L’histoire commence avec l’écriture

Nous avons tous appris à l’école primaire que l’Histoire commence avec l’apparition de l’écriture. J’ai pris le temps qu’il fallait pour mettre en forme dans mon esprit puis dans ce billet l’ensemble des réflexions que m’inspirait cette phrase. Elle m’emmènera sur le chemin qui mène aux sources de l’écriture. J’ai été fasciné par le parcours qui, des premiers graffitis sur un mur de grotte ou sur un galet, mènera à l’élaboration d’œuvres monumentales. frise temporelle des premiers écrits

Pour le lecteur qui voudrait accéder rapidement aux étapes clefs, voici les temps forts de ce billet:

  1. «il n’y a pas d’histoire, au sens restreint, sans écriture», une explication de texte bien utile de l’historien Bernard Sergent ->
  2. L’histoire du fameux galet gravé d’Antibes ->
  3. De l’indéchiffré au déchiffré, en passant par l’écriture ->
  4. Qu’est-ce que l’épigraphie, découvrez les IG et le CIL ->
  5. Deux textes fondateurs de l’antiquité grecque ->
  6. Les site historiques de l’Iliade et de l’Odyssée présentés sous la forme d’une carte ->

Je voulais insister sur la facilité avec laquelle nous pouvons, aujourd’hui, accéder aux corpus textuels issus de toutes époques et de tous horizons grâce aux outils informatiques. Je me suis attaché tout au long de ce billet à mettre en avant cette nouvelle possibilité qui me paraît fondamentale. La somme des connaissances n’a jamais été aussi exhaustivement mise à disposition de tout un chacun. Il s’agit «simplement» pour l’internaute d’être en mesure de retrouver l’information. J’essayerai dans ce billet de faciliter cette recherche en donnant le maximum de pointeurs vers les corpus électroniques. Un premier outil indispensable pour se retrouver dans le dédale des abréviations utilisées avec aisance par les historiens est la liste des abréviations publiée en ligne sur le très intéressant site de l’Institut français d’archéologie orientale (voir http://www.ifao.egnet.net/uploads/publications/enligne/Abreviations.pdf). Mais revenons aux fondamentaux, Bernard Sergent éclaire la frontière entre histoire et préhistoire dans un article publié dans la revue Afrique & histoire en 2006:

«…On sait en effet qu’il n’y a pas d’histoire, au sens restreint, sans écriture. Samuel Noah Kramer a pu écrire L’histoire commence à Sumer parce qu’il était assyriologue, c’est-à-dire qu’il savait lire les textes cunéiformes en sumérien, et en tirait un enseignement historique. L’apparition de l’écriture trace la ligne qui sépare l’histoire de la préhistoire. Il y a évidemment, en cette question, inégalité des nations et des régions du monde : les documents écrits remontent au IIIe millénaire avant notre ère en Mésopotamie et en Égypte, au IIe en Anatolie et en Grèce… et à un peu plus d’un siècle à peine pour certaines régions d’Afrique, d’Amérique du Sud ou de Nouvelle-Guinée intérieures…»

Et de continuer quelques lignes plus loin

«…Comparons ainsi ce qui est connu de civilisations préhistoriques bien étudiées, grâce à une grande abondance de documents, telles la culture magdalénienne en France, ou la culture danubienne néolithique en Europe centrale : il faut bien considérer que, malgré les efforts et la rigueur des archéologues, ces deux cultures, parmi les mieux explorées de la préhistoire européenne, sont infiniment moins connues que celles d’Égypte ou de Mésopotamie dès le IIIe millénaire. Il nous manque en effet : • toute idée de la ou des langues parlées en ces cultures ; • les noms des personnages divins ou héroïques, les mythes, la plupart des rites ; • les notions politiques de base, la question de savoir si l’on avait à faire à des chefferies ou à un système plus ou moins démocratique, une unité au niveau du village ou de la bande, ou des fédérations plus vastes, la délimitation éventuelle d’unités politiques amples, possibles, par exemple, mais non prouvées, dans le cas des Danubiens ; • et évidemment tout événement historique. Ce qui n’est pas rien, tant un événement historique précis (bataille, traité, mort précoce d’un chef, etc.) peut influer sur le cours de l’histoire….»

L’Histoire au sens général englobe histoire et préhistoire. Bernard Sergent nous indique donc que l’histoire « au sens restreint » peut commencer lorsqu’il existe un témoignage écrit, aussi infime soit-il. Cette trace, même infinitésimale, trace la frontière entre histoire et préhistoire. L’historien pourra étudier la chose écrite et s’appuyer sur tous les documents, quelque soient leurs formes et leurs états de conservation. L’ensemble de ces documents rassemblés formeront un corpus qui permettront d’avoir une vision globale et analysable d’un domaine historique.
Cependant l’Histoire au sens général ne s’arrête pas à l’écriture. Mais alors que pouvons nous apprendre quand nous n’avons pas de témoignages écrits ? Bernard Sergent nous donne des réponses dans la suite de cet article:

«…L’archéologie, en revanche, renseigne excellemment dans un domaine précis, celui de l’histoire des techniques et des acquisitions de biens naturels (mise en culture de plantes, domestications des animaux) – et elle le fait souvent mieux que les textes qui, dans bien des cas, sont muets sur nombre d’aspects de la vie pratique. Elle renseigne sur les gestes techniques, l’habitat, mais n’a souvent rien à dire sur les superstructures, – les polémiques allant d’ailleurs bon train en ce secteur –, très partiellement l’habillement. Elle apporte beaucoup plus sur les morts que sur les vivants…»

Maintenant que Bernard Sergent a mis les mots justes sur cet adage de notre enfance, de nouvelles questions m’assaillent. Si l’histoire commence avec l’apparition de l’écriture, où et comment commence l’écriture ? Comment nous sont parvenus ces écrits ? qui parfois datent de 5000 ans. Comment ont-ils résisté à l’usure du temps ? Quelle est la  différence entre écriture et écrits ? J’essaye de comprendre la portée de «la découverte» de l’écriture. Pour rester dans un univers qui m’est proche et agréable, j’ai envie de parler des premiers écrits grecs. Ceux-ci sont fondateurs pour ce qui concerne notre culture européenne. revenir à l’intro ->

