Chronologie des premiers historiens grecs 3ème partie, Thucydide Historien

La lecture du premier livre de l’Histoire de la Guerre du Péloponnèse m’a enchanté. Dans ce livre, Thucydide nous fait une promesse: l’Histoire est une discipline passionnante, je vais vous montrer comment il faut la traiter. Il nous a fait cette promesse il y a plus de vingt-cinq siècles et je veux démontrer dans le reste de ce billet qu’il n’a pas failli.

pont reliant les deux rives du golfe de Corinthe dans sa partie la plus étroite, lieu de batailles navales autour de Patras

pont reliant les deux rives du golfe de Corinthe dans sa partie la plus étroite, lieu de batailles navales autour de Patras

Comme pour le précédent article sur Thucydide, tous les extraits de l’Histoire de la Guerre du Péloponnèse sont tirés de l’excellente traduction de Jacqueline de Romilly. Ils sont facilement identifiables car ils sont sur fond jaune.
Toutes les dates du billet sont avant JC.

Historien

Par delà le Livre 1, qu’est-ce qui pourrait nous pousser à nous intéresser à cette suite de combats sur terre et sur mer ? Je me suis posé cette question tant Thucydide met du cœur à détailler des dizaines de situations de guerre allant de petites rixes armées à de grands mouvements de troupes. La réponse que je me suis faite est que Thucydide par cette énumération de faits poursuit sa démarche scientifique de l’analyse historique. Son ambition est de fournir le matériel et la méthode qui permet de rationaliser la démarche. Il veut se baser sur les données les plus précises afin de prouver que contrairement à ce qui a été fait par le passé, il est possible d’apporter une rigueur scientifique à l’analyse historique, de quantifier tout ce qui est quantifiable et d’identifier clairement la part de contingence qui parfois précipite le dénouement des événements.
Comment identifie-t-il les paramètres qui gouvernent à la marche de l’histoire ?
D’abord il y a le temps, il avance inexorablement, il balise le déroulement de l’action.
Puis il y a le terrain, théâtre des opérations.
Enfin il y a la dimension humaine. Il faudrait plutôt parler de ses multiples dimensions, qu’elles soient quantitatives pour dénombrer le nombre de hoplites, de cavaliers, de vaisseaux ou qualitatives pour mesurer la bravoure et l’engagement des guerriers, l’intelligence des stratèges. Au fil de l’œuvre, nous découvrons quelques brefs portraits de valeureux chefs. Celui de Brasidas dans lequel semble poindre l’admiration ainsi que quelques brèves informations capitales sur l’auteur et sa famille.
Pour conclure cette introduction, je dirais que ces trois paramètres que nous venons de passer en revue sont simplement ceux de l’historien moderne qu’est Thucydide.

Dates et chronologie

Avec le Livre 2 débute réellement la guerre du Péloponnèse, en voici la première phrase:

«Ici commence, dès lors, la guerre opposant les Athéniens et les Péloponnésiens, ainsi que leurs alliés respectifs.»

Thucydide doit dater avec précision le début de cet événement. La précision de la chronologie fait partie de la démarche historique qu’il entend développer. La datation, à cette époque, était un véritable casse-tête car il n’existait pas de calendrier précisément établi. Chaque région datait à sa façon en se référant à une chronologie de dirigeants ou de prêtres comme cela se faisait en Mésopotamie. Dans le meilleur des cas un calendrier luni-solaire était en place mais sa complexité faisait qu’il était très difficile de le mentionner comme une référence reconnue. Thucydide est lucide quant à la précision des calendriers de l’époque, il veut que son œuvre passe l’épreuve des siècles. Il s’efforce de donner la date dans plusieurs systèmes régionaux afin de donner au plus grand nombre la possibilité de se repérer dans le temps. Il le fait sous la forme d’une triangulation d’événements qui est une façon classique pour les Grecs de dater, tant la notion de calendrier n’est pas commune et peu précise à cette époque. Reprenons cette première phrases et les quelques suivantes avec lesquels Thucydide entend poser les bases pour sa chronologie:

«Ici commence, dès lors, la guerre opposant les Athéniens et les Péloponnésiens, ainsi que leurs alliés respectifs. Ils n’avaient plus, désormais, de relations entre eux sans hérauts et, résolument en lutte, ils menaient les hostilités de façon continue. Le récit rapporte dans l’ordre, par été et par hiver, les différents événements qui se produisirent.
La trêve de trente ans, conclue après la prise de l’Eubée, avait durée quatorze années; au cours de la quinzième, quand Chrysis était prêtresse à Argos depuis quarante-huit ans. Aenésias éphore à Sparte, et Pythodore archonte à Athènes pour encore quatre mois, dans le sixième mois après la bataille de Potidée, et avec le début du printemps…»

Dans cet extrait, il est évident que Thucydide prend soin de rendre la date aussi précise que possible pour tous:

  • pour les gens d’Argos dans le Péloponnèse,
  • pour Sparte,
  • pour Athènes.

Il explique également comment se repérer dans la suite du récit, qui sera chronologique par saisons, été et hiver. C’est ainsi que régulièrement apparaitra dans le récit au changement de saison, une phrase introductive de la forme: «L’été suivant…

Malgré cela, les conjectures sur la datation exacte au jour près du début de la guerre restent sans réponse. Laissons cette responsabilité aux spécialistes, Jacqueline de Romilly donne sa version pour un début de la guerre en mars ou avril 431 lors de l’intrusion des Thébains à Platée. Par la suite la chronologie sera relative, saison par saison, à cette date de référence.
Je l’ai indiqué, la séquence du récit, livre par livre est, à quelques digressions près, chronologique. J’ai représenté les grandes lignes de cette chronologie dans le graphique ci-dessous. L’enchainement des livres se fait de haut en bas. La chronologie temporelle se lit de gauche à droite.

Chronologie de la guerre du Péloponnèse de ThucydideCe schéma permet de fixer les grands repères de cette phase clef de l’histoire grecque. Comme on peut le constater, le récit se termine au livre 8 sur l’année 411 après avoir revisité depuis les périodes dites «archéologiques» toute l’histoire de la Grèce. J’aimerais terminer cette présentation sur l’effort chronologique apporté par Thucydide avec deux remarques:
(1) 411 n’est pas la date de la fin de la guerre du Péloponnèse puisque celle-ci est marquée par la défaite d’Athènes en 404. Il ne s’agit également pas de la date de décès de Thucydide puisque celle-ci est généralement fixée vers 395. Il s’agit donc simplement de la fin du récit de Thucydide. Il existe donc de nombreuses questions sans réelles réponses sur cette fin inexpliquée. Pourquoi Thucydide ayant vécu bien après la fin de la guerre ne nous livre-t-il pas le récit de l’ensemble de la guerre ? Un élément de réponse est détenu par Xénophon qui a, pour simplifier, repris le flambeau là où Thucydide l’avait laissé dans son travail d’historien. A ce moment du récit et de l’histoire, cette question reste ouverte et fait partie des débats qui animent les historiens anciens et modernes. Dans mon idée, un prochain billet sur Xénophon bouclera la trilogie des premiers historiens grecs.
(2) La deuxième remarque me permet d’insister sur le travail sans précédent de Thucydide dans l’historiographie universelle. Il suffit de lire Hérodote qui est considéré comme le père de l’Histoire et que j’apprécie tout autant que Thucydide pour constater que la rigueur dans la chronologie historique n’apparait qu’avec Thucydide. Il y eut bien des tentatives dans ce sens depuis les lointaines listes ou annales royales égyptiennes et mésopotamiennes. Il s’agissait de travaux de scribes érudits qui liaient une notion de datation au journal des évènements des régnants. Celles-ci étaient soigneusement recopiées à travers les siècles par cette caste aristocratique de scribes qui étaient de ce fait en charge d’une fonction élevée. Thucydide est donc celui qui a élevé la chronologie historique à un haut niveau de précision et qui l’a mise à la portée de tous.

