna: Aegytna ou avec un h Aegithna
Date 154 avant J.C.
Lieu entre l’embouchure du Var et Fréjus
Auteur(s) relatant les faits Polybe
Nombre de victimes dizaine de milliers ?
Opposants Romains contre Oxybiens et Décéates

Polybe est le principal auteur antique a relater précisément cette bataille dans trois paragraphes de son 33ème de ses 40 livres d’Histoire Générale de la République romaine dont seuls les 5 premier nous sont parvenus et plusieurs fragments pour les livres restants. Cet historien grec du IIe siècle avant J.C. a en effet retracé l’histoire de Rome depuis son invasion par les Gaulois (IVe s. av. J.C.) jusqu’à la conquête de Carthage, Corinthe (146 av. J.C.) et Numance (133 av. J.C.). D’autres auteurs citent Polybe ou se réfèrent à lui pour également décrire cette bataille sans apporter de nouvelles précisions. L’énigme de la localisation géographique d’Aégitna se cristallise autour des quelques lignes reproduites ci-dessous issues d’un fragment du livre 33 de Polybe:

«…Quintus rassembla au plus vite des troupes à Plaisance (en Italie), traversa les Apennins et fut bientôt arrivé chez les Oxybiens. Placé sur les bords du fleuve Apron, il attendit d’abord paisiblement les ennemis qu’il savait réunis et disposés à combattre. Puis il mena ses forces sous les murs d’Aégitna (Αἴγιτναν), où les députés romains avaient été insultés, prit la ville d’assaut, en fit les habitants esclaves et envoya dans les fers, à Rome, les auteurs du sacrilège. Cette exécution faite, il marcha au-devant de l’ennemi. Les Oxybiens, qui comprenaient que leur crime à l’égard des députés étaient sans pardon, n’écoutèrent plus qu’une ardeur insensée, et avec la fougue de gens désespérés, avant même leur jonction avec les Décéates qui étaient sous les armes au nombre d’environ quatre mille, ils coururent aux Romains. Quintus, brusquement attaqué, s’émut un instant d’une telle audace. Mais la pensée que l’ennemi n’obéissait qu’à une aveugle furie lui donna bon courage, comme à un homme qui à la pratique joignait une grande finesse naturelle. Il fit donc sortir son armée du camp et après lui avoir donné les conseils nécessaires, s’avança d’abord au petit pas, puis tout à coup, s’élançant avec rapidité, il rompit sans peine les premiers rangs des Oxybiens, en tua un grand nombre et força les autres à fuir en désordre. Les Décéates arrivèrent sur ces entrefaites pour prêter main-forte aux Oxybiens, mais trop tard : ils arrêtèrent du moins les fuyards et avec une ardeur et une énergie remarquables, se heurtèrent contre les Romains. Vaincus, ils se livrèrent, eux et leur pays, à la merci du vainqueur. Quintus, maître dès lors de ces deux peuples, donna aux Marseillais tout ce qu’il put détacher du pays conquis, et forçâtes Liguriens de remettre toujours, à une certaine époque, des otages à Marseille…»

La meilleure analyse que j’ai pu trouvé de ce texte est donnée par Pascal Arnaud sur le site du Dictionnaire historique et biographique du Comté de Nice, la voici:

«…On a en effet proposé pour les Oxybiens une localisation qui va de l’est du Paillon à l’Estérel. On sait qu’ils occupaient la côte et qu’ils possédaient un port, peut-être identique à Aegitna, et que sur leur territoire coulait un fleuve du nom d’Apron, inconnu par ailleurs.
En faveur d’une localisation orientale, on peut avancer le fait que, d’après le récit de Polybe, les troupes d’Opimius, venues de Plaisance, arrive au contact des Oxybiens à Aegitna et que ce n’est qu’après la bataille qu’arrivent les Déciates, bien localisés dans les environs d’Antibes, comme si ces troupes, venues de l’est, avaient d’abord rencontré les Oxybiens, dès lors nécessairement situés à l’est des Déciates. La seule mention épigraphique des Oxybiens, à Vintimille, s’accorderait bien avec une telle localisation. La localisation d’Aegitna et du port des Oxybiens à Vaugrenier, proposé par Dugand, ne résiste pas à l’analyse archéologique. Strabon, entièrement dépendant de Polybe et dépourvu d’indication topographique ne peut être pris en compte, sauf lorsqu’il impose de localiser à l’ouest du Var le port des Oxybiens (4.1.9, C 184), auquel il confère une taille conséquente.
Le texte de Polybe, imprécis, transmis de seconde main, reflète de surcroît les conceptions géographiques très personnelles d’un auteur qui plaçait Marseille aux confins de l’Apennin et ne paraît n’avoir eu aucune connaissance précise des lieux. Il doit être l’objet d’une circonspection particulière.
En faveur de leur localisation dans l’Estérel, le témoignage de Pline (3.35) est déterminant, car il est très précis. Dans sa description linéaire des côtes, jamais prise en défaut, il mentionne d’ouest en est Fréjus, l’Argens, la regio Oxubiorum Ligaunorumque, Antipolis, la regio Deciatum et le Var. La présence certaine des Déciates dans la partie orientale du territoire d’Antipolis et la localisation du port des Oxybiens à l’ouest du Var par Polybe n’autorise guère d’autres localisations que l’Estérel et/ou ses confins orientaux. Dans l’état de notre documentation, il nous semble souhaitable de donner la préférence à Pline et de localiser ce peuple dans l’Estérel, ce qui expliquerait son nom.
En l’absence de tout mouillage de qualité susceptible de recevoir le qualificatif de port dans l’Estérel, la mention d’un port des Oxybiens de dimensions conséquentes, le plus important selon lui après Marseille et le port de guerre de Fréjus, si elle n’est pas le fruit d’une extrapolation de Strabon, ne peut que renvoyer à deux réalités : soit le port d’Arluc à Saint-Cassien, au pied de l’aérodrome de Cannes-Mandelieu, site d’une importante agglomération gallo-romaine, où un port important existait au Moyen Age, soit une installation antérieure au port césaro-augustéen de Fréjus et voisine de celui-ci (à Agay ?). Strabon, utilisant plusieurs sources d’époque variable n’aurait pas reconnu l’identité des deux sites. La seconde hypothèse est celle qui a aujourd’hui nos préférences…»

Une autre analyse, celle de J.E. Dugand qui a même écrit un livre sur le sujet. J. E. Dugand qui a dépouillé près de trois cents auteurs,  pose des problèmes de géographie historique : localisation d’Aegitna et du fleuve Apron, habitat des Oxybiens et des Déciates, qui débouchent sur une interprétation des documents archéologiques découverts dans la région d’Antibes. Il estime que les Ligures des ports indigènes empêchaient les Grecs de pêcher librement et qu’ils accomplissaient des actes de piraterie sur les installations industrielles de salaisons et de garum. Il place les Oxybiens à l’est des Déciates et l’ancienne Aegitna sur le piton conique des Hauts de Cagnes.

Comme on peut le constater, il y a de nombreuses interprétations de ce texte et de cette énigme historique. J’ai porté sur la carte les plus fréquentes localisation (il en existe d’autres, que je qualifierais de plus exotiques) que j’ai pu trouver concernant Aegitna. En partant de l’ouest, j’ai donc:

  1. Fréjus avant la création du grand port Forum Julii par César qui date de 49 av. J.C.
  2. Agay, nom approchant mais plutôt issu du grec Agathon (Αγαθή), il se pourrait qu’Agay et sa baie très protégée soit le port des Oxybiens et donc que l’oppidum fortifié se trouvât soit sur les hauteurs du cap Dramont soit juste derrière Agay dans les premiers contrefort de l’Estérel. Cela en ferait une théâtrale scène pour le déroulement des opérations. J’en fait ma favorite rien que pour cette raison.
  3. Arluc et Saint Cassien, le port à l’embouchure de la Siagne au niveau de l’actuelle La Napoule et l’oppidum dont de nombreuses traces ont été retrouvées dans la plaine quelques kilomètres en amont de La Siagne. Très probable, également et mérite une analyse approfondie pour un futur billet, peut-être ?
  4. le site de Cannes et de la colline du Suquet. Certaines interprétations font dériver le nom de Cannes directement d’Aegitna, peu probable
  5. Villeneuve-Loubet et sur les hauteurs, le site de Saint Andrieu, ferait alors du Loup le fleuve Apron

Concernant le fleuve mentionné, Apron, certaines sources donnent de manière certaine La Siagne et d’autres disent ne pas être capable de l’identifier. Pourtant entre l’Argens qui est lui clairement nommé dans l’Antiquité Argenteum, jusqu’au Var qui est lui aussi clairement nommé Varum, nous n’avons guère que 2 grands fleuves La Siagne et Le Loup et 2 de moindres importances La Brague et La Cagne, du moins aujourd’hui car les choses ont peut être changé depuis.
Voilà, l’énigme reste donc entière et peut-être pour longtemps encore…

Bataille d’Aix en Provence (Aquae Sextiae)

