Deux grandes batailles antiques sur le sol de Provence

Après avoir parlé de la fondation de Marseille en 600 avant notre ère, premier ancrage fort du monde gréco-romain en Provence, je me rapproche aujourd’hui de mes terres de prédilection. Deux grandes batailles ont opposé les romains aux peuples désignés comme barbares au IIème siècle avant J.C. sur le sol de Provence. Ces batailles ont été bien moins médiatisées que le siège de Marseille de 49 avant J.C. sur lequel nous avons beaucoup de détails du grand César en personne. Elles ont pour points communs (1) de se dérouler sur la terre de la Provence Côte d’Azur et (2) d’avoir pour protagoniste les légions romaines ordonnées. Elles ont enfin un dernier point commun, c’est de s’être déroulées tout près de chez nous dans l’arrière pays de la côte d’Azur, alors que cependant, les lieux exacts des combats ne sont pas précisément connus ni pour l’une ni pour l’autre des batailles. Ce dernier point donne un relief supplémentaire à ces deux faits historiques.

Contexte géopolitique de la Provence antique

Les peuples Celtes, les peuples Ligures, tels étaient les débats qui animaient les premiers historiens de La Gaule depuis Amédée Thierry jusqu’à Camille  Jullian en passant par Henri d’Arbois de Jubainville. La recherche des peuples primitifs de La Gaule se faisait l’écho d’une recherche d’identité nationale qui animait la situation géopolitique française de la fin du XIXème siècle. La France avait besoin de s’appuyer sur des certitudes pour se rassurer et affronter l’adversité qui se présentait à la fin du XIXème siècle. De cette époque date la mise en avant des celtes et des ligures rapidement rapprochés dans le terme de celto-ligure puis le culte de Vercingétorix, héraut de la nation française, aux nombreux épithètes: fort, fier, chevaleresque, charismatique.  Vercingétorix sera, en quelque sorte instrumentalisé, pour fournir la pièce manquante qui soudera l’identité française.
Depuis cette première vision historique des peuples, la vision plus récente se base plutôt sur des notions de territoires tant la notion de peuple est floue et diversement interprétée.

L’avis de Christian Goudineau

Je prends comme premier référent Christian Goudineau avec les réponses suivantes tirés de l’excellent livre  Le Dossier Vercingétorix publié en 2001. Ce livre mériterait à lui tout seul un large billet. Dans ce livre, Christian Goudineau a mis en scène un entretien avec, dans le rôle du journaliste, Vincent Charpentier. Il répond à un ensemble de questions éclairant le contexte de la Gaule, ses peuples, ses origines à l’époque de Vercingétorix, voici donc les principales citations (à mes yeux) sur le sujet:

«…- Christian Goudineau à l’époque de Vercingétorix, qu’est-ce que La Gaule ?
– à question abrupte, réponse abrupte, la Gaule, ça n’est rien, ça n’existe pas.
Gallia est omnis divisa in tres partes: La Gaule tout entière est divisée en trois partie, c’est bien ce qu’a écrit César au début de la Guerre des Gaules ? C’est ce que nous avons tous appris ?
– En effet, mais quand? Lorsqu’il a rédigé sa Guerre des Gaules, après Alésia. Il a procédé comme bien d’autres généraux: il a voulu faire savoir qu’il avait conquis un ensemble homogène, bien délimité, avec des frontières, et auquel on pouvait donner un nom. La Gaule, comme le Maroc ou l’Argentine ou l’Inde. C’est le produit d’une conquête, identifiée, individualisée, par le conquérant qui opère un découpage arbitraire, découpage qui se perpétuera comme tant d’autres au cours de l’histoire, particulièrement l’histoire coloniale.
– Mais le terme de Gallia était utilisé depuis longtemps par les historiens?
– Bien sur, mais c’était un terme vague. La Gallia, pour les Romains (comme la Celtique pour les Grecs), représentait un vaste espace, indéterminé, qui couvrait l’essentiel de l’Europe centrale et occidentale, les zones non méditerranéennes…»

Finalement concernant l’unité pan-celtique (terme qui s’appliquerait également au terme pan-ligure), voici ce qu’en dit Christian Goudineau:

«…Non parce que je ne crois pas à une unité. Il y a eut des mouvements, des migrations, des évolutions internes, l’influence des peuples limitrophes – méditerranéens -, l’impact des échanges commerciaux, le mercenariat, milles phénomènes qui ont contribué à constituer des « faciès régionaux » – pour employer le jargon des archéologues. Si Vercingétorix s’était rendu – disons – près de Budapest, aurait-il compris la langue? Aurait-il été à l’aise ? Aurait-il partagé sans effort les coutumes, les  pratiques religieuses? Probablement pas. Des distances s’étaient crées au fil du temps, mais il restait un fond commun…»

Difficile exercice que celui de l’extrait surtout lorsqu’il s’agit de picorer quelques phrases dans d’une démarche historique très structurée telle que celle du Dossier Vércingétorix. L’idée n’est pas de vouloir travestir les idées de Goudineau ou d’imposer ma vérité par la bouche d’un autre. Voyez plutôt l’exercice comme celui d’un copiste qui apprécie la chose dite ou écrite. Pour finir, un dernier extrait toujours tiré du même chapitre qui clarifie l’évolution de la notion de peuple dont je parlais précédemment:

«…L’impression que nous retirons de la Guerre des Gaules mais de l’organisation à l’époque gallo-romaine, c’est la primauté de la « petite patrie », qu’on appelle de toutes sortes de noms: le « peuple », la « cité », la « nation ». Ces entités qui portent un nom: les Eduens, les Arvernes, les Sequanes, les Rèmes, etc….»

L’avis de Dominique Garcia

Dans l’article, Les Celtes de Gaule méditerranéenne, Dominique Garcia donne son interprétation du peuplement de la Gaule méditerranéenne. Il est le suivant:

«…Même si, dès la fin du 8ème siècle av. J.-C., avec l’apparition des premiers objets en fer, puis le développement de la sidérurgie, on note un net développement socio-économique, celui-ci n’a pas d’incidence ethnique décisive. Des communautés que l’on peut qualifier de tribus exercent alors un contrôle sur un territoire restreint (quelques milliers de km2),
une ou plusieurs vallées – comme les Élisyques en Languedoc –, un plateau ou un petit bassin, à l’instar des Ségobriges.
Cette communauté provençale du premier âge du Fer est mentionnée dans les textes (Justin d’après Trogue-Pompée, Abrégé des Histoires Philippiques, XLIII, 3), car c’est sur leur territoire que, selon la légende, les Phocéens, en 600 avant J.-C., « fondèrent Marseille parmi les Ligures et les peuples sauvages de la Gaule ». L’origine celte du nom des Ségobriges ne fait pas de doute : il est fait référence à la “victoire” (sego-) mais
aussi à la “force” (brigo-). Une hiérarchie spatiale est bien présente : la ville grecque est créée (du littoral vers l’hinterland) sur le territoire des Ségobriges, parmi les Ligures chez les Gaulois.
L’accroissement des échanges commerciaux et la mise en place des réseaux d’habitat vont
déboucher sur la mise en place d’aires économico-culturelles, ferments des essors ethniques, ibères et ligures en particulier. L’ethnicité apparaît ici comme un phénomène social et psychologique associé à une construction culturelle et une dynamique économique. L’espace maîtrisé sera dorénavant nommé : la Celtique – l’espace abordé – comme concept géographique, ou la Ligurie – l’espace fréquenté –, lieu d’échange et de confrontation. Au cours du deuxième âge du Fer, l’évolution interne des groupes indigènes et les enjeux géopolitiques des sociétés classiques vont déboucher, chez les Celtes méditerranéens, sur la mise en place de confédérations, à l’image de celle des Salyens pour la Provence occidentale…»

Après cette longue et docte introduction, nécessaire pour présenter le contexte du «far west» européen à l’époque antique, je propose de rassembler tout cela à ma manière en réalisant une carte que j’ai insérée ci-dessous. Le terme de «substrat ligure» que j’utilise ne veut pas dire grand chose suite à tout ce que nous venons de voir. Il indique simplement qu’il y avait, avant les multiples migrations qui se sont succédées, des autochtones communément nommés Ligures.
Carte de la Gaule, migrations celtes