Pierre, Argile, Papyrus, Parchemin, Papier

sont autant de supports utilisés pour graver et tracer les écrits de l’antiquité avant l’invention de la pâte à papier puis aujourd’hui de la numérisation. La pierre a gardé trace des premiers signes d’écriture, elle reste le support primitif de l’expression humaine sous toutes ses formes. Mais surtout, elle a été choisie délibérément chaque fois qu’on a voulu donner au message un caractère de durée et de solennité. Matériau quasi indestructible, la pierre pérennise le message qu’elle porte. Le papyrus est un support plus facile à utiliser que la pierre, au jour le jour. Sa production est un quasi monopole de l’Égypte antique. La fabrication du papyrus à partir de la plante Cyperus Papyrus a été décrite par Pline l’Ancien. Pour faire simple, le papyrus est à l’antiquité ce que la feuille de papier est au 20ème siècle. Dans l’antiquité, en Europe et au Proche-Orient, c’est le support usuel pour écrire ce que l’on a à écrire, que ce soit une lettre, un document administratif ou une œuvre littéraire. Le papyrus étant un bien de consommation courant, Pline (livre 13 chapitre 23) nous explique qu’à son époque, il existe neuf qualités «commerciales» de papyrus.Une étude intéressante et exhaustive sur le papyrus est disponible sur le net. C’est à la page 29 de cette étude que sont détaillées les différentes qualités de papyrus antique. Cependant, le papyrus se dégrade très vite dans les climats humides, c’est pourquoi il a été surtout retrouvé en Égypte et dans les fameuses grottes de la mer Morte où le climat est sec. Des milliers de papyrus ont été retrouvés autour de la mer Morte dont certains datent du 3ème siècle avant J.C. Le plus vieux papyrus européen, ou considéré comme tel, a été découvert en 1962 près de Thessalonique en Grèce, il s’agit du papyrus de Derveni, il a été approximativement daté  aux années 350 av. J.C. L’argile, sous forme de tablette, était le support privilégié des mésopotamiens. Elle a été également beaucoup utilisée par les phéniciens et les grecs anciens. Une preuve supplémentaire, s’il en fallait, de l’intensité des échanges opérés autour de la mer Égée. Le parchemin, peau animale traitée, est le support essentiel du livre du début de notre ère jusqu’au IXe siècle au Proche-Orient, et durant tout le Moyen Âge en Occident. Sa fabrication à partir de peaux, le plus souvent de mouton, de veau ou de chèvre, a été mise au point vers le IIe siècle avant J.-C. à Pergame (Asie Mineure) pour remplacer le papyrus, alors monopole de l’Égypte. Et le papier me diriez-vous ? En fait le papier était connu des Chinois depuis l’antiquité, cependant il n’est parvenu en Orient puis en Europe que très tardivement suite à une bataille opposant Arabes et Chinois au 8ème siècle de notre ère. Vous retrouverez toutes ces informations concernant les supports à l’écriture dans le très complet dossier de la BnF.

L’étude des textes anciens gravés ou écrits sur différents supports a fait émerger de nouvelles disciplines au sein de la grande discipline de l’Histoire. Je les ai regroupées dans ce petit tableau.disciplines historiques liées à l'études des textes anciensL’étude de l’Histoire se ramifiant sans fin, il existe encore de nombreuses disciplines spécialisées sur des domaines très précis comme l’étude des codex, codicologie ou l’étude des sceaux, sigillographie, et bien d’autres encore.
La philologie se concentre sur le texte lui-même une fois celui-ci extrait de son support originel. Le philologue doit retrouver le sens d’un texte qui peut être original et unique, parfois très court, mais qui peut également avoir été écrit sur plusieurs supports à plusieurs époques et dans des langues différentes. C’est alors un texte de référence ou un texte sacré qui a fait l’objet de nombreuses copies et de non moins nombreux commentaires. Je parlerai de certains de ces textes dans la suite de ce billet. Dans tous les cas de figure, le philologue doit avoir plusieurs cordes à son arc. Si le texte est unique, il doit le comprendre avec le contexte, parfois inexistant, dont il dispose. S’il est multiple, il doit faire face à une complexité encore plus importante car il est confronté à plusieurs langues, généralement mortes, et à des versions du texte présentant de nombreuses variantes allant jusqu’à des contre-sens entre les différentes éditions du texte. L’exemple, par excellence, de ce genre de texte est l’ancien testament qui existe en tant de langues (hébreux ancien, grec ancien, araméen, latin,…) et qui fut copié tant de fois. Ne pouvant embrasser toutes ces connaissances, le philologue doit se spécialiser. Soit sur l’aspect linguistique, il deviendra alors, par exemple, helléniste ou assyriologue soit sur une époque ou une version bien précise du texte. On est alors en droit de se demander: la spécialisation extrême, nécessaire face à la multiplicité, permet-elle finalement d’avoir une compréhension fidèle de certains textes ?

Galet Terpon d’Antibes

Témoignage de ces supports ancestraux, retrouvé dans la région d’Antibes en 1866, le fameux galet dit «Terpon» est visible au musée d’Antibes.

Galet Terpon (photo Musée d’Histoire et d’Archéologie d'Antibes)

Galet  Terpon (photo Musée d’Histoire et d’Archéologie d’Antibes)

Il s’agit d’une des plus anciennes traces écrites connue et déchiffrable des Alpes Maritimes. Cette inscription remonte aux alentours du 5ème siècle avant J-C. Les personnes qui goutent au grec ancien peuvent très distinctement lire sur ce galet d’une soixantaine de centimètres de long l’inscription suivante:

ΤΕΡΠΩΝΕΙΜΙΘΕΑΣΘΕΡAΠΩΝΣΕΜΝΙΙΣΙΑΦΡΟΔITHΣ ΤΟΙΣΔΕKΑΤΑΣΤΗΣAΣΙΚYΠPIΣΧΑΡΙΝΑNΤΑΠOΔΟΙΗ

La traduction qui semble être admise est quelque chose approchant

« je suis Terpon serviteur de l’auguste déesse Aphrodite que Cypris accorde ses faveurs à ceux qui m’ont placé ici »

D’après de fines analyses d’érudits philologues, ce petit texte à la gloire d’Aphrodite (la phrut phénicienne), déesse vénérée par les antipolitains, aurait une connotation libertine. Terpon serait le nom d’un des grivois Silènes de la mythologie grecque que la forme allongée du galet est censée symboliser dans une métaphore très imagée. Cette tournure de texte n’est pas faite pour nous étonner, elle confirme le caractère jovial des phocéens, ces migrants venus d’Asie Mineure coloniser le sud est de la France. revenir à l’intro ->

