les écritures archaïques de la Grèce

Lilian Hamilton Jeffery ou Anne Jeffery sur poinikastas.csad.ox.ac.ukThe Local Scripts of Archaic Greece classiquement abrégé en LSAG est le titre d’un livre exaltant sur les systèmes d’écritures archaïques de la Grèce. Retraçant la naissance de l’écriture en Grèce, il nous emporte dans le tourbillon de l’éveil grec. Cette époque fantastique de l’enfance de ce monde fait le lien entre les proto-écritures, premières tentatives d’écritures, et la grande épopée de la littérature grecque. The Local Scripts of Archaic Greece écrit début 1960 par L.H. Jeffery, nous renseigne avec précision sur la naissance de l’écriture alphabétique en Grèce. Passionné par le sujet et la qualité du livre de L.H. Jeffery, je me suis lancé dans la folle aventure d’essayer de traduire avec mes mots ce récit qui pourrait sembler s’adresser à un public spécialisé.  Je peux témoigner que ce n’est pas le cas car L.H. Jeffery transmet son savoir avec précision et simplicité, ne laissant rien inexpliqué. S’il faut parfois s’appliquer à relire studieusement quelques paragraphes ou quelques notes, les conclusions scientifiques restent tout à fait accessibles et limpides. Le seul reproche qu’il serait possible de faire concernant cette œuvre, est qu’elle est écrite en anglais et qu’il n’existe pas de traduction française. Tout n’est pourtant pas perdu car j’ai pris le pari de retranscrire avec plaisir l’essentiel de la démarche de ce précieux document.

Toutes les dates qui sont mentionnés dans ce qui suit s’entendent avant notre ère sauf mention contraire.

contexte de la naissance de l’écriture en Grèce

Pour remettre le récit dans son contexte, il faut dire que la Grèce a déjà connu dans le Péloponnèse essentiellement à une époque très ancienne, autour du quinzième siècle, des systèmes d’écritures. Le plus fameux est le linéaire B. Cependant ce mode d’écriture n’a pas perduré. Il s’est éteint autour du douzième siècle. Les raisons de l’abandon du linéaire B sont multiples. Pour être synthétique sans être complet, citons les deux principales (1) le déclin de la civilisation mycénienne principale utilisatrice de ce système d’écriture (2) l’aspect peu pratique de cette écriture qui n’était pas à la portée du plus grand nombre mais qui était utilisé par l’administration palatiale mycénienne. A partir du onzième siècle, la Grèce entre dans une zone temporelle durant laquelle un nouveau système d’écriture va s’imposer. C’est à cette époque que va s’intéresser L.H. Jeffery. Cette époque dite de la Grèce archaïque précède celle de la Grèce classique pour laquelle l’alphabet est installé et démocratisé.

L’ époque de la Grèce archaïque  au sujet de laquelle nous n’avons, par définition, pas d’histoire, Jeffery nous la rend vivante grâce à sa quête de l’écriture, ou plus précisément, des écritures grecques. Cette recherche de la naissance de l’écriture grecque apporte de nombreux éclairages sur cette période méconnue. Jeffery mène méticuleusement l’enquête, procédant à une analyse structurée, franchissant les étapes les unes après les autres.  Cette démarche dont je vais essayer de reproduire la structure nous amène jusqu’en 403 lors de ce que nous nommerions aujourd’hui, la « standardisation » de l’alphabet grec. La limite basse qui délimite cette époque et au-delà de laquelle je n’irai pas est donc la date de 403, celle du fameux décret réformateur d’Archinos. Laissons la parole à Christian Touratier dans la Revue de Linguistique Latine du Centre Alfred Ernout n° 2, septembre 2009. Dans son article L’alphabet grec, il précise les évènements qui mène à cette évolution majeure à la fin de la guerre du Péloponnèse:

«En 403, une fois que Thrasybule eut chassé d’Athènes la tyrannie oligarchique de ceux qu’on appelle les Trente, Archinos, sous l’archontat d’Euclide, fit, parmi plusieurs décrets visant à rétablir l’ordre moral, voter «que l’écriture et l’orthographe des actes publics se départissent désormais de l’archaïsme attique pour se conformer à l’usage d’Ionie» (Glotz, Gustave, 1941, Histoire grecque, t. III, 64), c’est-à-dire à l’alphabet de Milet. Les autres villes grecques suivirent progressivement cet exemple, qui avait probablement été initié ailleurs qu’à Athènes par quelques cités doriennes. De fait, «un décret argien datant de l’année 417 av. J.-C. est écrit en lettres ioniennes. Il en est de même d’une grande inscription d’Orchomène, antérieure à la fin de la guerre du Péloponnèse» (Lenormant,205). Quoi qu’il en soit, au 4ème siècle av. J.-C. l’unification de l’alphabet grec était quasiment acquise. Et c’est à cette même époque qu’apparut la langue grecque commune qu’on appelle la koinè»

Cette chronologie que je viens de balayer en quelques paragraphes aboutit à l’année 403. Je l’ai schématisée dans le croquis ci-dessous.

