Camille Jullian l’historien poête de la Gaule chante la Provence

Camille Jullian fait parti de cette famille, avec Mommsen, Carcopino, Jean-Jacques Hatt et plus récemment Danièle et Yves Roman, des grands historiens modernes de la Rome antique et de la Gaule. Danièle et Yves Roman se sont retroussés les manches pour éclairer l’histoire de la Gaule à la lumière des techniques d’investigations historiques les plus modernes. La couverture de leur « Histoire de la Gaule » est illustrée par un magnifique bijou couronne en or d’époque celto-gauloise. Ces fameux bijoux celtes, ceux la mêmes dont le savoir-faire paraît encore inégalé de nos jours.

Couverture de l'Histoire de la Gaule de D. et Y. Roman

Couverture de l’Histoire de la Gaule de D. et Y. Roman


En préface à leur travail, ils présentent cette lignée d’historien à leur manière:
« …la génération de Jullian fut marquée par la revanche sur l’Allemagne, celle de Carcopino par la colonisation et celle de Hatt par la décolonisation… »
Revenons à Camille Jullian, le vieux maître. C’est ainsi que le nomme Jean-Paul Clébert dans sa Provence Antique en deux tomes.

Camille Jullian, archives de France

Camille Jullian, archives de France

Il est temps de célébrer une oeuvre fondatrice sur l’histoire de la Gaule. Cette oeuvre historique se lit à la fois comme une histoire, comme un récit et comme de la littérature au style gracieux. Cette tonalité unique et souvent lyrique me fait penser aux grands historiens grecs de l’antiquité. Cette merveilleuse plume lui a permis de faire partie des immortels de l’académie française. Je cite les termes exacts de JP Clébert: « …Entreprenant ici de visiter en détail la Provence gallo-romaine, nous prendrons pour guide le vieux maître Camille Jullian… » et de continuer « …Non pas qu’il n’y ait pas eu, après lui, après sa monumentale Histoire de la Gaule (publié en 1920) de nombreuses et importantes découvertes archéologiques, modifiant certaines de ses assertions, … ». Jean-Paul Clébert écrit ces lignes en 1969, il signifie que près de cinquante ans plus tard l’oeuvre de Jullian s’impose en deçà de la vérité historique. JP Clébert poursuit « …mais on résiste mal quand on travaille dans sa bibliothèque au plaisir de suivre pas à pas l’itinéraire qu’il a tracé à travers la Narbonaise, voyage plein de vie et de détails pittoresques… ». Tout est dit. Cependant, je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager par quelques extraits ce style que tant de personnes ont loué.

Au chapitre 4 du tome I, le maître nous entretient des ligures, ces ancêtres qui nous tiennent à coeur.
« …Les tribus qu’on appelait de ce nom de Ligures avaient donc, dix siècles et plus avant notre ère, recouvert toutes les terres occidentales de leurs masses nombreuses. Aucune différence appréciable de langage ne séparait les habitants de ces grandes régions. Les frontières géographiques les plus nettes, Alpes et Pyrénées, disparaissaient sous des couches humaines toutes semblables les unes aux autres…
…Mais de combien de migrations, de conquêtes, de guerres, d’empires et de mélanges sont-ils le résultat ? Dans quelle proportion descendent-ils des hommes qui se sont succédé sur leur sol ? de ceux qui ont habité les cavernes et qui ont dessiné les fines et puissantes figures des grottes de l’époque du renne ? de ceux qui ont su tailler et polir la pierre ? de ceux qui ont inventé l’usage des métaux et la fabrication du bronze ? Nous ne le savons pas, et je crains qu’on ne le sache jamais. Il y a, derrière les tribus du septième siècle, un formidable amas de vies humaines, d’unions sexuelles, de formations et de dislocations d’États, et d’invasions par terre et par mer, un enchevêtrement de langues, de types et d’habitudes qui échappe à toute analyse. L’époque ligure est simplement le terme et la conséquence de ce long passé… »