De l’indéchiffré au déchiffré, en passant par l’écriture

De l’indéchiffré

https://i0.wp.com/upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/96/Lascaus%2C_Megaloceros.JPG/220px-Lascaus%2C_Megaloceros.JPGL’expression des dessins des grottes de Lascaux ou de Cosquer est très puissante. Classer ces gravures du côté de l’art ou du côté de l’écrit est une affaire d’interprétation. L’art exprime toujours un message dans ou hors du temps. Les artistes qui réussissent à transmettre un message intemporel sont reconnus comme des génies. Cependant si je me projette dans la posture d’interpréter les gravures de Lascaux comme une écriture, que puis-je dire ? Lascaux gravure du puitCe dessin de cerf surmontant un ensemble de points se traduit en «notre tribu a abattu deux petits cerfs puis quatre gros, un de taille moyenne peut-être douze cors, à nouveau un gros, deux moyens puis pour finir deux gros. Le plus gros était un magnifique 18 cors. La saison a été très bonne, c’est une saison de référence.» La gravure dite du puits, ci à droite, exprime clairement un épitaphe à un chef valeureux, le plus vigoureux d’entre tous, mortellement blessé par un coup de corne de bison qui lui même avait été mortellement blessé. Je pourrais continuer mes naïves supputations au sujet des gravures de la vallée des Merveilles alors qu’Henry de Lumley a déjà fait un savant travail de déchiffrement au sujet de ces gravures, voici ce qu’il en dit dans la revue Chemins d’étoiles:pictogramme du « sorcier » «…Les gravures rupestres des peuples du Chalcolithique forment une proto-écriture. L’homme a inscrit des idéogrammes sur les parois, polies par les glaciers quaternaires de la région du mont Bégo, en particulier dans la Vallée des Merveilles, le val de Fontanalba, la vallée de Valmasque, la Valauretta. Il s’agit d’un langage symbolique inscrit dans la pierre… un codex de pierre. Ce sont des signes en relation avec les mythes de ces premiers peuples agriculteurs et pasteurs des Alpes méridionales, de ces premiers métallurgistes. Le Panthéon de ces peuples de l’Âge du Bronze était en effet occupé par deux divinités principales : le dieu Taureau, ou le dieu Bégo (car Bégo veut dire Taureau), maître de l’orage, dispensateur de la pluie fertilisante ; et la déesse Terre, qui doit être fécondée par le dieu du Ciel. C’est le couple divin primordial…» S’appuyant sur les analyses scientifiques des gravures des Merveilles ainsi que sur le matériel archéologique présent Henry de Lumley et son équipe sont arrivés aux interprétations les plus fines qu’il est possible de produire. Cependant comme le dit Bernard Sergent, nous n’arriverons jamais au niveau de précision que pourrait avoir un texte écrit déchiffré. Ce texte pourrait par exemple préciser le nom des divinités, des chefs et des lieux visités, la description et la signification des rites, leur périodicité, l’organisation sociale. Sans me tromper, je pense qu’Henry de Lumley aurait plaisir à déchiffrer un petit texte de ce genre, même s’il ne faisait que quelques lignes.

En passant par l’Écriture

Si les pictogrammes de la Vallée des Merveilles ne sont pas de l’écriture (de la proto-écriture précise Henry de Lumley), alors qu’est-ce qui est de l’écriture ? A partir de quel moment peut-on réellement parler d’écriture ? Une possible définition, un peu formelle, serait de dire qu’il y a écriture à partir du moment où il existe un nombre significatif de textes utilisant le même ensemble de signes ou de symboles. Pour continuer dans les définitions, je propose de préciser ce qu’on entend par signes, ils sont à ranger dans trois catégories. (1) il y a les logogrammes qui regroupent les pictogrammes qui sont des représentations graphiques d’un objet comme celui du « sorcier » illustré ci-dessus et les idéogrammes qui représentent un concept, une idée. Ainsi le logogramme peut se prononcer quelque soit la langue. Le logogramme est dans la ligne directe des gravures rupestres, il a été peu à peu «domestiqué» pour composer un signe faisant partie d’une écriture. (2) les syllabogrammes sont des signes qui ont perdu leur sens graphique et qui ne représentent donc plus un objet mais un son ou une syllabe. Les syllabogrammes commencent à s’abstraire de leur signification première mais gardent un lien qu’on pourrait dire mnémotechnique vers le son de la syllabe qu’ils représentent. En fait les syllabogrammes sont des signes qu’on assemble comme dans les rébus pour former des mots. Comme le montre l’image ci-dessus, le syllabogramme du pied et celui du thon ont perdu leur sens premier pour composer un nouveau son composé piéton. Au final le syllabogramme du thon sera utilisé chaque fois qu’on voudra produire le son (ou la syllabe) «ton» et on aura perdu le sens originel du poisson. Cet exemple est bien entendu imaginaire mais l’exemple avec l’évolution du pictogramme représentant la maison, prononcé «BEITH» dans les anciennes langues sémitiques, vers la lettre B est lui bien réel. (3) les lettres sont donc l’évolution ultime de ce processus, chaque lettre de l’alphabet représente un son unique. Leur forme est souvent issue d’un pictogramme antique qui s’est peu à peu déformé pour obtenir un symbole plus simple à dessiner comme pour l’exemple du B qui est issue du pictogramme de la maison, BEITH. Il n’est pas possible de parler d’écriture sans parler de la langue utilisée pour la lire. Une écriture va de paire avec une langue sauf dans le cas de logogrammes purs. Cependant très vite l’écriture à quitté son aspect dessiné pour aller vers des signes représentants des sons dans un but de rapidité. A partir du moment ou existe le lien entre le signe et le son comme c’est le cas pour les syllabogrammes et les lettres de l’alphabet, il n’est plus possible de dissocier l’écriture et la langue. Cependant il n’est pas nécessaire de la connaitre au sens de savoir la parler couramment. Il suffit d’avoir quelques repères concernant cette langue, par exemple connaitre des noms propres qui permettent de créer les premiers liens «son – signe» puis de fil en aiguille de gagner peu à peu de nouveaux liens «son – signe». C’est de cette façon par exemple qu’ont été déchiffrées les langues mésopotamiennes. Il est possible également de se raccrocher à des langues proches ou plus anciennes sur lesquels des connaissances ont déjà été acquises comme par exemple les langues de souche indo-européenne. Les linguistes repèrent des similarités en s’appuyant sur une langue voisine, dans le temps ou dans l’espace, pour effectuer le travail de déchiffrement. Le grec est une langue indo-européenne de type «centum» qui est une évolution d’une langue primitive indo-européenne commune. L’évolution dite de type «satem» concerne une branche de langues indo-européennes qui ont évoluées vers les langues slaves et indo-iraniennes. Cette approche demande beaucoup de connaissances techniques en matière de linguistique et il est très facile de se fourvoyer en des conclusions rapides et hasardeuses dès qu’on ne possède pas toutes les compétences. Les débats de spécialistes en la matière sont acharnés et les certitudes peu nombreuses. Cependant concernant la dualité langue indo-européenne, peuple indo-européen, il faut préciser que:

  • autant la certitude d’une langue commune partagée par de nombreux descendants indo-européens existe,
  • autant l’identification d’un peuple originel indo-européen adossé à cette langue est loin d’être vérifié. Les historiens les plus rigoureux n’admettent pas cette hypothèse.

