Mythe et Histoire, Fondation de Marseille

L’histoire de la création des premières cités antiques se pare toujours d’une part de mythe. Cette fantasmagorie, qui accompagne le fait historique et qui a été étudié par de nombreux historiens (lire par exemple Mythologie et histoire en Grèce ancienne de Bernard Sergent), est le sujet de ce billet. L’histoire antique qui nous est proche est souvent retranscrite par ceux que nous appelons les grecs car ils furent «les premiers» à maîtriser l’écriture pour en faire un usage complexe et massif. Cette maîtrise leur permit de développer leur culture et de développer de nombreuses nouvelles disciplines, le fameux «miracle grec». Par chance, cette culture miraculeuse prit pied sur le sol provençal pour fonder la grande ville de Marseille. Dans ce billet, je me propose d’égrainer les plus beaux atours de cette grande épopée.

Diversité des Origines grecques

Graeci, c’est ainsi que les appelaient les Romains. Il s’agit d’une appellation commode qui s’applique aux personnes qui habitaient le territoire de la Grèce actuelle et encore faut-il englober dans ce territoire la partie ouest de la Turquie où se situe la ville de Phocée, le sud de l’Italie et l’est de la Sicile, c’est à dire la « Grande Grèce ». Dés le chapitre 3 de son premier livre, lorsqu’il parle d’Archéologie, à la fin du 5ème siècle avant J.C., Thucydide précise que «Avant Hellen, fils de Deucalion, cette appellation [Grec ou Hellène] ne semble même pas avoir existé ; chaque peuple, surtout celui des Pélasges, prêtait à la Grèce une appellation tirée de son nom particulier…» et de poursuivre quelques phrases plus loin en parlant des récits d’Homère concernant l’épopée grecque contre Troie «…et il [Homère] emploie dans ses poèmes les termes de Danaens, d’Argiens, d’Achéens.» Les Grecs au travers des premiers textes d’Homère ne se nommaient donc pas eux-mêmes «Grecs», ils se nommaient par leur région d’origine. Jean Faucounau affirme que les Achéens sont connus des Égyptiens sous le nom de «Akhawasha». D’après cet auteur, ils auraient fait parti des dits «Peuples de la Mer» que les Égyptiens auraient repoussés au 13ème siècle avant notre ère. L’historien suisse Emile Forrer déclare avoir lu le nom de «Ahhiyawa» se rapportant aux mêmes Achéens sur des tablettes hittites. La controverse historique au sujet de l’origine des Achéens n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, je pourrais également citer celle concernant les Doriens et leur mystérieuse invasion. Il en va de même pour l’origine incertaine des Ioniens connus pour faire partie d’une tribu ancestrale de l’Attique dont certains sujets émigrèrent pour peupler des colonies de la côte Turque comme celle de Phocée. Avec ces trois principaux peuples grecs, nous venons de balayer les trois grands courants linguistiques antiques de la péninsule. Beaucoup d’historiens se basent sur les caractéristiques de la langue pour essayer de trouver une origine à ces Hellènes. Mais alors qu’est-ce qui fit donc l’unité de la Grèce, en effet il n’y avait pas de souverain, pas de roi ou d’empereur comme en Perse ou à Rome, ni encore de Pharaon et il y avait une multitude de tribus (genos) éparpillées sur ce territoire. Pourtant lorsqu’une menace se précisait, ces Grecs se rassemblaient et luttaient ensemble comme ce fut le cas contre Troie et contre les Perses. Cette unité ancestrale semble se dessiner dans les brumes du 2ème millénaire (ou plus loin encore car nous ne possédons alors plus de textes) sous la forme d’une culture commune étayée par deux supports que sont la langue et l’écriture. C’est à partir de ce socle commun très ancien, où certains historiens voient les indo-européens, que se bâtit ce sentiment d’appartenance à l’Hellénisme. Cette langue et par la suite l’écriture permirent de véhiculer une histoire et des croyances communes, des règles de vie partagées et transmises de génération en génération aux travers de nombreuses fêtes très populaires qui rythmaient l’existence.