Chronologie de l'apparition de l'écriture en Grèce

les jalons de l’analyse de Jeffery

La période sur laquelle je vais revenir se situe donc avant cette date de 403. Jeffery la fait débuter atour du douzième ou onzième siècle. Le plan de l’ouvrage de Jeffery s’articule autour d’étapes et d’hypothèses qui vont jalonner l’apparition de l’alphabet grec. Quelles sont-elles:

  1. les lettres grecques viennent des lettres phéniciennes,
  2. hypothèse d’une unité de temps et de lieu pour le transfert des lettres phéniciennes vers les lettres grecques, se rendre directement à ce chapitre ->
  3. hypothèse du lieu de transmission à Al Mina (voir la carte ci-dessous) sur la côte nord de la Syrie, ceci est vu comme la première transmission des phéniciens vers les grecs, se rendre directement à ce chapitre ->
  4. hypothèse de la date de transmission, le huitième siècle, se rendre directement à ce chapitre ->
  5. les lettres de la première transmission des phéniciens vers les grecs, se rendre directement à ce chapitre ->
  6. la deuxième transmission: des grecs vers les grecs, se rendre directement à ce chapitre ->.

Ces jalons sont à la fois des étapes au sens chronologique et des hypothèses historiques que Jeffery étayent dans des démonstrations très solides. Je vous propose de revenir en détail sur chacune d’elles.

les lettres grecques viennent des lettres phéniciennes

Avant de s’intéresser à la démonstration de Jeffery, retraçons en un voyage express le parcours de ces lettres phéniciennes qui elles-mêmes viennent des signes proto-sinaïtique eux-mêmes issus des hiéroglyphes égyptiens. Cet héritage qui se superpose à une diffusion géographique est schématisé sur une carte ci-dessous avec les couleurs jaunes et oranges. Des repères chronologiques sont donnés pour indication, partant d’environ 3000 pour les hiéroglyphes égyptiens pour aboutir autour de 1200 pour l’alphabet phénicien. La suite est mise en couleurs rouge, verte et bleue. Elle nous conte la passionnante histoire de la naissance de l’alphabet et de l’écriture grecque. Ce code mettant en jeu trois couleurs est celui utilisé par Adolf Kirchhoff au 19ème siècle pour noter les trois principales variantes de l’alphabet grec et sur lequel je reviendrai.
origine et diffusion de l'alphabet grec

Ceci dit, reprenons le cours du récit: les lettres grecques viennent des lettres phéniciennes. Cette affirmation, à l’époque même où Jeffery écrit, n’est plus vraiment à démontrer. Elle est avérée depuis bien longtemps. Cependant, Jeffery, dans sa rigueur, ne veut rien laisser au hasard. Elle tient à construire un édifice solide sur des bases stables. Elle expose six points, qui pour elle, semblent être les meilleures preuves de cette filiation. Il me semble intéressant de reprendre ici ces six points.