De l’Écriture indéchiffrée

Poser ces définitions permet de constater qu’il est possible de comprendre la signification des textes écrits avec des signes du type logogrammes même si on ne sait pas comment ils étaient prononcés à l’oral. Il suffit en quelque sorte de se laisser guider par le sens dessiné. En revanche dès que l’écriture utilise des signes abstraits de type syllabogrammes ou lettres,  il n’est plus du tout possible ni de comprendre le sens ni de savoir comment était prononcé les textes. La genèse de l’écriture du grec et de son alphabet est certainement un des sujets historiques les plus étudiés.  Il est intéressant car les chercheurs disposent d’énormément de matériel archéologique qui a été exhumé tout autour du bassin de la mer Égée. Ils disposent également d’une énigme passionnante composée de trois écritures ayant de frappantes ressemblances mais dont une seulement est déchiffrée. Ces trois écritures dont le chemin mène vers la langue grecque primitive appelé grec commun sont celles dont je vais maintenant parler. Pour aborder ces écritures, il faut se déplacer en Crète à l’époque de la grande civilisation minoenne.

Hiéroglyphe crétois (sceau) issu de http://dbas.sciant.unifi.it

Hiéroglyphe crétois (sceau) issu de http://dbas.sciant.unifi.it

Ma vision éminemment schématique de l’origine des premiers textes grecs a pour point de départ les hiéroglyphes crétois. Cette écriture syllabique utilise essentiellement une petite centaine de syllabogrammes et quelques logogrammes. Elle est utilisée à la fin du troisième millénaire (autour de 2000 avant J.C.) et jusque environ 1400 avant J.C en Crète quasi uniquement. Elle a été nommé ainsi par Arthur Evans qui la découvrit, en référence aux hiéroglyphes égyptiens. En effet dans le tracé, les hiéroglyphes crétois font penser au hiéroglyphes égyptiens. Cependant la comparaison s’arrête là puisqu’il n’y a pas d’autres parentés établies entre ces deux systèmes d’écriture. Nous ne possédons que quelques centaines de «textes» rédigés en hiéroglyphes crétois essentiellement des sceaux imprimés sur des tablettes d’argile comme l’illustre la photo ci-contre. Ces sceaux font penser à un cachet qu’un chef minoen utiliserait pour signer un message ou un contrat commercial. La pauvreté du corpus et la brièveté des textes ne permettent pas de déchiffrer cette écriture. Seul le système de numérotation a été déchiffré, il est simple et décimal utilisant unités, dizaines, centaines et milliers. La langue associée pour prononcer ces «textes» n’est pas connue non plus. Il en va de même pour les textes écrits dans le second système d’écriture qu’est le linéaire A. Ces textes se retrouvent également en Crète et sont contemporains aux hiéroglyphes crétois. Le corpus est plus étendu puisque nous possédons autour de 1500 textes. Pour donner un ordre de grandeur, ces textes tiendraient sur une petite dizaine de page A4. Cette écriture mélange des logogrammes et une centaine de syllabogrammes. Le nom vient du fait que l’écriture semble se rédiger linéairement plutôt de gauche à droite contrairement aux hiéroglyphes qui n’avaient pas réellement de sens d’écriture.Reproduction du disque de Phaïstos Sur le dessin du hiéroglyphe ci-dessus, on peut clairement identifier une croix en bas à gauche qui indique le point de départ de la lecture, un peu à la manière d’une marque de ponctuation. En partant de cette croix, il faudrait en connaitre plus pour comprendre comment et dans quel sens lire la suite. Un exemple fameux d’écriture non-linéaire est celle utilisée sur le disque de Phaïstos dont figure une reproduction en photo ci-contre. Bien que n’étant pas déchiffré, il a été supposé que le sens de lecture ou d’écriture de ce disque soit circulaire. Le disque de Phaïstos a été découvert en Crète, à Phaïstos, et daterait de l’époque des hiéroglyphes. Cependant, il faut utiliser le conditionnel car concernant ce disque rien ne peut être affirmé jusqu’à son authenticité que certains mettent en doute. En effet il pourrait s’agir d’un faux monté de toutes pièces par des faussaires spécialisés dans les objets antiques qui auraient pu s’inspirer d’une autre fameuse pièce, le disque de Magliano, vestige de l’écriture archaïque étrusque, photo ci-après. A ce jour, le disque de Phaïstos est un hapax, c’est à dire un document isolé rédigé dans une écriture qui n’est utilisé que pour cet objet.
maglianoLa plupart des documents en linéaire A ont été retrouvés gravés sur des tablettes d’argile. Ils sont considérés comme étant des documents comptables et administratifs. En quelque sorte des fiches comptables des palais crétois qui dénombrent les productions, les personnels et autres éléments administratifs. Quelques idéogrammes identifiés représentent le pain, le blé, le terme «total», comme celui qui apparaîtrait sur une facture, suivi de nombres, les mêmes que ceux des hiéroglyphes. Mais tout cela reste au niveau de supputations et ce sont, à ce jour, les rares éléments dont un déchiffrement a été proposé. La langue notée par le linéaire A est également inconnue, ce qui n’aide pas pour le déchiffrement.

tiré de Recueil des inscriptions en Linéaire A, Louis Godard et Jean-Pierre Olivier, tiré de http://cefael.efa.gr

tiré de Recueil des inscriptions en Linéaire A, Louis Godard et Jean-Pierre Olivier, en ligne sur http://cefael.efa.gr

Le linéaire A partage à la fois des syllabogrammes avec les hiéroglyphes crétois et avec le linéaire B. Le fait que le linéaire A apparaisse à peu près à la même époque que les hiéroglyphes crétois et que certains textes semblent reproduire des hiéroglyphes crétois posent plus de questions qu’ils n’en résolvent. Est-ce deux types de notation pour une même langue, est-ce que le linéaire A note une autre langue que les hiéroglyphes, ou est-ce que plusieurs langues se cachent derrière ces notations ? Les langues candidates sont nombreuses, allant des langues grecques, aux langues anatoliennes que ces dernières soient d’origine indo-européennes comme le hittite, le louvite ou le lycien ou qu’elles soient d’origines sémitiques, ou même d’autres origines encore. Le corpus des textes en linéaire A est soigneusement répertorié par les travaux de Louis Godart et Jean-Pierre Olivier sous l’égide de l’École française d’Athènes dans le fabuleux dossier des Études Crétoises. Ce dossier est disponible en ligne, ce qui fait le bonheur des amateurs et nous permet d’accéder à ce fantastique puits de connaissance. Je me suis permis d’emprunter une illustration dans ce dossier de  l’École française d’Athènes afin de donner un aperçu d’une tablette inscrite en linéaire A pour tous les amateurs, dont je fais bien entendu parti. Toutes ces interrogations ne nous ont pas fait avancer vers la langue grecque, cependant il suffisait d’un peu de patience pour en arriver au linéaire B.

A l’Écriture déchiffrée

En effet le chemin qui mène à l’écriture du grec doit emprunter les deux étapes précédentes même si les chercheurs semblent persuadés que ces deux premières écritures n’ont jamais servi à noter du grec.  La filiation du linéaire B avec le linéaire A est évidente même pour les néophytes: il y a unité de lieu d’origine, la Crète et évident partage de signes sous la forme de syllabogrammes communs. Le linéaire B semble apparaitre au 15ème siècle avant J.C. comme une épure du linéaire A. De très nombreuses tablettes ont été retrouvées à Cnossos en Crète par Sir Arthur Evans au début du 20ème siècle. Ce dernier pense tout de suite à une évolution du linéaire A. Cependant la découverte que fait Michael Ventris en cette année 1952 va ébranler tous les historiens hellénistes. Il réussi à déchiffrer le linéaire B et surprise, cette écriture note une forme très ancienne du grec, c’est à dire la langue des Mycéniens de Schliemann (dont je parlerais par la suite). Son déchiffrement est implacable et ne laisse aucune part au doute.