La conclusion pour Guy Barruol

Laissons la conclusion à Guy Barruol, ce passionné d’histoire provençale antique, car elle est intéressante. Pour lui ligure est un terme très ancien qui désigne, chez les grecs, les plus barbares des barbares, comme si il existait une gradation dans la notion de barbarie. Rappelons que le terme barbare pour les grecs est une onomatopée plutôt comique, bar-bar ou βάρϐαρ, attribuée aux étrangers dont on ne comprenait pas la langue. Les grecs entendaient des sons bar-bar (qui fait penser que les langues lointaines devaient contenir cette sonorité) et s’amusaient à le répéter à l’endroit de ces étrangers bizarres, un peu comme le font les enfants quand ils singent une langue étrangère. Hésiode, le premier, utilise le terme de Λίγυς (soit phonétiquement Ligouss) au 8ème siècle avant J.C. dans une phrase où il mentionne également les Scythes et les Éthiopiens comme étant des peuples qui traient les juments (ἱππημολγούς littéralement hippemolges). Tout le monde s’accorde à dire qu’Hésiode dans cette phrase ne parle pas forcément de nos Ligures de Provence mais plutôt d’un grand peuple «très barbare» (donc un peuple inconnu dont ne comprenait absolument pas le parlé) de l’ouest d’origine pas vraiment déterminée. Guy Barruol note que ce terme est utilisé par les écrivains anciens comme Polybe autour du 2ème siècle avant J.C. mais que par la suite ce terme sera plutôt abandonné au profit du nom des tribus comme Ségobriges ou Salyens au fur et à mesure que la connaissance de ces tribus s’affine. Et progressivement le terme de celte ou de celto-ligure prend le pas sur celui de ligure. En conclusion, il indique que bien qu’ayant analysé tous les textes antiques (et ils ne sont pas si nombreux, autour d’une petite vingtaine ?) énonçant le terme ligure, il n’est pas possible de se prononcer sur l’origine de ce «peuple», qu’il faudra certainement l’apport d’autres disciplines comme l’archéologie, la linguistique et l’analyse génétique en laquelle il place beaucoup d’espoir, pour venir à bout de cette énigme. Cette conclusion date des alentours des années 1970, elle est détaillée dans son livre référence, Les peuples pré romains du Sud-Est de la Gaule.

Pour le passionné de cartes que je suis, il n’est pas possible de conclure avec Guy Barruol sans afficher dans ce billet un extrait de la magnifique carte des peuples préromains du sud-est tirée du livre pré-cité.

Extrait de carte de Guy Barruol - Peuples préromains du sud-est de la Gaule

L’approche Génétique

Carte de France, répartition des groupes génétiques (site www.eupedia.com)

Carte de France, répartition des groupes génétiques (site http://www.eupedia.com)

Comme je viens de l’indiquer, dès 1970, Guy Barruol avait entrevu que l’analyse génétique des populations (science naissante en 1970) était une science prometteuse. Depuis, de nombreuses avancées ont été réalisées. Elles indiquent notamment la présence de marqueurs génétiques qui permettent de suivre l’expansion, la migration de telles ou telles populations partageant une même empreinte génétique ou une empreinte génétique proche. N’étant pas un spécialiste, j’aurais du mal à donner des conclusions sur le sujet.  D’autre part cette science se base sur des calculs mathématiques statistiques assez complexes qui nécessitent (1) une validation des analyses et des équations utilisées à ce jour et (2) des statistiques sur des très grands échantillons de population. Ces deux conditions ne semblent pas encore remplies aujourd’hui et ne permettent donc pas de conclure. Tout au plus, est-il possible de donner des tendances, celles-ci sont disponibles sur le site Eupedia. La carte suivante est tirée du site eupedia et confirme la majorité de gènes d’origines celtes pour ce qui concerne le centre de la France et la forte majorité de gènes d’origines gréco-romains pour le sud.

L’archéologie

Encyclopédie d'Archéologie sous-marine, tome3

Il faudrait une encyclopédie pour détailler et tirer les conclusions des fouilles archéologiques qui ont été réalisées en Provence. J’aimerais simplement partager un très intéressant document tiré de L’Encyclopédie d’Archéologie Sous-Marine, le tome 3 titré Mare Nostrum, la mer des Romains qui met en avant l’archéologie sous-marine. Cette discipline est très intéressante car la cargaison des épaves est une mine de renseignements que ne livrent pas les sites d’archéologie terrestre. Les épaves ainsi immergées, si elles n’ont pas été pillées, forment une bulle temporelle que ne vient pas polluer d’autres évènements. Les objets précieux aussi bien que les objets de tous les jours subsistent. Les amphores intactes sont rares sur terre mais fréquentes en mer. Le graphique suivant tiré de ce livre met en avant l’augmentation importante d’épaves dès le 2ème siècle avant J.C. Il correspond à l’augmentation très nette du trafic commercial en Gaule transitant par la Provence et datant du début de l’hégémonie romaine en méditerranée. Cette accélération des échanges coïncide très certainement avec un développement des peuples barbares de Gaule, c’est à dire au passage, précédemment décrit, du barbarisme proto-ligure vers les tribus celto-ligures.