Après avoir fait le point sur cette première dimension de l’Histoire, intéressons nous maintenant à une deuxième dimension.

La dimension géographique

Hérodote déjà avant Thucydide l’avait compris, tout historien se doit d’être un fin connaisseur de la géographie. Il avait dépeint sur les quatre premiers livres de ses Histoires la géo-politique du bassin est-méditerranéen à la jonction des trois continents. J’ai relaté dans les grandes lignes la naissance de ces nouvelles connaissances qui ont occupé «les sages» grecs inspirés par leurs voisins mésopotamiens et égyptiens.
A la différence d’Hérodote qui n’avait pas de charge politique, même s’il a pu être mandaté pour réaliser son œuvre, Thucydide était un homme politique athénien. Il avait de hautes responsabilités dans la cité d’Athènes. Il était issu d’une grande famille de dirigeants et était reconnu pour ses compétences de stratège. Lui-même stratège, héritier de fameux dirigeants, Thucydide avait certainement reçu une éducation sérieuse. Il comprend, comme tous les stratèges, l’importance de la connaissance du terrain dans toutes les actions qu’elles soient militaires ou diplomatiques.  Nous ne savons pas comment les stratèges grecs utilisaient les cartes dans l’organisation de leurs campagnes. Étaient elles suffisamment précises pour mettre en place des stratégies tenant compte de la configuration précise du terrain ? Ou alors les stratèges s’arrêtaient-ils à une connaissance des grandes lignes du terrain, des principaux obstacles comme les fleuves, les chaînes de montagnes, les barrières rocheuses, des principales voies d’accès comme les vallées, les plaines, les cols ? Cela suppose également l’existence de géographes et de cartographes formés et organisés au service d’Athènes. Certes les cartes existaient, elles devaient être reportées sur de grands parchemins qui est le support le plus facile à manipuler dans toutes les situations. C’est la fragilité du parchemin qui explique certainement pourquoi nous n’avons pas retrouvé beaucoup de cartes antiques. Même si Thucydide en parle peu ou pas, quand Hérodote y fait parfois allusion, Thucydide place chaque campagne dans son théâtre d’opération et nous déplace aux quatre coins du bassin égéen, en Sicile, sur terre, sur mer.
Je profite de ce chapitre pour faire état de quelques lieux remarquables décrits par Thucydide. J’en ai choisi quatre, qui au-delà de la dimension historico-militaire, m’ont fait voyager sur ces sites aux noms évocateurs. En observant leurs emplacements sur la carte, on se rend compte que cette guerre entre les deux cités a étalé ses conflits bien au-delà des zones régionales que sont l’Attique et la Laconie.

Lieux remarquables de la guerre du Péloponnèse

Parcourons ensemble ces lieux en profitant de la technologie du 21ème siècle que Thucydide aurait certainement appréciée.

Potidée

La Grèce possède une côte maritime très découpée. Nombreux sont les caps, les péninsules, les presqu’iles. Potidée est une ville qui commande l’entrée de l’une des plus fameuses péninsules du trident de la Chalcidique. Après l’affaire d’Epidmane, Potidée est une des premières colonies, d’origine lointaine Eubéenne puis Corithienne, à attiser les convoitises juste avant le début du conflit dés la fin 432.

Potidée et son canal, image satellite que les stratèges militaires grecs auraient aimée avoir, avec le mont Athos au fondPotidée et son emplacement exceptionnel sur l’isthme de Pallène à la base de la péninsule aujourd’hui nommée péninsule de Cassandra,  contrôle à la fois cette longue langue de terre et l’entrée de la longue côte nord de la Grèce qui mène au Pont-Euxin en jouxtant Macédoine et Thrace. Les grecs comme les phéniciens ont toujours recherché ce type de sites côtiers facile à protéger qui donnent accès par la mer à des zones terrestres stratégiques. Ces sites permettent également de rapidement s’enfuir par mer d’un coté de la péninsule lorsque l’ennemi s’est hostilement manifesté sur le coté opposé. La seule possibilité de prendre ce genre de site à coup sur est l’encerclement sur tous ses cotés ce qui pose toujours problème quand la péninsule s’étend sur plusieurs dizaines de kilomètres. Sur la vue satellite, on aperçoit même clairement le canal qui permet de réduire le temps de navigation entre les deux grandes baies bordant la péninsule. Ce canal a été construit à l’antiquité mais à une époque ultérieure à la guerre du Péloponnèse. Par ailleurs, il ne s’agit pas du canal du grand roi perse Xerxès qui fut creusé lors de la préparation de l’invasion de la Grèce au début de la 2ème guerre médique. Ce canal, que je mentionne par ailleurs dans ce blog, fut creusé sur la péninsule la plus éloignée visible sur cette vue satellite, première des trois péninsules de la Chalcidique en venant de l’est qui se termine à son extrémité par le mont Athos.
Voici pour ce site majeur, qu’est Potidée. Je n’ai pas mentionné dans ce paragraphe, l’ensemble des batailles qui auront opposé Athéniens et Potidéates soutenus par les Corinthiens alliés de Sparte. Pour cela il faut lire les chapitres 56 à 66 du livre 1,voici le chapitre 64:

«Devant le mur de l’isthme, les Athéniens construisirent aussitôt un mur de siège, où ils montèrent la garde. Du coté de la Pallène, ils n’en avaient pas; car ils croyaient ne pas pouvoir, à la fois, monter la garde à l’isthme et passer dans la Pallène pour y construire des ouvrage: ils craignaient, contre leurs forces ainsi divisées, une offensive des Potidéates et de leurs alliés. Quand on sut à Athènes que la Pallène était dépourvue d’ouvrages, les Athéniens envoyèrent, plus tard 1600 hoplites de chez eux, sous les ordres de Phormion, fils d’Asopios. Arrivé en Pallène, en prenant Aphytis pour base, il amena son armée devant Potidée, par petites étapes, en saccageant le pays à mesure. Puis comme personne ne sortait livrer combat, il construisit un mur de siège devant le mur de la Pallène. Ainsi Potidée se trouvait-elle dès lors soumise de part et d’autre, à un siège sévère, avec en même temps, du coté de la mer, des navires mouillés devant elle.»