Comme dans tout le champ de la science, une découverte majeure pose plus de nouvelles questions qu’elle n’en résout. Comment cette écriture fondamentalement crétoise depuis plusieurs siècles a-t-elle finie par tomber aux mains des Mycéniens ?

tablette PY An 1 29 sur minoan.deaditerranean.com

tablette PY An 1 29 sur minoan.deaditerranean.com

Plusieurs scénarios s’offrent à nous. Les Mycéniens auraient pu s’approprier le linéaire A qui a été répandu dans tout le pourtour du bassin de la mer Égée et le ramener en Crète sous la forme du linéaire B lorsqu’ils prirent pied sur le sol crétois pour renverser le royaume Minoen. Les dates concorderaient autour du 15ème siècle avant J.C. Sinon plus simplement, ils auraient pu directement «emprunter» ce système d’écriture lors de leur venue en Crète et se l’approprier. Le corpus des textes en linéaire B est bien entendu disponible en ligne sur DAMOS qui permet de rechercher par origine des tablettes (Pylos, Knossos, etc..) ou même par mot. En tapant «pa-te» dans ce moteur, on s’émerveille de voir que depuis plus de 3000 ans ce mot à fort peu évolué et désigne toujours le pater familias. minoan.deaditerranean.com propose une très belle mise en page des tablettes, ainsi que les traductions des principaux mots. Je me suis permis d’extraire de ce site la présentation de la tablette trouvée à Pylos (souvenez-vous du palais de Nestor de l’Iliade, voir la carte ci-dessous). Cependant il s’agit là d’une voie sans-issue pour l’écriture du Grec puisque, par exemple, les textes d’Homère n’ont pas été écrits en linéaire B. Il semble donc que cette écriture prenne fin en même temps que les Mycéniens. Il ne s’agit que d’une étape dans l’élaboration du Grec classique et de son écriture. L’aventure de l’alphabet grec n’est donc pas finie, j’en touche quelques mots dans le billet suivant. Poursuivons donc notre longue quête des écrits grecs qui a failli prendre forme avec les Mycéniens. Peut-être qu’un jour sera exhumée une œuvre majeure sous la forme d’une série de tablettes en linéaire B comme ce fut le cas pour l’épopée de Gilgamesh qui fut découverte gravée sur douze tablettes à Ninive en Mésopotamie. Cependant aujourd’hui nous devons faire un bond de 4 siècles depuis la fin de cette époque mycénienne pour atterrir au 8ème siècle avant J.C. Ce raccourci permet de traverser les turbulences des siècles obscurs qui font suite à l’effondrement de la culture Mycénienne pour se projeter à la lumière de la langue grecque classique et son alphabet de 24 lettres. J’ai eu tout le loisir de documenter ces quatre siècles de mise en place de l’écriture grecque dans un autre billet de ce blog. revenir à l’intro ->

IG et CIL

Sous ces deux acronymes ramassés se cachent un trésor de milliers d’inscriptions grecques (IG) et latines (CIL) patiemment recueillies, dans un premier temps, par des épigraphistes allemands. Cependant l’ampleur de la tâche a rapidement dépassé les épigraphistes allemands pour être pris à bras le corps par toutes les bonnes volontés. Épigraphie est le terme qui désigne la science ou l’étude des inscriptions. Au 19ème siècle, moment où cette discipline prend son essor, un épigraphiste est donc un historien ou un archéologue qui délaissant un peu sa discipline d’origine, se spécialise dans l’étude de toutes les inscriptions gravées. Les principaux supports sont donc la pierre, les tablettes, les murs des villas comme par exemple ceux de Pompéi comme en témoigne ce site original. Prenant une dimension scientifique, le classement des inscriptions s’est progressivement construit en regroupant ces dernières par zones géographiques et en les numérotant rigoureusement pour obtenir une cartographie précise. Le corpus des inscriptions grecques (IG) est donc découpé selon les régions d’appartenance, comme suit:

  • IG I à III, région de l’Attique, c’est à dire autour de la ville d’Athènes.
  • IG IV et V, région du Péloponnèse (Argolide, Epidaure, Laconie, Messénie, Arcadie)
  • IG VII et IX, Grèce centrale (Mégaride, Béotie, Phocide, Locride, Étolie, Acarnanie, iles de la mer Ionienne, Thessalie).
  • IG X, Grèce du nord (Épire, Macédoine, Illyrie, Thrace,…
  • IG XI et XII, iles de la mer Égée (Delos,Eubée, Samos,…), le XIII est en cours sur la Crète
  • IG XIV, Italie, Sicile et Ouest dont la France
  • IG XV, Chypre en cours

Cette classification permet de ranger notre inscription du galet d’Antibes à IG XIV 2424, soit en ligne à l’adresse suivante. Toutes les inscriptions grecques de la région d’Antibes sont référencées de IG XIV 2424 à IG XIV 2430 et comportent notamment trois inscriptions trouvées sur les iles de Lérins  2427, 2429 et 2430. Il en va de même pour le Corpus des Inscriptions Latines (CIL) et c’est sur le même principe que sont établies des zones géographiques, comme l’illustre cette magnifique carte tirée du site web de la Berlin-Brandenburg Academy of Sciences and Humanities.

Localisation géographique des volumes du CIL (carte tirée de cil.bbaw.de de la Berlin-Brandenburg Academy of Sciences and Humanities)

Localisation géographique des volumes du CIL (carte tirée de cil.bbaw.de de la Berlin-Brandenburg Academy of Sciences and Humanities)

Deux volumes nous intéressent tout particulièrement le XII traitant de la province de la Gaule Narbonnaise et le V traitant de la Gaule Cisalpine qui englobe la province des Alpes Maritimae. Notre actuel département des Alpes Maritimes se retrouve coupé en deux entre les deux anciennes provinces, la frontière se situant au niveau du Var (le fleuve). La banque de données épigraphique Clauss/Slaby donne accès à un moteur de recherche en ligne à l’adresse suivante. Ce moteur permet par exemple une recherche d’inscriptions par province romaine. En renseignant le champ «Province» avec «Alpes Martimae», on obtient les 608 inscriptions de la province romaine des Alpes Maritimes dont celle (CIL V 7817) du fameux trophée de La Turbie listant les terribles peuples celto-ligures soumis par Auguste: «…Trumpilini Camunni Vennonetes Vennostes Isarci Breuni Genaunes Focunates / Vindelicorum gentes quattuor Cosuanetes Rucinates Licates Catenates Ambisontes Rugusci Suanetes Calucones / Brixentes Leponti Viberi Nantuates Seduni Veragri Salassi Acitavones Medulli Ucenni Caturiges Brigiani / Sogiontii Brodionti Nemaloni Edenates (V)esubiani Veamini Gallitae Triullatti Ectini / Vergunni Egui Turi Nemeturi Oratelli Nerusi Velauni Suetri» revenir à l’intro ->