épaves antiques fouillées en méditerranée provençale, graphique tiré de L'Encyclopédie d'Archéologie Sous-Marine, tome 3, Mare Nostrum, la mer des Romains

épaves antiques fouillées en méditerranée provençale, graphique tiré de L’Encyclopédie d’Archéologie Sous-Marine, tome 3, Mare Nostrum, la mer des Romains

La Linguistique comparée

L’étude des langues, de leurs propagations et de leurs déformations permet de retrouver les traces des déplacements de population. Cette science dite de la «linguistique comparée» est très complexe car il ne faut pas tomber dans le panneau des faux-amis exactement comme cela arrive pour les langues vivantes. L’adjectif comparée est utilisé pour indiquer que des langues différentes présentent parfois des rapprochements tant sur les mots eux-mêmes que sur la syntaxe de la langue, dans ce cas on emploie le terme savant d’isoglosse. La linguistique comparée doit être manipulée avec la plus grande précaution car des rapprochements linguistiques hâtifs peuvent mener à de très mauvaises conclusions. D’autant plus que nous avons peu ou pas de traces de la langue ligure, tout au plus quelques tournures comme celles en asc/asque osc/osque qui se retrouvent dans le nom Gordolasque par exemple.

Il est temps maintenant de revenir à nos deux batailles. Le contexte est le sol de Provence depuis le delta du Rhône à l’ouest jusqu’à l’actuelle frontière italienne à l’est. Au Nord se dresse rapidement les Alpes ou leurs piémonts qui forment une agréable barrière avec le Mont Ventoux, la Sainte Victoire, les hauts plateaux du haut Verdon et du haut Var puis les Alpes-Maritimes. Au sud, la limite naturelle est la méditerranée. Cette étroite bande de terre, théâtre des opérations, ne dépasse guère la centaine de kilomètre dans sa plus grande largeur. Au point fameux de la via Julia Augusta qui est encore visible de nos jours au pied des grottes de Balzi Rossi à la frontière italienne de Menton, elle s’étrangle sur à peine quelques mètres sous des a-pics de falaises calcaires puis de monts alpins de plus de 1000 mètres d’altitude.

Carte des sites des batailles antiques en Provence

Carte des sites des batailles antiques en Provence

Mais où est donc Aegitna

Bataille d’Aegitna (Αἴγιτναν) plusieurs orthographes existantes en plus de la transcription classique Aegitna: Aegytna ou avec un h Aegithna
Date 154 avant J.C.
Lieu entre l’embouchure du Var et Fréjus
Auteur(s) relatant les faits Polybe
Nombre de victimes dizaine de milliers ?
Opposants Romains contre Oxybiens et Décéates

Polybe est le principal auteur antique a relater précisément cette bataille dans trois paragraphes de son 33ème de ses 40 livres d’Histoire Générale de la République romaine dont seuls les 5 premier nous sont parvenus et plusieurs fragments pour les livres restants. Cet historien grec du IIe siècle avant J.C. a en effet retracé l’histoire de Rome depuis son invasion par les Gaulois (IVe s. av. J.C.) jusqu’à la conquête de Carthage, Corinthe (146 av. J.C.) et Numance (133 av. J.C.). D’autres auteurs citent Polybe ou se réfèrent à lui pour également décrire cette bataille sans apporter de nouvelles précisions. L’énigme de la localisation géographique d’Aégitna se cristallise autour des quelques lignes reproduites ci-dessous issues d’un fragment du livre 33 de Polybe:

«…Quintus rassembla au plus vite des troupes à Plaisance (en Italie), traversa les Apennins et fut bientôt arrivé chez les Oxybiens. Placé sur les bords du fleuve Apron, il attendit d’abord paisiblement les ennemis qu’il savait réunis et disposés à combattre. Puis il mena ses forces sous les murs d’Aégitna (Αἴγιτναν), où les députés romains avaient été insultés, prit la ville d’assaut, en fit les habitants esclaves et envoya dans les fers, à Rome, les auteurs du sacrilège. Cette exécution faite, il marcha au-devant de l’ennemi. Les Oxybiens, qui comprenaient que leur crime à l’égard des députés étaient sans pardon, n’écoutèrent plus qu’une ardeur insensée, et avec la fougue de gens désespérés, avant même leur jonction avec les Décéates qui étaient sous les armes au nombre d’environ quatre mille, ils coururent aux Romains. Quintus, brusquement attaqué, s’émut un instant d’une telle audace. Mais la pensée que l’ennemi n’obéissait qu’à une aveugle furie lui donna bon courage, comme à un homme qui à la pratique joignait une grande finesse naturelle. Il fit donc sortir son armée du camp et après lui avoir donné les conseils nécessaires, s’avança d’abord au petit pas, puis tout à coup, s’élançant avec rapidité, il rompit sans peine les premiers rangs des Oxybiens, en tua un grand nombre et força les autres à fuir en désordre. Les Décéates arrivèrent sur ces entrefaites pour prêter main-forte aux Oxybiens, mais trop tard : ils arrêtèrent du moins les fuyards et avec une ardeur et une énergie remarquables, se heurtèrent contre les Romains. Vaincus, ils se livrèrent, eux et leur pays, à la merci du vainqueur. Quintus, maître dès lors de ces deux peuples, donna aux Marseillais tout ce qu’il put détacher du pays conquis, et forçâtes Liguriens de remettre toujours, à une certaine époque, des otages à Marseille…»

La meilleure analyse que j’ai pu trouvé de ce texte est donnée par Pascal Arnaud sur le site du Dictionnaire historique et biographique du Comté de Nice, la voici:

«…On a en effet proposé pour les Oxybiens une localisation qui va de l’est du Paillon à l’Estérel. On sait qu’ils occupaient la côte et qu’ils possédaient un port, peut-être identique à Aegitna, et que sur leur territoire coulait un fleuve du nom d’Apron, inconnu par ailleurs.
En faveur d’une localisation orientale, on peut avancer le fait que, d’après le récit de Polybe, les troupes d’Opimius, venues de Plaisance, arrive au contact des Oxybiens à Aegitna et que ce n’est qu’après la bataille qu’arrivent les Déciates, bien localisés dans les environs d’Antibes, comme si ces troupes, venues de l’est, avaient d’abord rencontré les Oxybiens, dès lors nécessairement situés à l’est des Déciates. La seule mention épigraphique des Oxybiens, à Vintimille, s’accorderait bien avec une telle localisation. La localisation d’Aegitna et du port des Oxybiens à Vaugrenier, proposé par Dugand, ne résiste pas à l’analyse archéologique. Strabon, entièrement dépendant de Polybe et dépourvu d’indication topographique ne peut être pris en compte, sauf lorsqu’il impose de localiser à l’ouest du Var le port des Oxybiens (4.1.9, C 184), auquel il confère une taille conséquente.
Le texte de Polybe, imprécis, transmis de seconde main, reflète de surcroît les conceptions géographiques très personnelles d’un auteur qui plaçait Marseille aux confins de l’Apennin et ne paraît n’avoir eu aucune connaissance précise des lieux. Il doit être l’objet d’une circonspection particulière.
En faveur de leur localisation dans l’Estérel, le témoignage de Pline (3.35) est déterminant, car il est très précis. Dans sa description linéaire des côtes, jamais prise en défaut, il mentionne d’ouest en est Fréjus, l’Argens, la regio Oxubiorum Ligaunorumque, Antipolis, la regio Deciatum et le Var. La présence certaine des Déciates dans la partie orientale du territoire d’Antipolis et la localisation du port des Oxybiens à l’ouest du Var par Polybe n’autorise guère d’autres localisations que l’Estérel et/ou ses confins orientaux. Dans l’état de notre documentation, il nous semble souhaitable de donner la préférence à Pline et de localiser ce peuple dans l’Estérel, ce qui expliquerait son nom.
En l’absence de tout mouillage de qualité susceptible de recevoir le qualificatif de port dans l’Estérel, la mention d’un port des Oxybiens de dimensions conséquentes, le plus important selon lui après Marseille et le port de guerre de Fréjus, si elle n’est pas le fruit d’une extrapolation de Strabon, ne peut que renvoyer à deux réalités : soit le port d’Arluc à Saint-Cassien, au pied de l’aérodrome de Cannes-Mandelieu, site d’une importante agglomération gallo-romaine, où un port important existait au Moyen Age, soit une installation antérieure au port césaro-augustéen de Fréjus et voisine de celui-ci (à Agay ?). Strabon, utilisant plusieurs sources d’époque variable n’aurait pas reconnu l’identité des deux sites. La seconde hypothèse est celle qui a aujourd’hui nos préférences…»