Par la suite Thucydide nous tient régulièrement au courant du sort des Potidéates encerclés. La cité fini par tomber aux mains des Athéniens en 429, livre 2, chapitre 70.

Non loin de là, dans l’arrière-pays de Potidée se tiennent deux grandes puissances régionales que sont la Macédoine et la Thrace.

Amphipolis, Macédoine et Thrace

Cette région côtière qui commande l’entrée de la Macédoine et de la Thrace et qui fait face à l’île de Thasos est intéressante à plusieurs titres. Elle est hautement stratégique pour ses ressources minières, pour le blé venant des régions plus au nord et pour le bois qui sera utilisé pour la construction des navires athéniens entre autres. Voici comment Thucydide nous présente les vues d’Athènes sur cette région au chapitre 100 du Livre 1, l’affaire se situe avant la guerre, durant la Pentékontaétie vers 465:

«Plus tard se produisit la défection de Thasos. Elle naquit d’un différend relatif aux marchés de la côte thrace vis-à-vis, et aux mines, qu’y exploitaient les gens de l’île. Les Athéniens firent avancer une flotte contre Thasos, remportèrent une victoire navale et débarquèrent dans le pays.
Ils envoyèrent sur le Strymon, vers la même époque, dix mille colons pris chez eux et chez leurs alliés: ceux-ci devaient s’installer aux Neufs-Routes, qu’occupaient les Édones, mais, s’étant avancés à l’intérieur de la Thrace, ils furent massacrés à Drabescos, en pays édone, par l’ensemble des Thraces pour qui l’occupation du lieu créait un état d’hostilité…
…les Thasiens, à leur troisième année de siège, traitèrent avec les Athéniens: ils abattaient leurs remparts et livraient leur flotte; une taxation fixait pour eux les sommes nécessaires à acquitter aussitôt  et à verser régulièrement dans la suite; enfin ils renonçaient au continent et aux mines.»

De longue date, les Athéniens ont mené des actions pour créer des implantations autour de l’embouchure du fleuve Strymon.  La vallée du Strymon est une voie d’accès naturelle qui permet de faciliter les échanges et donc le commerce dans cette région. Eion sur la côte puis Amphipolis un peu en amont, sont des cités que les Athéniens veulent contrôler. Cimon, le grand général athénien, fils de Miltiade, fût l’artisan des succès d’Athènes décrits dans l’extrait ci-dessus. Ces faits d’armes permirent à Athènes d’augmenter son activité minière avec les mines de la région. Athènes construisit rapidement sa fortune au 6ème et 5ème siècles en très grande partie grâce à l’exploitation minière. Il s’agit principalement des mines d’argent de l’Attique au Laurion et nous venons de le voir des mines d’or et d’argent de Thasos et de la côte Thrace sur le mont Pangée (voir photo satellite ci-dessus). Il est excessivement intéressant de voir comment Athènes développa un savoir-faire exceptionnel dans l’exploitation des mines et dans le commerce des métaux tel que l’or et l’argent. Elle mit en place une économie centrée autour de l’exploitation des métaux dont une remarquable place de marché de concessions minières toujours méconnue de nos jours. Tous les notables athéniens prenaient parts à ce marché d’une façon ou d’une autre et bâtissaient des fortunes. L’intelligence des athéniens résidait dans leur comportement citoyen qui les faisaient réinvestir ces profits gigantesques dans l’amélioration de leur cité. Thucydide, en tant que notable athénien, n’échappait pas à cette règle, il possédait des parts dans des mines. De par son origine royale thrace, ses mines se situaient dans cette région, près de la côte sur les pentes du mont Pangée.

Enfin cette région permet de s’intéresser à l’histoire antique de deux populations illustres que sont les macédoniennes et les thraces.

Les Odryses envahissent la Macédoine

Il s’agit là d’un conflit faisant rentrer dans la guerre deux grandes puissances par le jeu d’alliances. Les Odryses, principal royaume de la Thrace, ont conclu une alliance avec Athènes. Les Macédoniens sont opportunistes, ils établissent leurs alliances au gré des victoires et des défaites des protagonistes. Ils sont censés à cette époque être les alliés d’Athènes mais ne montrent pas d’ardeur à l’alliance. C’est une des raisons qui les met en conflit avec leurs voisins thraces. Par ailleurs, la guerre a déjà embrasé cette région comme nous l’avons vu pour Potidée et Amphipolis. Athènes doit protéger les mines d’or qu’elle exploite dans la région. L’instabilité entraîne toute la région dans le conflit. Cet épisode m’a particulièrement intéressé car, comme le précise Jacqueline de Romilly, il existe peu d’information sur l’histoire antique des Thraces et des Scythes, seul Hérodote et Thucydide nous éclairent sur ces peuples pour les périodes très anciennes. Hérodote juge les Thraces comme le peuple le plus puissant, Thucydide dit la même chose des Scythes comme nous le verrons dans un extrait ci-dessous. Thucydide avait par sa mère des origines royales thraces, sa famille possédait des mines d’or sur la côte Thrace. Ceci nous permet d’avoir ce texte de premier ordre, avec des précisions géographiques vraiment personnelles de Thucydide, sur ces régions aux frontières de la Bulgarie et de la Roumanie actuelles. Voici un long mais intéressant extrait qui se trouve à la fin du livre 2, chapitres 96 et 97, qu’il vaut le coup de parcourir dans son intégralité:

«Partant donc de chez les Odryses, Sitalcès lève des hommes d’abord chez tous les peuples thraces soumis à son autorité en deçà du mont Hémos et du Rhodope jusqu’à la mer – jusqu’au Pont-Euxin et jusqu’à l’Hellespont. Puis il en lève chez les Gètes et les peuples de cette région sont voisins des Scythes et ont le même équipement: ce sont les uns et les autres des cavaliers armés de l’arc. Il invitait aussi à le joindre beaucoup de Thraces de la montagne, peuples indépendants, qui portent le sabre; on les appelle les Diens; la plupart habitent le Rhodope; et, parmi eux, les uns se laissaient convaincre par la promesse d’une solde, les autres l’accompagnaient librement. Il recrutait aussi chez les Agrianes, les Léiens et tous les autres peuples de Péonie soumis à son autorité: c’étaient là les derniers peuples de son empire, quand on arrivait au pays des Graiens et des Léiens de Péonie ainsi qu’au Strymon (le Strymon prend sa source au mont Scombros et traverse le pays des Graiens et des Léiens); telle était la limite de l’empire: au-delà venait les peuples de Péonie indépendants. Du coté des Triballes, eux aussi indépendants, c’était les Trères et les Tilatiens qui marquaient la limite: ces derniers habitent au nord du Scombros et vont vers le couchant jusqu’au fleuve Oskios (l’Oskios prend sa source dans la montagne d’où partent le Nestos et l’Hébre – une grande montagne non peuplée, qui touche au Rhodope).
Comme étendue, l’empire des Odryses, pour la partie côtière allait de la ville d’Abdère, en longeant le Pont-Euxin jusqu’à l’Istros; ce territoire représente, comme temps de navigation, au plus court avec vent arrière sans interruption, un trajet de quatre jours et autant de nuits pour un vaisseau rond; par la route, au plus court, un bon marcheur met d’Abdère à Istros, entre dix et onze jours. C’était là l’étendue des côtes; et vers l’intérieur, de Byzance au pays des Léiens et au Strymon (ce qui représentait le point le plus éloigné de la mer), il faut à un bon marcheur treize jours. Le tribut versé par l’ensemble du pays barbare et par les cités grecques soumises à l’époque de Seuthès (qui régna après Sitalcès porta ce ce tribut à son chiffre le plus haut) représentait, autant qu’on puisse dire, l’équivalent de  400 talents d’argent, fournis en or et en argent. Il s’y joignait des présents non moindres en or et en argent, sans compter tous les tissus ouvragés ou unis, non plus que les autres cadeaux en nature; et on n’en offrait pas seulement au roi lui-même mais à tous les Odryses revêtus de quelques autorité et noble. En effet, ils s’étaient fait une règle contraire à celle de la royauté perse; et, sans doute, elle existe bien aussi chez les autres Thraces: c’est de plutôt recevoir que donner (ainsi , il était plus déshonorant de ne pas satisfaire à une demande que de le faire en vain); mais cet usage s’était développé à proportion de leurs moyens: on ne pouvait rien faire sans offrir de cadeaux.»