Deux textes fondateurs de l’antiquité grecque

Ces milliers de fragments de connaissance jadis connus de quelques seuls érudits sont maintenant à la portée de tous grâce à la magie du web. Cependant ces petits ruisseaux ne font pas les grandes rivières. Concentrons nous maintenant sur la genèse de ce qui sera une révolution pour l’humanité: l’écriture et sa démocratisation. Il ne s’agit plus maintenant d’expression donnant lieu à interprétation ou de représentations ésotériques réservées à une caste dirigeante. Il s’agit d’une codification qui, selon l’expression, fixe noir sur blanc pour le plus grand nombre ce qui restait globalement au niveau de l’oralité. Personne ne doute qu’un langage évolué était utilisé depuis plusieurs dizaines de millénaires aux quatre coins de la planète. Cependant l’écriture a révolutionné les rapports humains apportant aussi très certainement de très grandes évolutions dans le langage lui-même. Cette magnifique invention d’une écriture basée sur un alphabet simple devait nous donner de plus grandes œuvres. Des œuvres grandioses construites comme des palais à plusieurs pièces, faisant appel à l’imagination et à la réflexion. Des œuvres de génies capables de sublimer la culture et la connaissance des peuples. De grandes œuvres nous sont parvenues depuis les époques de la Grèce archaïque, au commencement de l’écriture. J’ai désiré rester dans l’univers de la culture grecque qui m’est proche, même si de grands textes fondateurs comme ceux de l’Ancien Testament ou comme le Rig-Veda indien en font partie. J’ai choisi deux œuvres qui, à mes yeux, répondent au cahier des charges ambitieux que je m’étais fixé: l’Iliade et à la Constitution d’Athènes. Je les avance sans trembler tant les monuments sont solides. Pour entrer dans l’univers du premier, il faut parler d’Heinrich Schliemann. La vie de cet homme a de quoi alimenter un billet, un roman, que dis-je, une saga en plusieurs volumes. Né en 1822 dans une famille pauvre, comme souvent pour ces hommes au destin brillant, Heinrich Schliemann est obligé de travailler dans une épicerie dès l’age de 14 ans. Cet épisode sera-t-il à l’origine du don du jeune Heinrich pour le commerce ?  A moins de trente ans, il s’installe comme négociant en Russie. Comme dans les aventures les plus extraordinaires de Jules Verne, Heinrich s’enrichit excessivement. La cinquantaine approchant, il sent le besoin d’aller à la rencontre de ses passions que sont l’histoire antique et l’archéologie. Heinrich Schliemann est certain que l’Iliade se base sur un fond de vérité historique. Il a le génie de faire le lien entre les sites mentionnés dans l’Iliade et les sites supposés sur le terrain. Il parcourt la région d’Hissarlik, en Turquie occidentale, l’Iliade à la main à la recherche de la Troie antique (voir carte ci-dessous). La légende veut qu’il repère le site antique de Troie en en faisant trois fois le tour tout comme Achille à la poursuite d’Hector dans le fameux passage de l’Iliade. En homme d’affaire averti, il coche les pages de l’Iliade ou de l’Odyssée chaque fois que des signes de richesse se manifestent.  Le cliché décrit Schliemann soulignant le texte lorsqu’il lit l’adjectif «polychrysos» signifiant riche en or. C’est par exemple le cas dans l’Iliade où apparaît régulièrement les mots suivants:Fiche du Musée National Archéologique d'Athènes

πολυχρύσες Μυκήνες

qui se transcrivent approximativement en «polychryses Mykénes», c’est à dire «Mycènes riche en or». Elle a été reprise dans maints commentaires historiques et fait maintenant parti de la légende de Schliemann. Certains analystes affirment que cette épithète n’est attribué qu’aux trois seules cités de Mycènes, Orchomène et Troie parmi les centaines d’autres lieux décrits dans l’Iliade et l’Odyssée.

Carte des sites historiques d'Homère

Cependant le génie historique de Schliemann est double (1) il fait une lecture historique des textes d’Homère en cherchant au-delà des mythes et de la poésie (2) il a le don de déceler précisément des emplacements historiques, certes connus, mais souvent d’une localisation et d’une précision historique approximative, plus pillés que fouillés, et très certainement jusqu’alors fouillés sans approche scientifique. Il sera d’ailleurs souvent reproché à Schliemann d’avoir lui aussi pillé ces sites. A sa décharge il faut signaler qu’il a souvent été le premier à avoir un début d’approche scientifique dans l’analyse des sites et que nombreux des trésors qu’il a exhumé, comme celui dit «de Priam» à Troie (voir la carte), ont finalement pu profiter à la communauté scientifique et à des musées. Heinrich Schliemann, plus tard épaulé par Wilhelm Dörpfeld, initiateur de l’archéologie scientifique, auront apporté à l’Iliade toute sa force documentaire et historique.

Troie – Τροία

La Troie historique est une ville du nord ouest de la Turquie de la région de l’Anatolie près de l’actuelle Hissarlik. Sa fondation est certainement très ancienne, autour du 4ème millénaire avant J.C. L’Anatolie est un berceau de civilisations, selon le courant historique développé par Colin Renfrew, il s’agirait même du berceau des hypothétiques indo-européens. A l’époque historique de l’Iliade, Troie est un poste avancé des Hittites contrôlant l’entrée du détroit des Dardanelles, nommé Hellespont dans l’antiquité, point éminemment stratégique. L’Anatolie se trouve à la confluence de flux humains apportant leurs langues aux langues déjà présentes dans l’antique royaume de Hatti. Les Hittites, envahisseurs de l’Anatolie au deuxième millénaire avant J.C., fédérèrent l’ensemble des seigneuries régionales en un des plus ancien empire européen. Ce brassage linguistique est un sujet d’étude passionnant et les études mises en ligne par l’université du Texas permettent d’appréhender des connaissances sur le hittite réputé comme la plus ancienne langue indo-européenne déchiffrée avec des textes remontant au 18ème siècle avant J.C. On y apprend notamment que des textes hittites indiquent que, durant le règne de  Tudhalija IV (environ 1250-1220 avant J.C),  un conflit opposa les Hittites au pays des Ahhija [ou Ahhijawa] c’est à dire aux Achéens qui ne sont autres que les Mycéniens comme je vais l’indiquer.