  1. Elle choisit deux témoignages écrits dont le plus connu nous vient du grand historien de l’antiquité: Hérodote. J’ai déjà abondamment commenté ce témoignage dans les pages de ce blog. Il s’agit du témoignage le plus souvent avancé dans la littérature. Il est précis et irréfutable comme l’est si souvent Hérodote quand on s’applique à lire l’Histoire à travers la légende. J’ajouterais que c’est une façon très plaisante de lire l’Histoire dont je ne me lasse pas.
    Le deuxième moins connu est du à l’épigraphie, il fut découvert dans la ville de Teos en Ionie. Les Dirae Teae connu sous les multiples références suivantes CIG 3044; LW 59; IGA 497; Syll3 ou SIG3 37-8; SEG 4, 616; Tod I 23; SEG 19, 686; *ML 30; SEG 26, 1304 et daté d’environ 469/459, témoigne de l’existence de lettres nommées littéralement «phéniciennes» (phoinikeia). Ce témoignage indique clairement que l’écriture se compose de lettres qui n’ont d’autres noms que: phéniciennes. Voici ce qu’en dit le site Mnamon de l’université de Pise:
    «Les Dirae Teae» est un document épigraphique retrouvé sur une stèle à Téos consistant en une série d’anathèmes lancés contre ceux qui nuisent à la communauté locale ou aux simples citoyens. La liste prend fin sur une menace contre ceux qui endommagent la stèle, ainsi formulée :
    ὃς ἂν ταστήλας : ἐν ἧισιν ἡπαρὴ : γέγραπται : ἢ κατ άξει : ἢ ϕοινικήια : ἐκκόψε[ι :] ἢ ἀϕανέας ποιήσει : κε̃νον ἀπόλλυσθαι : καὶ αὐτὸν : καὶ γένος [τὸ κένο.]
    «Que ceux qui détruisent les stèles sur lesquelles est écrite la malédiction, ou bien en éliminent les lettres [phoinikeia], ou bien en rendent impossible la vision, que ceux-ci périssent avec toute leur descendance».
    Il existe de nombreux autres témoignages de Diodore de Sicile, de Plutarque et bien d’autres encore mais Jeffery considère ces deux témoignages comme suffisant pour poser ses fondations.
  2. Les lettres grec ont emprunté leurs noms aux lettres phéniciennes. L’alpha grecque vient de l’aleph sémitique, béta de bet, gamma de gimel, delta de dalet etc. Il en va ainsi pour les 20 lettres grecques de alpha (α) à tau (τ) issues de leurs ancêtres phéniciennes comme vous pouvez le constater sur le tableau ci-dessous. Une difficulté avec laquelle il faudra jongler dans toute cette aventure est que la langue grecque bien qu’écrite avec des lettres phéniciennes, est une langue radicalement différente de la langue des phéniciens. En effet le grec est une langue indo-européenne alors que le phénicien est une langue sémitique. Les sons d’une langue sémitique comme le phénicien sont très différents de ceux d’une langue indo-européenne comme le grec. Pour faire simple, il suffit de penser au grec moderne (issu du grec ancien indo-européen) et à l’arabe (langue sémitique). Ceci est une importante constatation car même s’il n’est pas aisé en grec d’obtenir les mêmes sons que dans le phénicien, on retrouve un son approchant pour nommer les lettres. Si, ces lettres n’avaient pas de liens, il n’y aurait aucune raison pour les Grecs de conserver des noms qui n’ont aucun sens dans la langue grecque.
  3. Pour ce troisième point, Jeffery ajoute au point précédent concernant le nom des lettres que l’ordre des lettres dans les deux alphabets est le même. Ce troisième point introduit un concept important, celui de l’alphabet. Techniquement, qu’est-ce qu’un alphabet: une suite de lettres classées dans un ordre précis. A ce point de la réflexion, il est important de noter que la notion d’alphabet qui nous est si commune n’a pas été une évidence pour nos ancêtres. Tous les systèmes d’écriture précédents l’ont démontré. Certains élèvent l’étude des alphabets au rang de science car ce concept va bien au delà de la simple suite ordonnée de symboles. Les Grecs n’ont donc pas simplement empruntés des lettres aux phéniciens, ils ont emprunté bien plus, ils ont emprunté l’alphabet. Pour être précis pour les écritures sémitiques, il faut utiliser le terme d’abjad plutôt qu’alphabet car les spécialistes nous diront qu’en ce qui concerne ces écritures on ne peut pas parler d’alphabet  «complet» mais d’alphabet consonantique car seules les consonnes sont notées. Ceci donnerait aux Grecs, l’invention du véritable alphabet. Témoignage de l’école des lettres chez Hérodote livre 6 en 493 à Chios chapitre 27 « γράμματα διδασκομένοισι« 
  4. En quatrième point, Jeffery indique que la forme des lettres est la même. Par la suite il y aura une évolution mais plus on remonte vers l’époque de l’adoption grecque plus la forme est partagée.
  5. Les Grecs ont tout d’abord commencé par utiliser les lettres phéniciennes en écrivant, comme les Phéniciens, de droite à gauche. Ce n’est que par la suite qu’ils ont changé le sens de l’écriture pour écrire en commençant à gauche. Toute l’histoire du changement du sens d’écriture est également un sujet magnifique que traite, entres autres, le blog http://lespierresquiparlent.free.fr avec tout un sujet sur la «reine des inscriptions», celles de Gortyne en Crète. Elle représente un état intermédiaire entre l’écriture de droite à gauche, senextroverse, et de gauche à droite, dextroverse, que fut le boustrophédon.
    Une preuve de plus de l’emprunt que je pourrais résumer en reprenant cet ensemble de points en une phrase portant sur les lettres phéniciennes: leurs sons, leurs noms, leur ordonnance, leurs formes et leurs sens (sens d’écriture) furent dans premier temps strictement reproduits par les Grecs pour noter la langue grecque.
  6. Pour finir le dernier point mentionné par Jeffery est que les premiers supports d’écritures utilisés par les Grecs furent le bois, la pierre,  le cuir comme le faisait les Phéniciens qui n’avait pas de bonne argile. Par la suite, les Grecs qui possédaient beaucoup d’argile prirent l’habitude d’écrire sur des tablettes ou des pièces d’argiles.