Les Grecs vulgarisent l’Usage de l’Écriture

Ce qui est intéressant dans la naissance de cette constitution est que nous pouvons suivre sa création à travers de nombreux récits très anciens et très instruits. Ainsi, nous pouvons essayer de comprendre comment naquit une des premières démocratie. Par le passé ancien, antérieur aux grecs, le principal frein à la diffusion de l’écriture était du à l’utilisation d’alphabets difficiles à maîtriser. L’alphabet grec est en quelque sorte le premier alphabet facile à utiliser. La naissance de l’alphabet grec nous ramène au sujet de ce billet. En effet la genèse de cet alphabet mêle, lui aussi, mythe et histoire. La légende veut que le Phénicien Cadmos de Tyr, parti à la recherche de sa sœur, la belle Europe, enlevée par Zeus, amena avec lui en Grèce l’alphabet phénicien et fonda l’antique Cadmée devenue la cité de Thèbes en Béotie. Que nous dit le grand historien ionien de l’antiquité, Hérodote (livre 5, 58), à ce sujet: «…Pendant leur séjour en Grèce, les Phéniciens qui avaient accompagné Cadmos, et du nombre desquels étaient les Géphyréens, introduisirent bien des connaissances nouvelles, entre autres des lettres (grammata ou γραμματα) qui étaient, à mon avis, inconnues auparavant dans ce pays. Les Grecs les employèrent d’abord de la même manière que tous les Phéniciens. Mais, dans la suite des temps, ces lettres changèrent avec la langue, et prirent une autre forme. Les pays circonvoisins étant alors occupés par les Ioniens, ils apprirent des Phéniciens les lettres de l’alphabet et les employèrent avec quelques légers changements. Ils leurs donnèrent, et c’était justice puisqu’ils les tenaient des phéniciens, le nom de lettres phéniciennes. Les Ioniens appellent aussi, par une ancienne coutume, les livres des diphthères, parce qu’autrefois, dans le temps que le biblos (le papyrus) était rare, on écrivait sur des peaux de chèvre et de mouton ; et, encore à présent, il y a beaucoup de Barbares qui écrivent sur ces sortes de peaux. …» Il nous dit donc que les Grecs ont adopté et  adapté l’alphabet des Phéniciens (les lettres phéniciennes). Cet alphabet était basé sur des lettres plutôt que des syllabes (alphabets dits syllabiques celui des égyptiens ou des minoens, qui sont plus complexes à manier). Par conséquent, il devient plus aisé de produire des écrits volumineux. A l’époque antique, ils sont seuls sur ce créneau. De l’écriture découle tout un système éducatif basé sur le style, l’analyse, le raisonnement. Au final, cette «école grecque» formate tous les écrivains de l’époque dans le grand bassin méditerranéen. Si le sujet des origines de l’écriture grecque vous intéresse, vous trouverez sur ce blog deux billets qui retrace cette grande épopée:

Chronologie des auteurs grecs et latins sur remacle.org

Chronologie des auteurs grecs et latins sur remacle.org

Comme l’illustre cette frise chronologique des auteurs antiques, visible sur remacle.org, avant le 4ème siècle avant J.C., les principaux auteurs, dont les écrits nous sont parvenus, ont écrit en grec ou sont grecs. En un mot, ils sont de «culture» grecque.

Histoire et Mythologie

En se référant au premier récit grec connu, l’Iliade,  force est de constater que le récit se mêle à la mythologie. L’Iliade est la transcription de poèmes traditionnels des aèdes, sortes de bardes grecs,  ou en particulier du plus fameux d’entre eux, Homère l’aède que la tradition veut aveugle. Il y a débat pour savoir à quelle époque les deux écrits monumentaux que sont, l’Iliade et l’Odyssée, ont été couchés sur le papyrus car ils ne l’ont pas été par Homère lui même. Si les récits datent au moins du 8ème siècle (toutes les dates s’entendent, bien entendu, avant J.C.), certaines sources parlent de premières versions papyrus seulement au 5ème ou 3ème siècle par les savants de la grande bibliothèque d’Alexandrie. En conclusion du deuxième point, en plus de détenir le monopole de l’écriture, les grecs détenaient également un monopole au niveau de la production de grands textes écrits. Avec cette affirmation, je me restreins à l’Europe. De ce fait, nous n’avons pas de récits de l’époque écrits par des auteurs de culture différente. Ces écrits auraient certainement été très rafraîchissants. La Gaule celtique du 5ème siècle vu par les Celtes ou les Ligures, par exemple, ou encore la fondation de Marseille vue par les Salyens ? Venons en donc au sujet du billet. Nous possédons avec Marseille certainement la plus belle de ces histoires, pour le moins en ce qui concerne la France.

Massilia, Massalia, Marseille

FICHE SIGNALETIQUE
Fondation: VI ème siècle (600 av JC)
Population: 60 000 (apogée vers le II ème siècle)
Résumé de la légende: La flotte commandée par Protis le phocéen arrive, le jour où le roi local perpétue la tradition du choix de l’époux de sa fille Gyptis. Gyptis charmée par la posture grecque de Protis lui présente sa coupe d’eau, geste qui désigne son élu. Le roi approuve ce choix. Pour dot, il propose les terres autour du Lacydon près du vieux port actuel à son nouveau gendre et aux phocéens fraîchement débarqués. Les phocéens s’installent sur ces terres et posent les fondations de Marseille.

La légende qui se mêle à l’histoire décrit des émigrants ioniens (de la cité de Phocée) débarquant sur le site du Lacydon.