L’Iliade

Après cet agréable éclairage, penchons nous sur le texte de L’Iliade. L’Iliade est la transcription de poèmes traditionnels des aèdes, sortes de bardes grecs,  ou en particulier du plus fameux d’entre eux, Homère, l’aède que la tradition veut aveugle. Il est important de préciser que l’existence d’Homère est une énigme historique qui a occupé de nombreux historiens et que le sujet n’est toujours pas clos. Pour simplifier, supprimons l’usage du conditionnel et partons du principe qu’Homère a existé et qu’il est l’auteur des 15 649 vers de l’IliadeTotem de l'Iliade (assemblage original de l'auteur) Homère était un grec de la côte de l’Asie Mineure du 8ème siècle avant notre ère. Dans l’Iliade, Homère ne décrit pas l’époque à laquelle il vit. Il dresse le tableau d’une épopée guerrière qui se déroule dans un temps ancestral au moment d’un conflit qui opposa les Grecs et les Troyens. Un temps d’environ quatre siècles plus ancien à sa propre époque.  L’Iliade met en scène des ancêtres grecs que sont les Achéens. Sur le plan historique, les Achéens sont les Mycéniens dont la capitale était Mycènes (voir carte et développement ci-dessus), ville située dans le nord du Péloponnèse. L’époque historique est celle de l’age du bronze récent entre 1400 et 1200 avant notre ère. A l’époque d’Homère puis à celle de la splendeur d’Athènes au 6ème et 5ème siècles avant notre ère, ces ancêtres dépeints par les vers de l’Iliade étaient vénérés comme de glorieux fondateurs de la grande civilisation grecque. L’Iliade est en quelque sorte une métaphore qui en 56 jours, depuis la colère d’Achille jusqu’aux funérailles d’Hector, oppose les guerriers ancestraux Achéens et leurs non moins valeureux alliés et cousins Grecs aux barbares Troyens. Cette métaphore condense les fondements des valeurs grecques que sont la solidarité et l’union des tribus allant au delà des différents opposants les «familles», la bravoure, la force et l’intelligence des guerriers,  l’omniprésence des dieux. La beauté des vers et l’habileté du conteur complètent l’extraordinaire de ce texte que les grecs anciens considèrent comme fondateur. A partir du 6ème siècle avant J.C., à l’époque du tyran d’Athènes Pisistrate, l’Iliade sera inscrite au programme scolaire. Ses vers seront chantés lors de toutes les grandes fêtes et cérémonies. Mycènes, cercle des tombes A découvert par SchliemannUn site remarquable met à disposition «toutes» les traductions de l’Iliade, (ainsi que celles de l’Odyssée)  il s’agit de http://iliadeodyssee.texte.free.fr. Il est intéressant de noter les différences entre les traductions. Prenons exemple sur les fameux premiers vers qui révèlent la désastreuse colère d’Achille:

Mario Meunier 1943 – Chante, Déesse, la colère du Péléide Achille, pernicieuse colère qui valut aux Achéens d’innombrables malheurs, précipita chez Hadès les âmes généreuses d’une foule de héros, et fit de leurs corps la proie des chiens et de tous les oiseaux — ainsi s’accomplissait la volonté de Zeus — depuis le moment où, sitôt après leur querelle, se séparèrent l’Atride roi des guerriers, et le divin Achille.

A. Bignan 1853 – Muse ! chante avec moi la colère d’Achille, Colère formidable, en longs malheurs fertile, Qui, livrant au trépas tant de Grecs valeureux, Envoya chez Pluton leurs mânes généreux, Et laissa leurs débris, couchés sans sépulture, Des oiseaux et des chiens devenir la pâture. Ainsi de Jupiter s’accomplissaient les lois, Du jour où, s’allumant pour la première fois, La discorde enflamma d’un courroux homicide Et le divin Achille et le puissant Atride.

Pour compléter ces deux versions classiques, j’aimerais vous proposer la seule version de l’Iliade que j’ai eu le courage de lire de bout en bout en deux après-midi pour paraphraser Ronsard qui voulait lire l’Iliade en trois jours reclus, à l’abri de raseurs en tout genre,  dieu y compris. Il faut dire que Ronsard avait devant lui les quelques 15 000 vers d’Homère et il n’avait pas comme moi la version d’Alessandro Baricco. Voici comment Alessandro s’y est pris pour nous livrer une version tout à fait passionnante de l’Iliade que tout le monde peut approcher avec sérénité:L'Iliade d'Alessandro Baricco (1) Il s’est attaché à ne jamais résumer mais à couper les nombreuses répétitions, les fameuses répétitions homériques qu’utilisaient les bardes grecs. Il a ainsi créé un texte plus compact. (2) Il a utilisé un langage moderne. (3) Il a mis le récit sous une forme subjective, c’est à dire qu’il fait parler les personnages de l’épopée plutôt que de se placer en narrateur extérieur. (4) S’il n’a pas résumé, il s’est permis quelques ajouts qui sont clairement matérialisés dans le texte par l’utilisation d’italiques et qui aident à la compréhension. Pour ne pas rompre le bel élan du texte, ses ajouts sont minimes. Et voici donc l’extrait que tout le monde attend, Alessandro fait parler Chryséis dans le tout début de son Iliade:

«Tout commença par un jour de violence. Il y avait neuf ans que les Achéens assiégeaient Troie: ils avaient souvent besoin de vivres ou d’animaux ou de femmes, alors ils abandonnaient le siège et se procuraient ce qu’ils voulaient en allant saccager les villes voisines. Ce jour là ce fut le tour de Thèbes, ma ville, ils nous prirent tout, et l’emportèrent sur leurs navires. Parmi les femmes qu’ils enlevèrent, il y avait moi. J’étais belle….»

La Constitution d’Athènes, texte de la pensée grecque

Pour le deuxième texte, j’ai longuement hésité entre la Constitution d’Athènes et la Guerre du Péloponnèse de Thucydide qui marque une avancée nette de la pensée scientifique historique. Depuis j’ai longuement développé ce sujet dans une série sur les historiens grecs. Finalement à mes yeux le texte d’Aristote (ou du moins attribué à Aristote ou à l’un de ses élèves) est plus fondateur dans la mesure ou il mêle dans la grande tradition grecque histoire et légende et nous porte avec virtuosité jusqu’à l’évidence de la démocratie. Le charme de ces premiers textes est exaltant car il ne s’agit pas d’un document numérisé transmis par courrier électronique qui finira rapidement dans un rayon de grande surface. Il s’agit d’un texte connu de tous dont de nombreux fragments avaient été découverts ça et là au point qu’on se demandait si l’œuvre existait dans son intégralité. Quand fut découvert en 1879 et acquis par le British Museum, en 1889, le fameux papyrus dit «de Londres». C’est seulement à cette époque récente comparée à la si longue période pendant laquelle le texte était réputé perdu, que les érudits avides de le lire purent enfin dérouler les volumes du précieux papyrus. Quelle ne fut pas leur excitation de découvrir ces vieilles lettres apposées sur ce support antique daté du premier siècle de notre ère. La déception aurait pu s’ajouter à la surprise quand ils découvrirent que les deux premiers chapitres du texte original manquaient. Ceci constitue, en plus de l’intérêt de ce témoignage de la première histoire grecque, le charme d’un texte qui conserve encore quelques petits secrets. L’aventure haletante de la re-découverte de ce texte est racontée par J. Bérard. Le résultat de ce subtile mélange donne le relief de ce texte qui ne peut laisser le lecteur indifférent lorsque sous ses yeux déboule au beau milieu du chapitre 3 le texte originel qui nous propulse sans autre forme de procès au 7eme siècle avant JC:

…Après que Myron eut parlé, les juges, choisis parmi les familles nobles, prêtèrent serment sur l’autel. Ils condamnèrent les sacrilèges on arracha donc de leurs sépultures et l’on jeta les ossements des coupables, et la famille des Alcméonides fut condamnée à l’exil perpétuel.