Voici donc énumérés six points qu’il me semble intéressant de reproduire pour introduire cette quête. Il faut également noter que ces points soulignent ce que Jeffery appelle la qualité de la transmission. C’est à dire que l’alphabet phénicien a été repris avec autant de précision que possible par les Grecs. Ce point de « la qualité de la transmission » fera partie de la suite du raisonnement.

Mais qui sont ces Phéniciens ?

A cet instant du récit nous sommes en droit de nous demander «Diantre ! Mais qui sont donc ces ingénieux Phéniciens ?» qui semblent avoir un coup d’avance sur tous les autres avec leur alphabet de vingt-deux lettres prêt à l’emploi. Les cités phéniciennes trouvent leurs racines au début du deuxième millénaire. Il semble que des populations, Hérodote affirme dès le premier chapitre du livre 1 qu’elles viennent du bord de la mer Érythrée, se soient retrouvées confinées contre la méditerranée sous la domination des grandes puissances que sont l’Égypte au sud, les Hittites au nord, et l’Assyrie à l’est. Conservant une certaine autonomie au sein de cet étau, les cités phéniciennes se sont tournées vers la méditerranée. La mer a été l’exutoire qui a permis aux cités phéniciennes de construire une culture originale bravant la navigation hauturière dès le deuxième millénaire pour éviter les routes de navigation côtière. Cette route maritime du centre de la méditerranée passant par les grandes iles, Chypre la première, a égrainé des traces infimes de leur passage et de leur commerce. Toute l’historiographie phénicienne tient en peu de choses comparée à la grecque, la mésopotamienne ou l’égyptienne. Peu de traces écrites, pour ainsi dire pas de production propre aux Phéniciens et deux principales sources mais provenant de l’extérieur: Le Livre des Rois et l’abondante production grecque de l’antiquité. Par ailleurs, le fait de parler des «Phéniciens» comme d’une entité historique est très controversé. C’est le fait des Grecs qui dans l’antiquité  utilisent le terme phoinikes et dont l’origine remonterait à la couleur pourpre que les Phéniciens tiraient de coquillages. Les notions de «Phénicien» ou de «Phénicie» sont donc, historiquement parlant, très hypothétiques. Dans l’ancien testament dont fait partie le Livre des Rois, ce terme n’est jamais utilisé, seules quelques cités comme Tyr ou Sidon sont mentionnées, elles sont intimement liées au royaume d’Israël et de Juda au sein d’une grande région nommée Canaan. Tyr y tient une place remarquée puisqu’elle est la ville de la belle et intrigante Jezabel qui maria un roi d’Israël nommé Achab.Cippus at Palazzo Parisio Chez les auteurs grecs, le terme de phénicien est employé pour désigner les artisans et marins commerçants venant de la côte syro-libanaise. Presque tous les grands auteurs grecs y font référence depuis Homère et Hérodote. Ces traces écrites antiques sont souvent peu élogieuses envers les Phéniciens. Je pense qu’il ne faut pas y donner grande importance et voir cela comme une sorte de médisance de voisinage concernant des voisins entreprenants et jalousés. Depuis que les historiens et archéologues modernes s’ intéressent aux Phéniciens, quels nouveaux témoignages avons nous ? L’écriture phénicienne fut décryptée dès le 18ème siècle grâce à l’inscription bilingue du cippe de Malte (photo ci-contre). Quelques épaves et les traces des ports antiques de côte la syro-libanaise qui ont été fouillés à partir du 19ème siècle. Un culte à Baal et Melqart, déjà révélé par Hérodote, a été étudié mais reste toujours méconnu. Enfin il y a la  célèbre Carthage ainsi que les extensions phéniciennes qui atteignent les confins de la méditerranée comme l’antique comptoir de Cadix. Même si l’archéologie révèle de plus en plus de traces phéniciennes, cela reste assez maigre comparé à leurs voisins proches orientaux. Les études de la fin du 20ème siècle sur l’écriture alphabétique mettant en lumière l’apport phénicien sont résumées par un article de Colette Jourdain-Annequin que je cite plus loin. Elle nous brosse dans cet article une synthèse lumineuse en quelques paragraphes que je me permets de reproduire:

«Dès l’Antiquité c’est aux Phéniciens qu’on attribue l’invention de l’alphabet, ce que semblent bien confirmer les sources épigraphiques qui donnent la Syrie-Phénicie comme le lieu des premières tentatives aboutissant à une écriture plus simple que les anciens
systèmes hiéroglyphiques et logographico-syllabiques en usage.
« Révolution » ou, en tout état de cause, progrès considérable qui permet de décomposer un mot en phonèmes simples et de noter ces phonèmes par des graphèmes linéaires eux aussi simples… degré d’abstraction « prodigieux » (J. Teixidor, p. 93) qui conduit ici au dégagement et à la notation exclusive des consonnes et fait abstraction du vocalisme. L’accord semble se faire sur un certain nombre de points :
— l’ancienneté des premières tentatives et leur caractère progressif : l’existence du principe consonantique alphabétique remonterait au moins au XVIIe siècle avant notre ère.
— l’influence évidente de certains hiéroglyphes égyptiens dans le tracé des premiers signes alphabétiques (une influence qui s’explique aisément par la forte présence du pouvoir pharaonique vers le milieu du second millénaire sur la côte syro-phénicienne).
— ces pictogrammes, réduits à leur valeur acrophonique et transposés en formes linéaires sur une matière molle produisent une écriture cunéiforme très simplifiée par cette adaptation au support (ce qui pour E. Puech ruine l’idée que l’alphabet long aurait pu « être inventé deux fois dans l’espace et le temps », p. 34).
— à cet alphabet long de 28 lettres (étape protocananéenne) succède l’étape cananéenne (période de réduction à 22 lettres) et phénicienne (alphabet uniformisé de 22 lettres). Notons cependant que les termes cananéen et phénicien sont parfois employés indifféremment (C. Brixhe).
— Le cas d’Ougarit est d’un intérêt capital, qui présente le premier corpus de l’histoire rédigé dans une écriture de type alphabétique et permet de se faire une idée de la diffusion de celle-ci dans la société ougaritique des XIV-XIIe siècles avant notre ère. Invention locale pour Paola Xella, l’alphabet cunéiforme de Ras Shamra aurait été créé « pour mettre par écrit, directement à partir d’une source orale, le patrimoine narratif en langue ougaritique »… un vaste ensemble de traditions et de croyances de près de 4000 versets « dont l’étude linguistique, formelle et herméneutique est loin d’être accomplie ». On comprend mieux l’origine lointaine de l’épopée homérique qui présente, par son style formulaire, de frappantes affinités typologiques et historiques avec la poésie ougaritique. C’est cependant aller un peu vite en besogne que de penser que l’alphabet grec ait pu être inventé pour noter les vers hexamétriques ! (B.B. Powel). »

Voici une petite bibliographie web au sujet les phéniciens:

Une des meilleurs raisons, celle de la logique, nous guide. Un outil est disponible. Il est simple et efficace. Les Grecs partagent un territoire géographique avec les Phéniciens qui l’utilisent. Pourquoi les Grecs eux-mêmes ne l’utiliseraient-ils pas ? C’est la deuxième étape de la démonstration de Jeffery: la transmission.

unité de temps et de lieu de la transmission

Il serait simple de se dire que les Phéniciens étaient de grands commerçants et qu’ils ont disséminé leur alphabet un peu partout dans le bassin méditerranéen au gré de leurs voyages de négoce. Et bien L.H. Jeffery va nous prouver que cela ne s’est pas passé comme ça. La démonstration est  implacable dans le style Jeffery, c’est à dire qu’elle va au bout du raisonnement et n’entend pas laisser la place aux approximations. Comme d’habitude, les points du raisonnement sont clairement énoncés.

  1. Les bases de l’utilisation des lettres phéniciennes semblent avoir été établies une fois pour toutes. Les mêmes usages se répètent dans toutes les utilisations ultérieures. Comme si un mode d’utilisation, une façon de tracer une lettre ou une  erreur de compréhension lors de la transmission initiale se retrouvait propagée et systématiquement reprise. Cette hypothèse que je retranscris ici de manière simple est celle qui est développée par Jeffery en se basant sur des analyses linguistiques fines qu’il n’est pas facile de retranscrire lorsqu’on n’est pas soit même un spécialiste du sujet. Cette démonstration permet à Jeffery de fournir un premier argument à l’unicité de la transmission originelle.
  2. La qualité de la transmission (c’est à dire toutes les lettres sont reprises, le nom, la forme, etc… comme je l’ai noté plus haut) fait penser que les Grecs n’ont pas emprunté les lettres mais les ont apprises de professeurs phéniciens. Cette hypothèse est développée par Jeffery qui conclut que cet apprentissage a du se faire en un lieu où les rapports entre Phéniciens et Grecs étaient étroits. Suffisamment étroits pour que la barrière de la langue ne soit pas un frein à la transmission. Jeffery développe l’hypothèse que le lieu de transmission devait se trouver en un endroit ou une communauté phénicienne jouxtait une communauté grecque. La promiscuité aidant, des couples mixtes purent se former. Des enfants avec une double culture pouvaient être éduqués à l’écriture phénicienne. L’exercice d’adaptation de la langue grecque à l’alphabet phénicien pouvait être entrepris en ces lieux. Trouver les sons des lettres phéniciennes qui s’adaptaient au son de la langue grecque, c’était ce à quoi s’attelait ces générations à la double culture.
  3. Jeffery nous livre une dernière hypothèse concernant cette transmission: ce lieu bi-culturel devait se trouver sur une des principales routes d’échanges de l’antiquité pour qu’une fois cette transmission effectuée la dissémination puisse se faire vers le reste de la Grèce. D’autres transmissions locales avaient pu avoir lieu entre Grecs et Phéniciens mais elles étaient restées sans lendemain ou avaient affectées une petite portion régionale. Ceci justifie le titre du livre de Jeffery.