Artemis - Déesse d'Ephese - majestueuse et nourricière des ses multiples mamelles

Artemis – Déesse d’Ephese – majestueuse et nourricière de ses multiples mamelles

Ces migrants, avant d’arriver à Marseille (pour plus de détail sur leur parcours, se référer à ce billet), avaient fait étape à Éphèse, grande cité ionienne, pour consulter la grande déesse de l’époque Artémis aux mamelles multiples. Artémis (ou Diane) annonce de bonnes augures pour l’épopée de Protis, si bonne qu’Aristarché grand prêtresse d’Éphèse décide de les accompagner. Au passage, ils visitent, en fin négociant, Rome et les comptoirs de la «diaspora phocéenne». S’en suit la magnifique histoire de la cité de Marseille qui restera une cité-état majeure jusqu’à ce que Jules César passe par là en 49. Quasiment 6 siècles de prospérité et d’expansion avant ce coup d’arrêt dont les marseillais mettront bien longtemps à se remettre. La morale de cette histoire est qu’il faut toujours bien choisir ses alliés. Pompée était le mauvais choix. César était le bon choix. Une erreur en six siècles qui mènera à la catastrophe. Jusqu’à cette funeste date, Marseille avait la réputation d’être protégée des dieux. Voici ce qu’en dit le vieux maître Camille Jullian, qu’il me plaît à citer (voir également Camille Jullian l’historien poète de la Gaule), dans Histoire des Gaules Tome VI, Chapitre 5 «Marseille, depuis les victoires de César, n’était plus en Gaule qu’une cité pareille aux autres, inféodée à la vie romaine, limitée à un rôle provincial. Peu importait qu’on la traitât de cité libre, toujours alliée de Rome, qu’on lui concédât sur la mer ligure la suzeraineté de Nice et des îles d’Hyères. C’était affaire de mots. Tout ce qui faisait réellement liberté et puissance avait, disparu de sa vie : plus de vaisseaux de guerre, d’arsenaux, et pendant longtemps plus de remparts. Ses vieux temples s’appuyaient sur une citadelle démantelée. Peu à peu même, ses traditions de ville hellénique s’effaçaient sous la pression des mœurs latines qui l’enserraient de toutes parts. Elle n’était restée grecque, dans cet immense Occident plein de Barbares, qu’à la condition de se raidir pour la résistance, de s’armer pour la bataille. Mais la bataille est finie, la défaite est venue, il n’y a plus dans le monde que des intérêts pacifiques : Marseille se laisse envahir par les habitudes et par les faiblesses qui l’environnent... Cependant Marseille redresse la tête, un peu plus loin dans le même texte «Déchue de sa puissance maritime, dépouillée de son empire commercial par les colonies d’Arles et de Narbonne, elle se replia dans l’étude et les travaux pacifiques. Des lettrés, des savants, des médecins grecs s’y installèrent. Il s’y créa une sorte d’université. Les grands de Rome et d’Italie envoyèrent leurs enfants à Marseille pour y apprendre la grammaire, la rhétorique, la poésie, la philosophie des Hellènes : le voyage était moins long que pour la Grèce ; et près de ces vieilles familles qui maintenaient les mœurs austères de l’Ionie primitive, la vie était plus studieuse et moins dissipée que dans Athènes ou Rhodes, frivoles et dépensières, pleines d’une jeunesse dorée. Agricola, le beau-père de Tacite, avait fait ses études à Marseille, et il conserva toujours le souvenir de cet heureux temps de sa jeunesse, où, dans le charme de ce beau pays et de cette ville intelligente, il put se livrer à la philosophie avec toute l’ardeur de ses premières années…A défaut de liberté et de puissance, il restait donc à Marseille sa gloire intellectuelle et beaucoup de bien-être dans la vie…» Concernant l’origine du nom de Massilia ou Massalia, de nombreuses controverses existent. Aucune étymologie ne semble réellement tenir la corde. La plus historiquement établie basée sur Mas Salyens ne me semble pas très convaincante. Salyen étant le nom du peuple ligure dominant la région lors de l’arrivée des Phocéens. L’histoire antique de la Provence ne fait que commencer, vous pourrez en suivre un épisode sanglant dans ce billet. Marseille participera au développement de la Provence et sera à l’origine des comptoirs grecs de Nikaïa et Antipolis. Mais ceci est une autre histoire ou mythe ?

Hep M’sieu et pour mes devoirs d’école

Dans chaque billet, j’essaye de trouver des documents qui peuvent être utilisés par les plus jeunes pour leurs devoirs d’école ou de collège. Ici il me semble que les films suivants réalisés par Eric Diouloufet disponibles sur http://www.mativi-marseille.fr illustrent tout à fait les dernières découvertes concernant l’histoire antique de Marseille:
Massalia 2613
Les Marseillais à Delphes

Publicités

A propos guillaume

Visitez mon blog https://soyonssport.wordpress.com
Citation | Cet article, publié dans histoire antique, mer, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

7 commentaires pour Mythe et Histoire, Fondation de Marseille

  1. Ping : les écritures archaïques de la Grèce | Soyons Sport

  2. Ping : L’histoire commence avec l’écriture | Soyons Sport

  3. Ping : Deux grandes batailles antiques sur le sol de Provence | Soyons Sport

  4. Ping : Les Étrusques, Les Grecs, Les Phéniciens et la Mer au Musée d’Archéologie de Nice | Soyons Sport

  5. Ping : Naviguons avec mes Circumnavigateurs préférés | Soyons Sport

  6. Ping : De Phocée à Marseille, genèse d’une colonie ionienne | Soyons Sport

  7. Ping : Mésopotamie, à la poursuite des plus anciens écrits | Soyons Sport

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s