Ce texte permet de remonter aux sources des dirigeants athéniens, ceux qui participent à la légende tout en faisant émerger, quelques siècles plus tard, avec les archontes annuels,  l’ultra-novatrice constitution d’Athènes. En quelques siècles ce territoire sera passé d’un système guerrier obscur à une constitution moderne qui élève le discours et la pensée à un niveau qui semble très supérieur à tous ce qui avait été précédemment imaginé: le «miracle grec». De plus cette histoire riche en rebondissements fournirait les meilleurs scenarii hollywoodiens. Les Alcméonides, dont il est question dans les premières phrases du texte et qui semblent bannis à jamais ne manqueront pas de faire de nombreuses réapparitions dans l’aventure mouvementée de la démocratie athénienne. Bien que les termes d’archaïque et classique soient d’utilisation récente, il est frappant de noter que l’organisation sociale et politique de la région d’Athènes prenne malgré tout un virage prononcé au moment même où les écrits apparaissent. Dans les premiers chapitres de La Constitution d’Athènes est dressé le tableau social de l’Athènes d’avant la démocratie qui  permet de comprendre l’origine du changement. Par ailleurs ce texte vieux de 2500 ans impressionne par sa modernité.

Athènes, divisée par les dissensions des nobles et de la plèbe, traversa ensuite une longue période de troubles. La constitution d’alors était, en effet, une oligarchie absolue, où surtout les pauvres étaient les serfs des riches, eux, leurs enfants et leurs femmes. On les appelait clients et sixeniers : ils cultivaient en effet les champs des riches, à la condition de ne garder pour eux qu’un sixième des fruits. La terre était tout entière entre les mains d’un petit nombre d’hommes, et si les cultivateurs ne payaient pas leur redevance, ils s’exposaient à être vendus, eux et leurs enfants : car les débiteurs étaient soumis à la contrainte par corps, et il en fut ainsi jusqu’à Solon, le premier chef du parti démocratique. Sous un tel régime, le peuple souffrait surtout et s’irritait de ne pas avoir sa part de la terre, mais il avait bien d’autres sujets de mécontentement ; car, à vrai dire, il n’avait aucun droit. revenir à l’intro ->

La Bible ou plutôt La Bible des Septante

J’ai évoqué la bible et surtout l’Ancien Testament, livre sacré des juifs puis des chrétiens, lorsque je faisais allusion aux textes fondateurs. J’ai également promis de me pencher sur les textes grecs. Mais alors que vient faire l’Ancien Testament dans ce contexte ?
Et bien il faut savoir que la version de l’Ancien Testament la plus lue de l’antiquité est la fameuse Bible des Septante et que cette bible très populaire était écrite en … grec. Je me rapproche donc du sujet qui nous intéresse car l’hébreu ancien dit biblique, langue originelle de l’Ancien Testament, n’était plus parlé depuis bien longtemps. Seuls les rabbins, qui suivaient un enseignement solide, étaient encore capable de lire ce texte dans sa langue d’origine. Durant les derniers siècles avant notre ère, c’est le grec qui s’impose comme la langue universelle du bassin oriental de la Méditerranée. Ce grec, commun à cet ensemble de populations, s’appelait la koiné contraction de koiné dialectos c’est à dire langue commune. Il ne s’agit pas d’un grec pur comme celui parlé dans l’Attique au 5ème siècle avant J-C mais d’un grec partagé par tous  qui s’est répandu dans le sillage d’Alexandre le Grand et dont tout le monde s’accommodait. Au 3ème siècle avant notre ère, le roi grec «diadoque», c’est à dire issu de la lignée gréco-macédonienne amenée par Alexandre le Grand, d’Égypte Ptolémée II commande aux Juifs d’Alexandrie la traduction en grec de leurs écritures sacrées. Pour se faire, le prêtre du Temple de Jérusalem envoie six représentants de chacune des douze tribus d’Israël, soit  soixante-douze érudits. C’est de là que vient le nom de Bible des Septante. Ces érudits originaires du Proche-Orient écrivaient donc la koiné. C’est pourquoi ce texte fondateur a également sa place ici. Mais il est utile de rajouter que le Nouveau Testament est également intégralement rédigé en grec dès son origine au 1er siècle de notre ère puisque ses rédacteurs Luc, Paul, Jean et autres n’avaient pas d’autre choix que ce grec partagé de tous. Voici donc encore de grands textes fondateurs écrits en grec, ne baignant pas littéralement dans la culture grecque, mais qui ont leur place ici tant ils ont influencé l’histoire de l’Europe. Ils nous déplacent dans le chapitre du religieux que je préfère aborder dans sa dimension historique comme le fait par exemple Emmanuel Carrère dans Le Royaume.

Épilogue

Ces rappels historiques démontrent la puissance des écrits, l’universalité des témoignages qu’ils véhiculent, la somme des connaissances qu’ils contiennent. Ils démontrent le chemin parcouru depuis les expressives gravures de Lascaux. Comment le processus qui prend racine avec la construction intellectuelle de l’outil écriture jusqu’à la structuration continue et ininterrompue de la pensée s’appuyant sur l’écrit a amené l’homme à faire constamment évoluer son savoir. L’internet et le web sont un prolongement de ce processus qui donne un accès universel à cette information écrite transmise à travers le temps.

Publicités

A propos guillaume

Visitez mon blog https://soyonssport.wordpress.com
Cet article, publié dans histoire, histoire antique, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

6 commentaires pour L’histoire commence avec l’écriture

  1. Ping : les écritures archaïques de la Grèce | Soyons Sport

  2. Ping : Chronologie des premiers historiens grecs, 1ère partie Hérodote | Soyons Sport

  3. Ping : Chronologie des premiers historiens grecs 2ème partie, Thucydide et Archéologie | Soyons Sport

  4. Ping : Chronologie des premiers historiens grecs, 1ère partie Hérodote | Soyons Sport

  5. Ping : Mythe et Histoire, Fondation de Marseille | Soyons Sport

  6. Ping : Jacques Lacarrière le périégète | Soyons Sport

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s