Une autre analyse, celle de J.E. Dugand qui a même écrit un livre sur le sujet. J. E. Dugand qui a dépouillé près de trois cents auteurs,  pose des problèmes de géographie historique : localisation d’Aegitna et du fleuve Apron, habitat des Oxybiens et des Déciates, qui débouchent sur une interprétation des documents archéologiques découverts dans la région d’Antibes. Il estime que les Ligures des ports indigènes empêchaient les Grecs de pêcher librement et qu’ils accomplissaient des actes de piraterie sur les installations industrielles de salaisons et de garum. Il place les Oxybiens à l’est des Déciates et l’ancienne Aegitna sur le piton conique des Hauts de Cagnes.

Comme on peut le constater, il y a de nombreuses interprétations de ce texte et de cette énigme historique. J’ai porté sur la carte les plus fréquentes localisation (il en existe d’autres, que je qualifierais de plus exotiques) que j’ai pu trouver concernant Aegitna. En partant de l’ouest, j’ai donc:

  1. Fréjus avant la création du grand port Forum Julii par César qui date de 49 av. J.C.
  2. Agay, nom approchant mais plutôt issu du grec Agathon (Αγαθή), il se pourrait qu’Agay et sa baie très protégée soit le port des Oxybiens et donc que l’oppidum fortifié se trouvât soit sur les hauteurs du cap Dramont soit juste derrière Agay dans les premiers contrefort de l’Estérel. Cela en ferait une théâtrale scène pour le déroulement des opérations. J’en fait ma favorite rien que pour cette raison.
  3. Arluc et Saint Cassien, le port à l’embouchure de la Siagne au niveau de l’actuelle La Napoule et l’oppidum dont de nombreuses traces ont été retrouvées dans la plaine quelques kilomètres en amont de La Siagne. Très probable, également et mérite une analyse approfondie pour un futur billet, peut-être ?
    Un très aimable lecteur de mon blog m’a fourni le lien suivant qu’il est intéressant de consulter http://stcassien.cannes.free.fr/Stcassien/conf2007.pdf.
  4. le site de Cannes et de la colline du Suquet. Certaines interprétations font dériver le nom de Cannes directement d’Aegitna, peu probable
  5. Villeneuve-Loubet et sur les hauteurs, le site de Saint Andrieu, ferait alors du Loup le fleuve Apron

Concernant le fleuve mentionné, Apron, certaines sources donnent de manière certaine La Siagne et d’autres disent ne pas être capable de l’identifier. Pourtant entre l’Argens qui est lui clairement nommé dans l’Antiquité Argenteum, jusqu’au Var qui est lui aussi clairement nommé Varum, nous n’avons guère que 2 grands fleuves La Siagne et Le Loup et 2 de moindres importances La Brague et La Cagne, du moins aujourd’hui car les choses ont peut être changé depuis.
Voilà, l’énigme reste donc entière et peut-être pour longtemps encore…

Bataille d’Aix en Provence (Aquae Sextiae)

Bataille d’Aquae Sextiae
Date 102 avant J.C.
Lieu Autour d’Aix en Provence
Auteurs Plutarque
Opposants Romains contre Teutons ou Germains (Ambrons, Cimbres, …)
Nombre de victimes autour de 100 000, peut-être 200 000