Une digression sur cette règle présentée par Thucydide comme contraire à celle de la royauté perse: Pierre Briant en parle dans son Histoire de l’Empire perse, en ces termes «Chez les Achéménides, le principe veut que seul le roi donne, et que seuls les dons royaux soient contraignants pour le donataire. C’est ainsi que s’explique l’aphorisme mis par Plutarque au compte d’Artaxersès Ier: ce roi disait habituellement qu’il était plus digne d’un roi de donner que de prendre.» Suit la fin de cette citation du livre 2 où Thucydide précise la puissance des Scythes comme supérieure à celle des Thraces.

«…Aussi la monarchie parvint-elle à un haut degré de puissance. De toutes celles d’Europe situées entre le golfe d’Ionie et le Pont-Euxin, ce fut la plus considérable par ses revenus en argent et sa prospérité en général; pour la puissance guerrière et le nombre des combattants, en revanche, elle vient bien après celle des Scythes: pour celle-là, il n’y a pas moyen de l’égaler; non seulement parmi les peuples d’Europe, mais même en Asie, il n’y a pas un peuple qui puisse, isolément, tenir tête aux Scythe s’ils agissent tous de concert;»

Parlons maintenant de la Macédoine, elle n’est pas encore la grande puissance que nous connaissons. Cependant, elle est en devenir. Voyons comment en quelques mots Thucydide nous en apprend tant sur l’origine de la dynastie régnante, au chapitre 99 du même livre:

«Quant à la Macédoine actuelle, située au bord de la mer, sa conquête remonte à Alexandre le père de Perdiccas, et à ses ancêtres, qui étaient originellement des Téménides venus d’Argos : ils y établirent leur royauté; pour celà ils délogèrent militairement les populations: de la Piérie, les Pières, qui habitèrent plus tard au pied du Pangée…»

Nous apprenons donc que le territoire de la Macédoine a été conquis manu militari par des Grecs de la plus ancienne souche, celle de l’Argos péloponnèsienne, les Téménides. Ceux que Thucydide nomme Téménides sont également nommés Argéades nom clairement issu de leurs origines argiennes. Il nous apprend même, un peu plus loin dans le texte, que cette invasion remonte à sept générations, puisqu’il précise que le grand roi Archélaos fils de Perdiccas était le huitième de cette descendance.  La Macédoine deviendra, sous le règne d’Archélaos une grande puissance militaire. Mais pour cette fin de 5ème siècle, aux alentours de 429, ils ont fort à faire avec les voisins Thraces. C’est au prix de gros efforts diplomatiques, que les Macédoniens firent relâcher l’emprise à la puissante armée odryse alliée d’Athènes. Le roi Sitalcès fit alors demi tour après avoir ravagé le pays et fait une claire démonstration de sa force.
En conclusion de ce petit chapitre, deux remarques sur la plus haute antiquité de la Macédoine qui remonte au 7ème siècle. Primo, Thucydide est clairement le premier historien de cette région. Il lève, en quelques phrases, le voile de l’histoire et illumine le passé des générations macédoniennes à venir. Deuxio, toute la lumière n’est pas encore faite sur la riche histoire de cette région comme le témoigne les somptueuses architectures mises à jour à Aigai. Plus récemment la découverte, en 2014, d’un imposant tombeau à Amphipolis a remis la Macédoine sous le feu des projecteurs. Il s’agit certainement de la plus grande découverte de ces dernières années en ce qui concerne l’antiquité grecque. Elle n’a pas fini pas d’agiter les chercheurs, puisqu’au jour où j’écris ce billet, la communauté des historiens et archéologues se demande toujours à qui était destiné ce tombeau.

Sphactérie

Nous sommes en 425, Thucydide narre une affaire menée par le rusé Démosthène. Il a pour idée de fortifier une poste stratégique sur la côte occidentale du Péloponnèse qui servirait d’appui à Athènes et ses alliés messéniens (ennemis héréditaire de Sparte) pour menacer les Lacédémoniens. En quelque sorte Sparte serait pris à revers par cette implantation à l’ouest, qu’Athènes pourrait alimenter par la mer. Cet épisode donne l’occasion de visiter une petite île côtière dans le sud ouest du Péloponnèse. Un lieu chargé d’histoire, proche de l’antique Pylos mycénienne, le Coryphasion .

«…il y a, autant que l’on puisse dire, quatre cents stades de Sparte à Pylos; celle-ci est située dans l’ancienne Messénie, et on l’appelle à Lacédémone, Coryphasion; les autres déclaraient qu’il ne manquait pas de promontoires déserts dans le Péloponnèse s’il [Démosthène] voulait les occuper et créer des dépenses pour l’état; mais lui [Démosthène] trouvait à cet endroit des avantages particuliers qui le distinguait des autres: d’abord, la présence voisine d’un port, puis le fait que les Messéniens, qui étaient familiers avec le pays de toute antiquité et parlaient le même dialecte que les Lacédémoniens, pourraient exercer de graves dommages en le prenant pour base, tout en le gardant de façon sure.»