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hypothèse du lieu de transmission à Al Mina

Il y eut un moment où la transmission se fit en un lieu au centre des échanges, là où le passage était important. C’était alors le moment où l’alphabet grec devait prendre son essor. C’est le credo de Jeffery. C’est alors le moment, dans l’aventure qui nous tient en haleine, de prendre son bâton de pèlerin et de trouver le lieu qui possède les propriétés propices à cette transmission. Rappelons les avant de passer à l’inventaire:

  • juxtaposition de populations grecques et phéniciennes,
  • sur une grande route commerciale de la haute antiquité, pour fixer les idées disons autour du 10ème siècle

Chypre possède toutes les caractéristiques requises mais doit être exclue car les Grecs chypriotes utilisent déjà une écriture syllabique héritée des écritures linéaires. Ce mode d’écriture est très ancien (entre le 15ème et le 10ème siècle) et très répandu dans la population grecque ce qui fait que l’alphabet des Phéniciens présents sur l’île ne sera pas utilisé. Jeffery précise que ce système d’écriture perdurera même jusqu’à l’époque hellénistique soit autour du 3ème siècle.

Si on se réfère à la mythologie grecque, de nombreux lieux en Grèce étaient investis ou avaient même été fondés par des Phéniciens. Mais qu’en est-il exactement si on se réfère aux faits historiques. Thèbes la Béotienne se place naturellement en première candidate en se référant au fameux mythe de Cadmos mais est catégoriquement exclue car les évidences archéologiques du Palace de Cadmos à Thèbes n’exhibent aucune présence phénicienne. Par ailleurs Jeffery précise que Thèbes à cette époque était plutôt tournée vers l’intérieur connectée à l’extérieure via l’Eubée et donc que le flux commercial allait de l’Eubée vers la Béotie et non le contraire. Un autre exemple, l’île de Cythère au sud du Péloponnèse sur laquelle était établi un comptoir phénicien et une industrie de la pêche au murex le coquillage utilisé par les phéniciens pour colorer les tissus. Cythère  à cette époque n’était pas vraiment sur une route commerciale et par ailleurs peu d’inscription archaïque y ont été retrouvées. La candidature de l’île de Thasos, très ancien lieu d’implantation phénicien dans le nord de la mer Égée, s’effondre rapidement car son alphabet est connu pour avoir été introduit par sa cité mère, c’est à dire Paros. La colonisation de Thasos menée par la famille du grand poète Archiloque, originaire de l’île de Paros, est un des épisodes hautement épique de l’histoire grecque de la fin du 8ème siècle. Elle nous parvient par les restes mis à jour sur l’île et par quelques fragments d’Archiloque. Les murs de Thasos comme les poèmes d’Archiloque nous arrivent morcelés soumis à l’usure du temps. Profitons d’un vers du poète au sujet de Paros, son ile natale (si bien traduit par André Bonnard):

«Oublie Paros, ses tristes figues et cette vie qu’il y fallait tirer des flots»

Avec ce témoignage, nous sommes au cœur de notre sujet. L’alphabet grec a transporté jusqu’à nous quelques vers du poète. Quelques mots rassemblés en une phrase nous rapprochent des hommes de trente siècles nos ainés.  Ils ont un pouvoir évocateurs que les froids murs des palais n’ont pas. L’homme grec s’est rapidement emparé de l’alphabet pour dépasser le travail du scribe et lui donner ses lettres de noblesse. L’écriture devenue poésie et littérature  dépasse tout ce que nous pouvions attendre de ces quelques signes gravés sur des pierres. Jean Pouilloux nous livre avec passion ce fabuleux destin dans son article Archiloque et Thasos: histoire et poésie.