La bataille est plus récente et de ce fait plus abondamment décrite. Cependant la localisation exacte, autour de l’actuelle Aix-en-Provence, n’est pas précisément connue.  A Aquae Sextiae (Aix en Provence), en 102 avant J.C., les légions romaines commandées par Marius font faces à la horde de peuples germaniques, également appelés teutons (Cimbres, Ambrons et autres peuples venus de la frontière de l’Allemagne et du Danemark actuel). Ces peuplades avaient commencé leurs migrations aux alentours de 120 av. J.C. et avaient sillonné l’Europe de l’ouest avec femmes et enfants en une horde causant mort et ravage sur leur passage. Leur objectif premier étaient de gagner des contrées plus au sud, peut-être l’Espagne, pour s’installer. Après diverses pérégrinations dans le nord de l’Espagne, ils remontent vers la Provence quand Marius, le consul auréolé de la gloire de ses précédentes victoires, mit un point final à leur terrible migration lors de la bataille d’Aix en Provence. Le récit de cette bataille est savoureusement transcrit par Plutarque dans ce style qui inspira certainement Flaubert. Voici des extraits de la vie de Marius de Plutarque, ceux-ci donnent des indications sur la localisation géographique de cette bataille.

«…Cependant les Teutons, qui voyaient que Marius restait dans l’inaction, entreprirent de lui donner assaut dans son camp ; mais, reçus à coups de traits du haut des retranchements, ils perdirent quelques hommes, et alors ils résolurent de se porter en avant du côté des Alpes, qu’ils croyaient franchir sans danger. Ils plient donc bagage, et se mettent à défiler le long du camp des Romains. C’est alors surtout que leur nombre parut dans toute son immensité, à la longueur du temps que dura leur passage ; car, pendant six jours, dit-on, ils défilèrent sans interruption devant les retranchements de Marius. Et ils s’avançaient tout près, demandant aux Romains, par moquerie, s’ils avaient quelques commissions pour leurs femmes, parce qu’ils allaient être dans peu auprès d’elles. Lorsqu’ils eurent achevé de défiler, et pris le devant, Marius décampa aussi, et se mit à les suivre pas à pas, en ayant soin de camper toujours à côté d’eux, dans de bons retranchements et dans des positions fortes, afin de passer les nuits sans danger. Les deux armées marchèrent ainsi jusqu’à ce qu’elles arrivassent au lieu appelé les Eaux-Sextiennes. De là ils n’avaient plus guère à marcher pour entrer dans les Alpes ; c’est pourquoi Marius se disposa à leur livrer bataille. Il prit pour camper une position forte, il est vrai, mais où l’on devait manquer d’eau, et à dessein, dit-on, d’animer par là le courage de ses troupes. En effet, plusieurs se plaignant et disant qu’on mourrait de soif, il leur montra du doigt une rivière qui coulait près du camp des Barbares : « C’est là, dit-il, qu’il faut aller acheter à boire au prix de votre sang… »»

De ce passage nous avons l’indication de la proximité d’Aix en Provence (Eaux-Sextiennes) ainsi que la proximité d’une rivière en contre-bas des positions retranchées de Marius.  D’autres indications sont données dans la suite:

«…— Pourquoi donc, répliquèrent-ils, ne nous conduis-tu pas sur-le-champ contre eux, tandis que notre sang coule encore dans nos veines ? » Mais lui avec douceur :  » Auparavant, dit-il, nous avons à fortifier notre camp.  » Les soldats, quoique mécontents, obéirent ; mais les valets de l’armée n’ayant point d’eau, ni pour eux-mêmes ni pour leurs bêtes de somme, descendirent en foule vers le fleuve, emportant qui des cognées, qui des haches, qui des épées, qui des piques, avec leurs cruches, et décidés à se procurer de l’eau même en livrant combat. Ils ne furent attaqués d’abord que par un petit nombre d’ennemis, parce que la plupart étaient à prendre leur repos après le bain, ou à se baigner. Il jaillit dans cet endroit des sources d’eaux chaudes, et une bonne partie des Barbares s’y livraient au plaisir, savourant les délices et l’enchantement de ces lieux, lorsque survinrent les Romains. Aux cris des combattants, ils accourent plus nombreux ; et il était alors difficile à Marius de contenir plus longtemps ses gens, qui craignaient pour leurs valets. Le corps le plus belliqueux de l’armée ennemie, celui qui avait vaincu les Romains commandés par Manlius et Cépion ( on les appelait Ambrons, et ils formaient à eux seuls un corps de trente mille hommes), s’élança d’abord sur pied et courut aux armes. Appesantis par l’excès de la bonne chère, mais plus résolus et plus fiers que jamais, égayés d’ailleurs par le vin qu’ils venaient de boire, ils s’avançaient non pas en courant sans ordre et furibonds, et en poussant une clameur confuse, mais frappant leurs armes en cadence, bondissant tous en mesure, et répétant souvent leur nom : Ambrons ! soit pour s’appeler les uns les autres, soit pour effrayer l’ennemi en se faisant reconnaître. Ceux des Italiens qui descendirent les premiers contre eux furent les Liguriens. Lorsqu’ils eurent entendu ce cri et qu’ils l’eurent compris distinctement, ils répondirent par le même cri, comme étant de tout temps leur nom, car les Liguriens appellent leur race du nom général d’Ambrons. On répéta et on se renvoya souvent ce cri de part et d’autre avant d’en venir aux mains, et de chaque côté les chefs poussaient le même cri tour à tour, disputant à qui crierait le plus fort ; et ces clameurs excitaient et irritaient les courages.…»