Contrairement à l’extrait précédent qui décrit ce qu’il serait possible de nommer « le grand empire pan-ligure », pour donner une date, autour de l’an 1000 avant notre ère, Jullian nous donne, dans l’extrait suivant, un aperçu du territoire dans lequel s’est replié ce qu’il reste de cet ancien empire, chapitre 14 du tome II:
« …Les Ligures ressemblaient aux régions qu’on leur avait laissées comme domaines. Celles-ci étaient, telles que leurs maîtres, des terres de production rare et d’aspect farouche. L’arrière pays montagneux, au nord du rivage d’entre Giens et Monaco, et très loin à l’intérieur, jusqu’à la descente vers le Léman, en un mot la masse énorme des Alpes principales leur appartenait presque entière. Ce n’était que le long des grandes routes de l’Italie que les Gaulois s’étaient enfoncés et fixés à demeure.
Lorsque les soldats d’Hannibal pénétrèrent dans ces couloirs alpestres, pays et gens ne leur parurent plus avoir aspect d’humanité. Du bas de la vallée, on n’apercevait, au milieu des rocs et des forêts, que de misérables cabanes se détachant sur le flanc  des monts ; les hommes étaient vêtus de peaux à longs poils, ils portaient une chevelure épaisse et longue comme la toison de leurs vêtements. Ils avaient pris l’apparence des animaux de la montagne.
Cependant, ils valaient mieux que des sauvages. On ne peut leur faire un crime d’avoir attaqué Hannibal et arrêté César: c’était presque leur devoir que de maltraiter des généraux et des soldats porteurs de convoitises et de deuils. Mais ces Ligures des Alpes me paraissent moins réfractaires que ceux du rivage à des idées honnêtes et pacifiques : ils savaient tresser et tendre des palmes et des couronnes, gages d’amitié et d’hospitalité; leurs sentiers, redoutés des bandes de guerre, n’étaient point d’ordinaire dangereux pour les trafiquants. Les tribus du Queyras, du bassin de Digne, de la vallée de Barcelonnette, du pays de Riez, du Briançonnais, de la Maurienne, de la Tarentaise, n’étaient point composées uniquement de crétins et de goitreux. Elles renfermaient beaucoup de braves gens, courageux et nullement sots… »

Enfin dans le Tome VI chapite 2 , « La route de Monaco à Fréjus », Camille nous chante la provence.
« …Tout annonçait, tout chantait presque, sur la route et le long du rivage, la fraternelle entente des souvenirs grecs et des armes latines. Voici le port et le roc de Monaco, où l’on dit qu’Hercule s’est arrêté et reposé; et voici, vers le nord, sur la croupe de la montagne puissante qui s’élève dans l’intérieur des terres, le trophée alpestre d’Auguste, étincelant de marbres blancs, évocateur de victoires impériales. C’est ici, en ces lieux solennels, que finissent les provinces des Alpes, que se termine l’Italie, que commence la Narbonnaise: les noms des deux héros, celui de la légende hellénique et celui de l’histoire romaine, encadrent et abritent le seuil sacré par où le chemin de Rome pénètre dans les Gaules… ».
Dans une note il précise: « …Officiellement, l’Italie s’arrêtait au Var, entre Nice et Antibes (Strabon, IV, 1, 3, etc. ; Pline, III, 31 ; Lucain, I, 404). Mais Nice étant encore possession marseillaise, la vraie limite de la Gaule doit être cherchée à la Tète de Chien et à La Turbie, où l’indiquent les textes itinéraires, où finit au Moyen Age l’évêché de Nice et Cimiez. Au surplus, cette mention du Var comme limite n’apparait plus après le premier siècle. — Les Alpes Maritimes, en tant que province, comprenaient Cimiez et sans doute s’arrêtaient à La Turbie. Le territoire marseillais de Nice devait consister en une bande littorale de 2 à 3 kilomètres de profondeur, allant du Var au cap d’Ail ; c’est, je crois, ce qu’on appelait chora inferior, par rapport aux Alpes Maritimes, lesquelles pourraient être appelées pays d’en haut. Il est possible que ce fût la route qui séparât les deux pays. — De La Turbie à Cimiez, elle passait par le vallon de Laghet… »

Ah vraiment l’éditeur qui aura la bonne idée de rééditer ces merveilleux petits bouquins en format poche sera dans le vrai à coup sur.

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