Sont ensuite rejetées les candidatures des iles doriennes de la mer Egée, Thera (aujourd’hui Santorin), Melos, Sykinos qui présentent peu d’inscriptions et peu de traces permettant de penser à une présence phénicienne même si, comme nous le verrons plus tard, ces îles utilisent rapidement un alphabet très archaïque c’est à dire très proche de l’alphabet phénicien. Il en va également ainsi de la Crète qui est une candidate idéale comme l’est l’île de Rhodes, par leurs proximités des côtes phéniciennes et leurs positions stratégiques sur les routes commerciales. Rhodes était d’ailleurs la candidate désignée tant que des fouilles plus sérieuses n’avaient été menées sur la côte nord syrienne.

Après ce tour de la mer Égée, Jeffery avance l’hypothèse de situer le lieu de transmission directement sur le territoire où était utilisé l’alphabet phénicien. Elle part du principe qu’à partir du 9ème siècle, approximativement, des colonies grecques étaient présentes sur la côte nord syrienne. Elles jouxtaient donc des territoires et des cités phéniciennes. C’est le cas de la colonie grecque implantée à Al Mina (localiser Al Mina sur la carte ci-dessus ). Dire qu’Al-Mina est la plus fameuse ou la plus importante ne semble pas être chose que les historiens puissent prouver. Cependant les fouilles et les recoupements d’indices font de cet emplacement, proche de l’embouchure de l’Oronte, un candidat de premier ordre. Jeffery va même jusqu’à relayer l’hypothèse qu’Al-Mina soit la ville de Posideion (ou Posideium) mentionnée par Hérodote dans le chapitre 91 du livre 3. Je retranscris ci-dessous ce chapitre qui fait partie d’une série de chapitres listant les satrapies (nommées parfois département dans la traduction de Larcher) et les tributs mis en place par le grand roi perse Darius au 6ème siècle:

La satrapie suivante se prenait à commencer depuis la ville de Posideium, construite sur les frontières de la Cilicie et de la Syrie par Amphilochus, fils d’Amphiraüs, jusqu’en Égypte, sans y comprendre le pays des Arabes, qui était exempt de tout tribut. Il payait trois cent cinquante talents. Ce même département renfermait aussi toute la Phénicie, la Syrie de la Palestine, et l’île de Chypre.

Qu’en est-il aujourd’hui au sujet de l’hypothèse Al-Mina

La quête des origines de l’écriture et donc de l’alphabet grec est une quête difficile. Par définition, elle se situe aux frontières de l’histoire puisque sans écriture les témoignages attestant de cette naissance ne peuvent être écrits. Il n’y a, par ailleurs, peu ou pas d’observateurs extérieurs suffisamment avertis comme le furent les Grecs par la suite, pour témoigner de cette histoire en marche. Ou alors nous n’avons pas encore trouvés et analysés ces témoignages. Depuis le livre de Jeffery, Claude Brixhe a communiqué des travaux sur l’élaboration des alphabets grecs et phrygien. D’après ces travaux, les  Phrygiens, fameux par leurs roi légendaires aux noms évocateurs Gordias, Midas, peuplaient le centre ouest de l’Anatolie en Turquie. A l’origine venaient-ils d’un région située au nord est de la Grèce, de la Thrace ? C’est ce qu’il semble se dessiner à la lecture des études d’historiens confirmés. Toujours est-il que l’apport intéressant concernant les Phrygiens est qu’il disposait dans la période clef du 9ème et 8ème siècle d’un paléo-alphabet de 17 lettres très proche du paléo-alphabet grec. J’emploie ici le terme de paléo-alphabet pour caractériser l’aspect naissant et non encore clairement établi de ces premiers alphabets. Claude Brixhe a publié un corpus d’inscription paléo-phrygien où l’on voir clairement la filiation entre les lettres phrygienne et phénicienne. Définir l’apport phrygien à ce puzzle complexe est affaire de spécialistes. Cependant ces travaux, de l’aveu même de Claude Brixhe ne remet pas en cause les contacts directs entre Grecs et Phéniciens.

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l’hypothèse de la date de transmission, entre neuvième et huitième siècle

Comme je le mentionnais en début de ce billet, il a existé en Grèce un système d’écriture complexe qui s’est peu à peu éteint alors que s’avivait la flamme d’un nouveau système bien plus facile à utiliser au point d’être accessible à tous. Ceci est une vision simplifiée de la chronologie qui s’accorde avec l’hypothèse de l’effondrement du monde mycénien au profit du monde dorien. Cette période de transition marque traditionnellement le début des «dark ages» de la Grèce autour du 12ème siècle. Jeffery aborde le sujet avec le soucis de la précision. Elle embrasse la vision de l’historien John Carpenter qui démontre qu’il n’y a certainement aucune raison de penser qu’il y ait des écrits plus anciens que les plus anciennes traces aujourd’hui connues c’est à dire essentiellement:

  • l’inscription de l’œnochoé du Dipylon (cimetière d’Athènes), datée de 740

Dipylon Inscription

  • la coupe de Nestor a été trouvée sur l’île d’Ischia, à l’emplacement de la colonie grecque de Pythécusses. Cette petite coupe semble avoir été fabriquée sur l’île de Rhodes. Ceci illustre la vigueur des échanges commerciaux puisque cette coupe aurait traversé la moitié de la méditerranée. Elle est également datée de la fin ou du milieu du 8ème siècle. L’inscription n’est pas clairement visible sur la photo.