La meilleure analyse que j’ai trouvé de cette bataille est celle de Luc Poussel dans son livre Pourrières, tombeau des Teutons. Pour résumer son propos, il précise que cette bataille est en fait une campagne qui s’étale sur quelques jours avec plusieurs points de rencontres entre les légions romaines et les teutons. Il s’agit même d’après lui de la bataille la plus sanglante qui ait jamais eu lieu sur le sol français. Il nous explique que Marius, en grand stratège, a préparé la place forte de Glanum (Saint-Rémy de Provence) pendant plusieurs années, fait creuser les fosses Marianes (qui portent donc son nom) pour alimenter facilement cette position depuis la mer,  puis a minutieusement étudié la façon de manœuvrer des teutons. En effet, Marius avait très bien compris la gravité de la situation, c’était pour les romains, la dernière chance d’arrêter cette horde. D’après Luc Poussel, cette bataille s’est donc joué depuis le camp de Glanum que les barbares essayent d’attaquer sans succès car nous l’avons vu il avait été soigneusement fortifié par Marius, il s’agit là du passage de Plutarque «…Cependant les Teutons, qui voyaient que Marius restait dans l’inaction, entreprirent de lui donner assaut dans son camp ; mais, reçus à coups de traits du haut des retranchements, ils perdirent quelques hommes, et alors ils résolurent de se porter en avant du côté des Alpes...», jusqu’à son dénouement final dans la plaine de Pourrières où le roi des Teutons Teutobodus est finalement tué. Soit près d’une centaine de kilomètres en contournant Aix  par le nord au niveau de l’oppidum d’Entremont puis en redescendant en rive gauche de l’Arc vers Trets pour déboucher dans la plaine de Pourrières pour attendre l’armée des Teutons et livrer la bataille finale.

Au passage, le texte de Plutarque lève une nouvelle interrogation concernant le cri commun partagé entre les Ambrons accompagnant les Teutons et les Ligures alliés des légions de Marius. Il s’agit de ce passage «...ils s’avançaient non pas en courant sans ordre et furibonds, et en poussant une clameur confuse, mais frappant leurs armes en cadence, bondissant tous en mesure, et répétant souvent leur nom : Ambrons ! soit pour s’appeler les uns les autres, soit pour effrayer l’ennemi en se faisant reconnaître. Ceux des Italiens qui descendirent les premiers contre eux furent les Liguriens. Lorsqu’ils eurent entendu ce cri et qu’ils l’eurent compris distinctement, ils répondirent par le même cri, comme étant de tout temps leur nom, car les Liguriens appellent leur race du nom général d’Ambrons. On répéta et on se renvoya souvent ce cri de part et d’autre avant d’en venir aux mains, et de chaque côté les chefs poussaient le même cri tour à tour,…». Camille Jullian note ce point dans son Histoire de la Gaule, mais ne donne pas d’explication convaincante. D’après lui ce cri commun s’explique par des origines ancestrales communes du grand peuple Celto-Ligure ou d’une langue ancestrale celtique partagée depuis le nord de l’Europe jusqu’aux Alpes ? Faut-il donner de l’importance à cette nouvelle énigme ou la prendre comme une petite diablerie de Plutarque ? L’avenir nous le dira peut-être.

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2 commentaires pour Deux grandes batailles antiques sur le sol de Provence

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