situation de l'île de Sphactérie

«…l’île étant inhabitée, se trouvait entièrement boisée et sans chemins tracés; comme dimension elle mesurait, autant que l’on puisse dire, une quinzaine de stade. Les Lacédémoniens devaient donc mettre aux deux passes un barrage massif de navires, la proue vers l’extérieure. Quant à l’île, craignant qu’elle ne servît à les combattre, ils y firent passer des hoplites; d’autres furent disposés le long de la côte. De la sorte la flotte athénienne devait avoir contre elle à la fois l’île et la côte, où elle ne pourrait aborder (pour ce qui est de Pylos, les parties extérieures à la passe n’offraient du coté de la mer aucun port et ne lui fourniraient par suite aucune base d’où vernir aider le parti athénien); eux-mêmes, alors, sans combat naval ni risques à courir, pourraient, selon toute vraisemblance, faire avec succès le siège de la place où il n’y avait pas de vivres en réserve, et qui avait été occupée sans grande préparation. Telle était donc leur idée, et aussitôt ils faisaient passer les hoplites dans l’île, en les tirant au sort parmi toutes les compagnies…»

Ces citations sont tirées des premiers chapitres du livre 4. Jacqueline de Romilly note que Thucydide semble moins précis que d’habitude: «Les renseignements géographiques sont tous légèrement inexacts. Le pire concerne la passe sud, qui était plus grande que ne dit le texte et n’aurait pu être bloquée». L’historien a peut-être fait l’impasse sur cet emplacement, peut-être ne s’est-il lui même jamais rendu à Pylos sur le site de cette remarquable baie fermée par une île longiligne.

S’en suit une bataille capitale de la guerre du Péloponnèse où intervient pour la première fois dans le récit de Thucydide, le valeureux Spartiate Brasidas. Cette bataille a été abondamment commentée et illustrée. En quelques mots, les Athéniens tiennent leur position face à l’assaut des Spartiates emmenés par le valeureux Brasidas. Les hoplites spartiates en poste sur l’île de Sphactérie sont faits prisonnier par des renforts athéniens sur l’île qui deviendra leur prison. Cette situation peut-être mise en parallèle avec la défaite que subira Athènes à Syracuse quelques années plus tard en 413. D’un coté à Sphactérie, les Spartiates sont en situation de faiblesse, de l’autre à Syracuse, ce sont les Athéniens qui sont meurtris dans leur chair. Certes les proportions ne sont pas les mêmes puisque entre Sphactérie et Syracuse la proportion de prisonniers et de morts doit être de 1 à 10. Cependant, la situation à Sphactérie est vécue comme un véritable drame par les dirigeants de Sparte, c’est un des plus grand revers des fameux hoplites spartiates. Mais ce n’est pas là où je voulais en venir. Plus qu’une grande bataille militaire décrite par de nombreux chapitres de Thucydide, plus que le site remarquable de la baie de Pylos, cet endroit sera le théâtre d’un épisode clef d’où une paix salvatrice aurait pu voir le jour. Sparte ne peut supporter de voir ces meilleurs hoplites, dont certains sont de issus des plus nobles familles, prisonniers à la merci des Athéniens. Elle est prête à négocier. Comme je le note souvent, l’humilité et l’apaisement ne sont pas le fort des Athéniens. Thucydide, qui est un homme politique athénien avisé, déplore cet état d’esprit. Il expose son point de vue à travers un magnifique plaidoyer des Spartiates qui, acculés et choqués par cette défaite, envoient leurs ambassadeurs. Nous y lisons la demande de guerriers courageux dont la bravoure est reconnue dans tout l’est de la méditerranée. Rappelons que Thucydide aime agrémenter son récit de discours qu’il dit inventer tout en restant au plus proche de la réalité, ceci est au chapitre 20 du livre 4.

«Or, nous avons ici, les uns comme les autres, une belle occasion, s’il en fût, de nous réconcilier, sans attendre qu’un mal irréparable vienne entre temps nous accabler: car alors il devient inévitable qu’à notre hostilité nationale envers vous s’en joigne une autre, personelle, qui soit définitive, et que vous perdiez, vous, les avantages qu’aujourd’hui nous vous proposons. Tant que rien n’est tranché, il nous faut: vous, en recueillant la gloire en même temps que notre alliance, nous, en évitant la honte par un règlement modéré de notre malheureuse situation, prendre d’autres sentiments, choisir nous-mêmes la paix au lieu de la guerre et par là mettre un terme aux maux de tous les Grecs; de cela, en plus, ils vous attribueront le principal mérite, car ils ont la guerre sans qu’on sache clairement qui des deux l’a commencé, mais si cela cesse, ce qui aujourd’hui dépend surtout de vous, c’est à vous qu’ils s’en tiendront obligés. Ainsi décidez-le, et vous pouvez vous lier d’une amitié ferme avec les Lacédémoniens sur leur propre invitation, en les obligeant au lieu de leur violence. Et dans un tel geste, songez combien d’avantages vous devez normalement trouver: il suffit en effet que, vous et nous, nous tenions le même langage, et le reste de ce qui est grec, vous le savez, se trouvant alors en infériorité, nous portera la plus grande considération.»

Vous aurez compris que les Athéniens sur de leur force, refuserons cette sage proposition paix. Malgré tout, la paix est conclue en 421, quatre ans plus tard. Cette paix, nommée paix de Nicias, sera de courte durée. La guerre reprend assez rapidement et le front se déporte en Sicile.

Syracuse

Le conflit narré par Thucydide nous transporte à Syracuse dans la plus belle baie du monde qui fut le théâtre de furieuses batailles navales.

Baie de Syracuse

Dans cette ville au nom si fou, les Athéniens vont connaître leur plus terrible défaite. Le cours de l’histoire prend un tour dramatique pour les 40 000 Athéniens qui ont vogué vers la Sicile.
Dans la fin du livre 7, Thucydide occupe toute la largeur de son art, la chronologie est précise, il nous déplace sur tous les terrains de la lointaine Sicile, il parle des hommes qui font la guerre. Elle apparaît enfin dans toute son horreur. Il ne s’agit plus d’une approche comptable mais de drames, de déroutes humaines et de détresse des vaincus. Thucydide emploie alors un style moderne et réaliste qui tranche avec le style épique homérique de ses illustres ancêtres. Là ou Homère sacralisait le combat guerrier, Thucydide le dépeint dans son horreur. Prenons pour repère le style homérique de l’Iliade au chant 7 dans la traduction de Jean-Baptiste Dugas-Montbel. Ménélas, frère d’Agamemnon, mari cocufié d’Hélène, harangue les guerriers grecs pour qu’un d’entre eux ose se mesurer au grand Hector:

« Guerriers pleins de jactance, ô vous qui n’êtes que des femmes, et non des hommes! quel opprobre pour nous, quel honteux outrage si parmi les Grecs nul ne se présente aujourd’hui contre Hector !…Eh bien ! moi seul, je m’armerai contre lui, car les destins des combats reposent dans le sein des immortels…»

Ce à quoi, Agamemnon chef des armées grecques, répond en retenant Ménélas:

« Ton cœur t’égare, trop généreux Ménélas ; cette témérité ne te convient pas ; quoi qu’il t’en coûte, retiens ton courage ; ne va pas, dans ta colère, combattre un héros qui t’est bien supé­rieur, Hector, fils de Priam, que redoutent tous les guerriers. Achille lui-même, dans nos combats glorieux, ne le rencontre qu’en frémissant, lui, bien plus redoutable que toi…