Bataille d’Aquae Sextiae
Date 102 avant J.C.
Lieu Autour d’Aix en Provence
Auteurs Plutarque
Opposants Romains contre Teutons ou Germains (Ambrons, Cimbres, …)
Nombre de victimes autour de 100 000, peut-être 200 000

La bataille est plus récente et de ce fait plus abondamment décrite. Cependant la localisation exacte, autour de l’actuelle Aix-en-Provence, n’est pas précisément connue.  A Aquae Sextiae (Aix en Provence), en 102 avant J.C., les légions romaines commandées par Marius font faces à la horde de peuples germaniques, également appelés teutons (Cimbres, Ambrons et autres peuples venus de la frontière de l’Allemagne et du Danemark actuel). Ces peuplades avaient commencé leurs migrations aux alentours de 120 av. J.C. et avaient sillonné l’Europe de l’ouest avec femmes et enfants en une horde causant mort et ravage sur leur passage. Leur objectif premier étaient de gagner des contrées plus au sud, peut-être l’Espagne, pour s’installer. Après diverses pérégrinations dans le nord de l’Espagne, ils remontent vers la Provence quand Marius, le consul auréolé de la gloire de ses précédentes victoires, mit un point final à leur terrible migration lors de la bataille d’Aix en Provence. Le récit de cette bataille est savoureusement transcrit par Plutarque dans ce style qui inspira certainement Flaubert. Voici des extraits de la vie de Marius de Plutarque, ceux-ci donnent des indications sur la localisation géographique de cette bataille.

«…Cependant les Teutons, qui voyaient que Marius restait dans l’inaction, entreprirent de lui donner assaut dans son camp ; mais, reçus à coups de traits du haut des retranchements, ils perdirent quelques hommes, et alors ils résolurent de se porter en avant du côté des Alpes, qu’ils croyaient franchir sans danger. Ils plient donc bagage, et se mettent à défiler le long du camp des Romains. C’est alors surtout que leur nombre parut dans toute son immensité, à la longueur du temps que dura leur passage ; car, pendant six jours, dit-on, ils défilèrent sans interruption devant les retranchements de Marius. Et ils s’avançaient tout près, demandant aux Romains, par moquerie, s’ils avaient quelques commissions pour leurs femmes, parce qu’ils allaient être dans peu auprès d’elles. Lorsqu’ils eurent achevé de défiler, et pris le devant, Marius décampa aussi, et se mit à les suivre pas à pas, en ayant soin de camper toujours à côté d’eux, dans de bons retranchements et dans des positions fortes, afin de passer les nuits sans danger. Les deux armées marchèrent ainsi jusqu’à ce qu’elles arrivassent au lieu appelé les Eaux-Sextiennes. De là ils n’avaient plus guère à marcher pour entrer dans les Alpes ; c’est pourquoi Marius se disposa à leur livrer bataille. Il prit pour camper une position forte, il est vrai, mais où l’on devait manquer d’eau, et à dessein, dit-on, d’animer par là le courage de ses troupes. En effet, plusieurs se plaignant et disant qu’on mourrait de soif, il leur montra du doigt une rivière qui coulait près du camp des Barbares : "C’est là, dit-il, qu’il faut aller acheter à boire au prix de votre sang…"»

De ce passage nous avons l’indication de la proximité d’Aix en Provence (Eaux-Sextiennes) ainsi que la proximité d’une rivière en contre-bas des positions retranchées de Marius.  D’autres indications sont données dans la suite:

«…— Pourquoi donc, répliquèrent-ils, ne nous conduis-tu pas sur-le-champ contre eux, tandis que notre sang coule encore dans nos veines ? » Mais lui avec douceur : " Auparavant, dit-il, nous avons à fortifier notre camp. " Les soldats, quoique mécontents, obéirent ; mais les valets de l’armée n’ayant point d’eau, ni pour eux-mêmes ni pour leurs bêtes de somme, descendirent en foule vers le fleuve, emportant qui des cognées, qui des haches, qui des épées, qui des piques, avec leurs cruches, et décidés à se procurer de l’eau même en livrant combat. Ils ne furent attaqués d’abord que par un petit nombre d’ennemis, parce que la plupart étaient à prendre leur repos après le bain, ou à se baigner. Il jaillit dans cet endroit des sources d’eaux chaudes, et une bonne partie des Barbares s’y livraient au plaisir, savourant les délices et l’enchantement de ces lieux, lorsque survinrent les Romains. Aux cris des combattants, ils accourent plus nombreux ; et il était alors difficile à Marius de contenir plus longtemps ses gens, qui craignaient pour leurs valets. Le corps le plus belliqueux de l’armée ennemie, celui qui avait vaincu les Romains commandés par Manlius et Cépion ( on les appelait Ambrons, et ils formaient à eux seuls un corps de trente mille hommes), s’élança d’abord sur pied et courut aux armes. Appesantis par l’excès de la bonne chère, mais plus résolus et plus fiers que jamais, égayés d’ailleurs par le vin qu’ils venaient de boire, ils s’avançaient non pas en courant sans ordre et furibonds, et en poussant une clameur confuse, mais frappant leurs armes en cadence, bondissant tous en mesure, et répétant souvent leur nom : Ambrons ! soit pour s’appeler les uns les autres, soit pour effrayer l’ennemi en se faisant reconnaître. Ceux des Italiens qui descendirent les premiers contre eux furent les Liguriens. Lorsqu’ils eurent entendu ce cri et qu’ils l’eurent compris distinctement, ils répondirent par le même cri, comme étant de tout temps leur nom, car les Liguriens appellent leur race du nom général d’Ambrons. On répéta et on se renvoya souvent ce cri de part et d’autre avant d’en venir aux mains, et de chaque côté les chefs poussaient le même cri tour à tour, disputant à qui crierait le plus fort ; et ces clameurs excitaient et irritaient les courages.…»

La meilleure analyse que j’ai trouvé de cette bataille est celle de Luc Poussel dans son livre Pourrières, tombeau des Teutons. Pour résumer son propos, il précise que cette bataille est en fait une campagne qui s’étale sur quelques jours avec plusieurs points de rencontres entre les légions romaines et les teutons. Il s’agit même d’après lui de la bataille la plus sanglante qui ait jamais eu lieu sur le sol français. Il nous explique que Marius, en grand stratège, a préparé la place forte de Glanum (Saint-Rémy de Provence) pendant plusieurs années, fait creuser les fosses Marianes (qui portent donc son nom) pour alimenter facilement cette position depuis la mer,  puis a minutieusement étudié la façon de manœuvrer des teutons. En effet, Marius avait très bien compris la gravité de la situation, c’était pour les romains, la dernière chance d’arrêter cette horde. D’après Luc Poussel, cette bataille s’est donc joué depuis le camp de Glanum que les barbares essayent d’attaquer sans succès car nous l’avons vu il avait été soigneusement fortifié par Marius, il s’agit là du passage de Plutarque «…Cependant les Teutons, qui voyaient que Marius restait dans l’inaction, entreprirent de lui donner assaut dans son camp ; mais, reçus à coups de traits du haut des retranchements, ils perdirent quelques hommes, et alors ils résolurent de se porter en avant du côté des Alpes...», jusqu’à son dénouement final dans la plaine de Pourrières où le roi des Teutons Teutobodus est finalement tué. Soit près d’une centaine de kilomètres en contournant Aix  par le nord au niveau de l’oppidum d’Entremont puis en redescendant en rive gauche de l’Arc vers Trets pour déboucher dans la plaine de Pourrières pour attendre l’armée des Teutons et livrer la bataille finale.

Au passage, le texte de Plutarque lève une nouvelle interrogation concernant le cri commun partagé entre les Ambrons accompagnant les Teutons et les Ligures alliés des légions de Marius. Il s’agit de ce passage «...ils s’avançaient non pas en courant sans ordre et furibonds, et en poussant une clameur confuse, mais frappant leurs armes en cadence, bondissant tous en mesure, et répétant souvent leur nom : Ambrons ! soit pour s’appeler les uns les autres, soit pour effrayer l’ennemi en se faisant reconnaître. Ceux des Italiens qui descendirent les premiers contre eux furent les Liguriens. Lorsqu’ils eurent entendu ce cri et qu’ils l’eurent compris distinctement, ils répondirent par le même cri, comme étant de tout temps leur nom, car les Liguriens appellent leur race du nom général d’Ambrons. On répéta et on se renvoya souvent ce cri de part et d’autre avant d’en venir aux mains, et de chaque côté les chefs poussaient le même cri tour à tour,…». Camille Jullian note ce point dans son Histoire de la Gaule, mais ne donne pas d’explication convaincante. D’après lui ce cri commun s’explique par des origines ancestrales communes du grand peuple Celto-Ligure ou d’une langue ancestrale celtique partagée depuis le nord de l’Europe jusqu’aux Alpes ? Faut-il donner de l’importance à cette nouvelle énigme ou la prendre comme une petite diablerie de Plutarque ? L’avenir nous le dira peut-être.

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