C’est finalement Ajax le grand qui gagne le droit d’affronter Hector et le combat commence:

«…balançant une longue javeline, il la jette contre le formidable bouclier d’Ajax, et frappe la surface d’airain qui formait la huitième et dernière couche ; le fer inflexible la traverse en perçant les six premières, et s’arrête à la septième. Le noble Ajax, à son tour, lance un long javelot, et frappe le bou­clier arrondi du fils de Priam ; l’arme impétueuse perce le brillant airain, pénètre la cuirasse superbe, et la pointe déchire la tuni­que près du flanc : Hector s’incline, et se dérobe à la mort cruelle. Tous les deux alors arrachent de leurs mains ces fortes javelines, et se précipitent tels que des lions dévorants ou des sangliers dont la force est indomptable. Le fils de Priam atteint de sa lance le milieu du bouclier ; mais la pointe se recourbe sans pouvoir rompre l’airain. Alors Ajax se précipite sur Hector : sa pique traverse le bouclier, arrête le Troyen qui s’élance, et le blesse à la gorge ; un sang noir jaillit aussitôt….»

 Ceci est le style des ancêtres de Thucydide. Voici la fin tragique des Athéniens poursuivis par les Lacédémoniens et leurs alliés syracusains, livre 7 chapitre 84.

«…Le jour venu, Nicias emmène l’armée. Mais les Syracusains et leurs alliés la harcèlent toujours de la même façon en tirant sur elle et en la criblant de javelots de tous les côtés. Les Athéniens cherchaient à gagner en hâte le fleuve Assinaros, forcés par l’assaut que menaient de tous les côtés une cavalerie nombreuse et les autres forces ennemies – ils s’imaginaient que la traversée par le fleuve leur serait de quelque allègement – et poussés en même temps par la détresse et le besoin de boire. Mais, quand ils l’ont une fois atteint, ils s’y précipitèrent sans plus garder aucun ordre. Leur impatience à vouloir tous passer chacun le premier ; la pression de l’ennemi s’y joignant rendait la traversée dès ce moment difficile. Obligés de n’avancer que par masses, ils tombaient les uns sur les autres et se foulaient aux pieds, ou encore, s’abattant sur leurs javelines et tout leur par leur armement, tantôt ils se tuaient sur le coup, tantôt ils s’empêtraient et étaient emportés par le courant. Postés, d’autre part, sur la rive opposée – l’endroit était escarpé – les Syracusains  tiraient d’en haut sur les Athéniens, qui, la plupart buvaient avidement, et qui se gênaient mutuellement dans le lit encaissé du fleuve; enfin, descendus derrière eux, les Péloponnésiens égorgeaient plus particulièrement ceux qui s’y trouvaient. L’eau tout de suite était devenue trouble, mais quelque mêlée qu’elle fût de boue et de sang, quand même on la buvait, et le plus souvent il fallait se battre pour en avoir.
A la fin, de nombreux cadavres déjà s’entassant dans le fleuve et l’armée ayant été détruite, en partie le long de la rive, et en partie – lorsqu’elle avait réussi à fuir – victime de la cavalerie, Nicias se rend à Gylippe…»

L'oreille de Dionysos, dans la carrière des Latomies
Après une longue campagne de Sicile qui dura des années, l’armée athénienne est complètement anéantie, les deux grands généraux Démosthène et Nicias sont faits prisonniers avec sept mille hommes. Ils sont entassés dans les fameuses Latomies de Syracuse qui ne sont autre que d’immense  carrières qui ont servies à extraire les pierres utilisées pour la construction de Syracuse. Les Latomies et le très grand théâtre de Syracuse se visitent encore aujourd’hui. Le site est grandiose.

Le théâtre antique grec de Syracuse

Il est clair que Thucydide démontre qu’il sait poursuivre son analyse historique quel que soit le théâtre d’opération. Il se projette chaque fois sur le lieu. Il analyse les faiblesses et les forces des positions, les tenants et aboutissants des situations, les enjeux sociaux et économiques. Cette démarche qui nous parait évidente aujourd’hui était complètement novatrice au 5ème siècle avant notre ère.

Après avoir admiré l’attention avec laquelle Thucydide a su faire vivre l’Histoire aux quatre coins de la Grèce, voyons quels étaient les hommes qui faisaient cette guerre. Il faut bien avouer que le récit de Thucydide fait la part belle aux hommes qui guerroyaient car les femmes n’apparaissent pas. Comme certains pré-historiens le prétendraient, c’est le basculement de la société matriarcale ancestrale vers la société guerrière qui a fait son chemin.

Les hommes de la guerre

Une fois qu’on a noté que la guerre ne met en scène que des hommes, il faut noter que Thucydide dans son approche scientifique apporte des renseignements très précis sur l’engagement humain et sur son dénombrement. Certes cette précision dans les nombres de la guerre n’est pas toujours passionnante mais elle apporte beaucoup pour les générations d’historiens qui se penchent sur l’histoire antique. En effet Thucydide nous renseigne admirablement sur la constitution des corps d’armée que ce soient les hoplites ces fantassins lourds sortes de chars d’assauts de l’antiquité, les archers, la cavalerie, les peltastes l’infanterie légère,  ou encore les trières et leurs marins. Pour de nombreuses batailles, nous avons pour chaque corps d’armée et pour chaque cité, le nombre de participants dans chaque corps. Je prends pour exemple parmi tant d’autres celui de l’expédition des Athéniens contre l’île de Mélos (voir carte), livre 5 chapitre 84:

«…les Athéniens partirent en campagne contre l’île de Mélos: la flotte comptait trente navires à eux, six de Chios et deux de Lesbos, les troupes mille deux cents hoplites à eux, avec trois cents archers et vingt archers à cheval et pour les alliés des îles quelque quinze cent hoplites…»

Nous avons également très souvent le nombre de tués dans chaque camp. Pour inlassablement récolter ces détails Thucydide a du prendre de nombreux contacts dans les milieux militaires, certaines biographies de Thucydide prétendent même qu’il utilisa une partie de sa fortune à payer ces renseignements.  Il a du également approcher ou prendre part à l’administration athénienne, lorsqu’il fut stratège, qui devait détenir ce type d’information. Un aspect remarquable de l’étude historique de Thucydide et qu’il a lui même été au cœur  de l’Histoire qu’il raconte. Son rôle fut important pour plusieurs raisons, il fit parti d’une grande famille athénienne, de celles qui participent activement aux décisions de la cité et il fut même envoyé en personne comme stratège sur une bataille importante. Pour comprendre le rôle du stratège, il faut remonter aux mythes fondateurs grecs qui étaient totalement mêlés à l’organisation de la cité. Depuis les temps les plus anciens, les premières organisations de l’Attique étaient basés sur des tribus qui étaient à la fois des structures héritées d’époques mythiques et aussi des structures qui étaient utilisées à but administratif. Faut-il pour cela remonter aux alentours du milieu de deuxième millénaire, lorsque le modèle grec était façonné par les Crétois comme l’indique Thucydide dans les premiers chapitres du livre 1. Cette organisation a perduré en se modernisant régulièrement avec Thésée, puis Solon. Une réforme majeure intervient  à la fin du 6ème siècle avec Clisthène. Pour rompre avec la mainmise de certaines familles et avec le clientélisme, Clisthène redistribue complètement la carte géopolitique de l’Attique en groupant les tribus trois par trois, une tribu de la cité d’Athènes avec une tribu de l’intérieure et une tribu de la côte. Il forme ainsi dix nouvelles tribus pour lesquels il demande à la Pythie de Delphes de nommer pour chacune d’elles un héros fondateur.  Ici se mêle donc encore l’aspect administratif et l’aspect mythique. Seront nommés pour la postérité, Érechthée  (Ἑρεχθηΐδαι), Égée (Αἰγεῖδαι), Pandion (Πανδιονίδαι), Léons (Λεοντίδαι), Acamas (Ἀκαμαντίδαι), Œneus (Οἰνεΐδαι), Cécrops (Κεκροπίδαι), Hippothoon (Ἱπποθοωντίδαι), Ajax (Αἰαντίδαι), Antiochos (Ἀντιοχίδαι).  La trace de ces tribus se retrouve dans le récit de Thucydide. Par exemple lors de l’oraison funèbre aux premiers morts de la guerre livre 2 ch. 34, nous apprenons que:

«…les Athéniens, selon l’usage traditionnel chez eux, firent des funérailles officielles aux premiers morts de la guerre. Voici comment ils procèdent. Les ossements des défunts sont exposés, deux jours à l’avance,  sous une tente que l’on a dressée; et chacun apporte à son gré, des offrandes à qui le concerne. Puis au moment du convoi les cercueils de cyprès sont transportés en char à raison d’un par tribu; les ossements y sont groupés, chaque tribu à part; et l’on porte un lit vide, tout dressé: celui des disparus, dont on n’a pas trouvé les corps pour les recueillir. A ce convoi participe librement  citoyens et étrangers; et les femmes de la famille sont présentes au tombeau, faisant entendre leur lamentation. On confie alors les restes au monument public, qui est situé dans le plus beau faubourg de la ville et où l’on ensevelit toujours les victimes de la guerre – à l’exception des morts de Marathon: pour ceux-là,jugeant leur mérite exceptionnel, on leur donna la sépulture là-bas, sur place.»

Nous apprenons donc que cette façon de mener les oraisons est traditionnelle, elle s’inscrit dans le culte athénien.
Pour que le pouvoir soit équitablement partagé sont élus et tirés au sort tous les ans dix stratèges, un par tribu. Pour faire simple, ce sont les stratèges qui détiennent le pouvoir exécutif. Le meilleur exemple en est Périclès. Comme nous venons de le voir, dans la tradition de l’oraison funèbre, cette gouvernance se soude autour d’un mélange de culte aux mythes fondateurs, de démocratie et de force militaire. C’est dans cette  organisation, moderne pour l’époque et que les autres cités grecques regardent avec intérêt et circonspection, que Thucydide évolue alors qu’il est élu stratège dans les années 425.

Thucydide et sa famille

Comprendre les origines de la famille de Thucydide apporte beaucoup à la compréhension de l’Athènes du 5ème siècle. Il est possible de retrouver quelques traces de cette famille éparpillées ça et là dans le récit qui est toujours à la troisième personne. Le fait que le récit soit à la troisième personne a d’ailleurs donné lieu à une théorie plus ou moins élaborée sur la publication de l’œuvre mais j’y reviendrai plus tard. On apprend donc que Thucydide est le fils d’Oloros (livre 4 chapitre 104) qui est un descendant du roi Thrace du même nom. A la fin du 6ème siècle, Hégésipylè, fille du roi Thrace Oloros épouse l’illustre général athénien Miltiade vainqueur des Mèdes à Marathon en 490. Le général Cimon, dont j’ai déjà parlé, est le fils de Miltiade. Autour de 465, Cimon intervient sur la cote thrace, il y possède des mines d’or. En 460, Cimon est frappé d’ostracisme, il meurt en 450 lors d’une campagne militaire sur l’île de Chypre. Quel est le lien entre la famille de Cimon petit-fils du roi thrace Oloros et Thucydide fils d’Oloros supposé descendant du même roi thrace ? Il existe peu de biographies de Thucydide. Il y a celle de Marcellin ou celle de Plutarque (il faudrait plutôt parler de quelques mentions de Thucydide dans la vie de Cimon). Jacqueline de Romilly affirme que les meilleurs renseignements que nous pouvons avoir sont les quelques allusions personnelles que donne Thucydide dans son œuvre et dont j’ai déjà parlé. Tout cela est donc excessivement ténu et la généalogie que je présente dans le schéma ci-dessous est déjà très audacieuse.

Généalogie supposée de Thucydide

Toujours est-il que Thucydide hérite par cette ascendance thrace premièrement de parts dans de riches mines et deuxièmement d’un fort ancrage dans cette région qui lui vaut d’être à l’aise quand il s’agit d’y intervenir ou d’y séjourner. Ceci se retrouve dans la phrase suivante livre 4 chapitre 105:

«…Thucydide possédait les droits d’exploitation des mines d’or, dans cette région de la Thrace, et avait de ce fait un certain crédit auprès des principaux personnages sur le continent…»

Brasidas, ce héros

Désigner un héros dans toute l’œuvre de Thucydide est une affaire de goût. Il y en a un qui fait à la fois une certaine unanimité et qui semble faire l’admiration de Thucydide, c’est Brasidas. Thucydide en parle élogieusement, sa première intervention se situe à Méthone au début de la guerre, livre 2 chapitre 25:

«Cependant les Athéniens des cents navires en croisière autour du Péloponnèse, accompagnés de Corcyréens, venus les rejoindre avec cinquante unités et de certains alliés de là-bas, exerceraient, sur leur passage, divers dommages. En particulier, au cours d’un débarquement à Méthone, en Laconie, ils s’attaquèrent au rempart, qui était faible et sans défenseurs. Mais il y avait justement dans la région Brasidas, fils de Tellis, un Spartiate, qui était là avec un corps de troupes; et, s’avisant de la situation, il partit au secours des habitants avec cent hoplites. Traversant à la course l’armée athénienne, qui était dispersée par le pays et s’inquiétant seulement du rempart, il se jette dans Méthone: au prix d’un petit nombre d’homme, qu’il perdit dans cette percée, il réussit à sauver la villeet, pour ce coup d’audace, fût le premier de la guerre qui reçut, à Sparte des félicitations.»

Brasidas apparaitra encore avec bravoure à Spactérie et à Amphipolis où il défit Thucydide en personne. Thucydide parle alors copieusement de Brasidas avec forces discours et faits d’armes tout au long de la fin du livre 4 et au début du livre 5.  Brasidas meurt au combat à Amphipolis en 422. Sa fin héroïque est rapporté au chapitre 10 du livre 5.
L’épisode  de la défaite de Thucydide à Amphipolis qui débute au chapitre 102 du livre 4 est complexe. D’abord Brasidas est en train d’enlever la ville au stratège athénien Euclès. Thucydide qui est stratège de la région avec Euclès, est sur une autre affaire sur l’île de Thasos. Il est appelé à la rescousse d’Euclès qui n’a pas pu tenir la position d’Amphipolis face à l’action ingénieuse de Brasidas. Thucydide met les bouchées doubles pour traverser en une nuit le bras de mer qui sépare l’île de Thasos de l’embouchure du Strymon à Eion. Il force le passage à Eion mais arrive trop tard pour sauver Amphipolis. Thucydide donne la conclusion suivante à ce fait d’arme, livre 4 chapitre 108, dans laquelle il réaffirme l’importance de cette région:

«L’occupation d’Amphipolis jeta Athènes dans des craintes très vives; entres autres raisons, la ville lui était utile par les convois de bois qui en venaient pour les constructions navales et par le revenu financier qu’elle assurait…»

Ceci est la version présentée par Thucydide et de toute façon nous n’en connaissons pas d’autre. Cependant, une chose est étrange. L’action dans laquelle se met en scène Thucydide, qui réagi promptement semble, appropriée alors que celle d’Euclès semble marquée du sceau de la défaite. Pourtant c’est bien Thucydide qui est jugé pour sa défaite à Athènes. Bien que la sanction du jugement ne semble pas clairement connue, la version officielle est que Thucydide est condamné à l’exil. Là ou les fils de l’histoire continuent de se croiser c’est que par cet exil, Thucydide sera mis hors de la guerre et d’une mort possible. Par ailleurs cette exil lui permet certainement d’avoir tout le temps nécessaire à la réflexion et lui permet donc de rédiger son œuvre. Ceci lui permet également de présenter  une analyse très juste de la situation car son statut de riche exilé lui permet de passer du temps dans chacun des deux camps sans être inquiété. Par ailleurs, cette défaite semble hanter Thucydide, se sent-il victime d’une injustice ? Il semble vouloir se persuader qu’il n’a pas été défait par le moins valeureux des généraux lacédémoniens. Il marque dans son récit une admiration pour son vainqueur. Il semble chercher à exorciser ce fait douloureux et du coup ramener à leurs plus justes valeur les vertus de Sparte en regard de celles qu’il porte à Athènes.  Il y a donc à Amphipolis dans l’affrontement avec Brasidas, un ensemble de faisceaux historiques qui font de ce passage un point clef du récit.

Pericles British MuseumAyant choisi de mettre en valeur Brasidas, pour mémoire je souhaite citer quelques autres personnages qui m’ont intéressés dans la description qu’en fait Thucydide:

  • Themistocle et Pausanias, deux anciens héros des guerres médiques, sont originalement brossés dans la  Pentékontaétie, livre 1.
  • Périclès le politicien athénien du 5éme siècle qui disparaît emporté par la peste au livre 2.
  • Nicias, valeureux et sensé général athénien qui finira sa vie dans les Latomies de Syracuse au livre 7
  • l’ambitieux Alcibiade.

La Controverse sur Xénophon éditeur de Thucydide

Dans un dernier chapitre et en guise de conclusion faisant lien avec la suite de l’histoire grecque racontée par Xénophon, j’aimerais parler de la controverse historique concernant l’édition de l’œuvre de Thucydide. Quelques analystes de Thucydide comme Diogène Laërce prétendent que le manuscrit dont nous avons hérité a été mis en forme par Xénophon qui aurait édité les notes de Thucydide. Voici comment est présentée la chose par Diogène Laërce, dans la vie de Xénophon sur remacle.org:

«On dit qu’ayant en sa possession les livres égarés de Thucydide et pouvant se les attribuer, il les mit au jour en l’honneur de cet historien.»

Ceci est notamment basé sur quelques sentences du chapitre 26 du livre 5, appelé seconde préface:

«Thucydide d’Athènes a écrit le récit de ces faits comme ceux qui précédaient, en rapportant dans l’ordre, par étés et par hivers, le détail des évènements, jusqu’au moment où les Lacédémoniens et leurs alliés mirent fin à la domination athénienne et s’emparèrent des Longs Murs ainsi que du Pirée….»

Quelques phrases plus loin, Thucydide reprend le récit à la première personne:

«En effet j’ai le souvenir personnel que toujours – dès le début de la guerre et jusqu’à le fin – beaucoup affirmaient qu’elle devait durer trois fois neuf ans. Je l’ai vécue d’en bout à l’autre, étant d’un age à me rendre bien compte  …………et m’occupant attentivement d’obtenir des renseignements exacts. Il m’est, en plus, arrivé de me trouver exilé pendant vingt ans, après mon commandement d’Amphipolis et d’assister aux affaires dans les deux camps – surtout du côté péloponnésien, grâce à mon exil – ce qui m’a donné tout loisir de me rendre un peu mieux compte des choses. Je rapporterai donc la période qui suivit les dix ans, avec ses différends et ce qui devait mener au renversement des traités, puis la période d’hostilités qui suivit.»

Tout se passe comme si dans le premier extrait, l’éditeur de Thucydide se substitue à lui pour introduire une nouvelle partie importante de l’œuvre puis que Thucydide reprenne la narration à la première personne. Autre point à noter à la lecture du premier point: Thucydide avait rédigé des notes pour l’ensemble de la guerre puisqu’il précise « jusqu’au moment où les Lacédémoniens et leurs alliés mirent fin à la domination athénienne et s’emparèrent des Longs Murs ainsi que du Pirée ». Ceci ajouterait au crédit de la version qui prétend que Xénophon a fait siennes les notes de Thucydide et qu’il prit son relais pour terminer l’histoire de la guerre du Péloponnèse dans les Helléniques qui commence abruptement là où termine celle de Thucydide.
L’historien moderne Luciano Canfora pousse plus loin cette hypothèse en affirmant que ce passage à la première personne ne concerne pas Thucydide mais Xénophon lui-même. Il confirme par cette analyse celle de Laërce et prétend que Thucydide n’a jamais été exilé et qu’il est retourné à Athènes après la défaite à Amphipolis. Il s’agirait donc de l’exil de Xénophon, qui lui est parfaitement connu et qui s’est bien déroulé dans le Péloponnèse, dont il est question lorsque celui-ci parlant à la première personne en tant qu’éditeur des notes de Thucydide dit « s’être trouvé exilé pendant vingt ans ». Luciano Canfora a écrit un livre entier sur cette étonnante hypothèse. Vous pouvez lire un compte rendu de lecture de ce livre Le Mystère Thucydide, Enquête à partir d’Aristote, écrit en 1997, sur le site de Thomas Lepeltier.
Voici donc une transition toute trouvée pour tous ceux, qui comme moi, sont captivés par l’histoire antique. Xénophon prend le relais dans les Helléniques et ainsi le fil n’est pas rompu, plus d’un siècle d’histoire antique grecque parcouru en détail depuis Hérodote jusqu’à Xénophon.

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