L’inscription de l’œnochoé du Dipylon, comme celle de la coupe de Nestor, se lit de droite à gauche à la manière du phénicien et de toutes les langues sémitiques. Ceci atteste de l’ancienneté de l’inscription puisque nous l’avons vu, les Grecs ont tout d’abord utilisé l’écriture phénicienne en copiant strictement les Phéniciens.
En observant le sens de l’écriture, il est donc possible d’avoir une première idée de datation de l’inscription. La chronologie s’établit comme suit:

  1. de droite à gauche, méthode d’écriture grecque la plus ancienne comme sur les inscriptions présentées ci-dessus.
  2. boustrophédon, alternativement de droite à gauche puis de gauche à droite à la manière d’un bœuf labourant un champ. Le plus fameux exemple de ce type d’écriture est visible à Gortyne en Crète. Une portion du bel ensemble du Code de Gortyne est présentée ci-dessous (photo tirée du site http://lespierresquiparlent.free.fr). Cette façon d’écrire marque une période intermédiaire.
  3. de gauche à droite utilisé par les inscriptions plus récentes. Lors des périodes de transition de sens de l’écriture, on observe souvent des textes gravés en stoichedon, c’est à dire avec un alignement strict vertical et horizontal comme sur cette photo prise au musée d’Athènes concernant un texte de loi Athénien.décret athénien daté de 446, stoichedon, musée d'Athènes

Ces remarques sur l’évolution chronologique des inscriptions grecques ne s’appliquent pas systématiquement à toutes les régions de la Grèce. Elles marquent simplement une tendance générale. Cependant globalement sur l’ensemble de la Grèce les premiers systèmes d’écriture ont en commun le fait de ne pas utiliser de ponctuation et de séparateurs entre les mots qui apportent au lecteur un confort appréciable. Le flot des lettres est continu et rien ne marque une respiration, changements de lignes exceptés, mais qui peuvent survenir à n’importe quel endroit du texte.

Quelques autres inscriptions grecques réputées les plus anciennes région par région:

fragments de poteries corinthiennes inscrites en paléo-alphabet corinthien. Photo tirée de http://poinikastas.csad.ox.ac.uk.

fragments de poteries corinthiennes inscrites en paléo-alphabet corinthien.Photo tirée de http://poinikastas.csad.ox.ac.uk

Rhodes: fragments de la coupe de Korakos, inscription datée autour de 700.
Les régions de Corinthe, de l’Argolide et du Péloponnèse en général sont très liées aux régions de l’est de la méditerranée. Jeffery exhibe des fragment de poterie inscrits datées environ de 700 (photo ci-contre tiré du site dédié à Jeffery http://poinikastas.csad.ox.ac.uk).
En territoire étrusque a été retrouvée la fameuse tablette de Marsiliana d’ Albegna sur laquelle est inscrit un abécédaire étrusque archaïque de 26 lettres écrites de droite à gauche. Le parcours de ce premier alphabet étrusque qui deviendra l’alphabet latin, c’est à dire notre alphabet, démarre sur l’ile d’Eubée en Grèce passe par la colonie eubéènne de Cumes près de Naples pour finir en Étrurie c’est à dire la Toscane d’aujourd’hui. Également daté autour de 700.

Pour conclure sur le sujet de la date de première transmission, Jeffery précise qu’il est important de noter le moment où les lettres grecques prennent leurs formes propres. En effet, les premiers «écrivant» grecs mêlés aux phéniciens ne firent que recopier les lettres phéniciennes. Cet état d’adoption pure de l’alphabet phénicien aurait pu durer des siècles sans qu’il ne donnât lieu à un alphabet grec. Les premières évolutions propres à l’écriture du grec marquent le début d’un véritable alphabet grec. Ce moment se dessine dans le courant du 8ème siècle au gré des régionalismes grecs. Jeffery nous propose de reprendre les lettres phéniciennes une par une pour noter ce moment très précis où les Grecs cessent de simplement recopier  pour que ce qui deviendra l’alphabet grec puisse prendre son envol.

Revenir à la liste des jalons de Jeffery

les lettres de la première transmission des phéniciens vers les grecs

Pour bien comprendre l’évolution de l’écriture grecque, rappelons-nous que l’hypothèse de cette transmission se situe entre 900 et 800 dans de la région d’Al Mina entre des Grecs installés dans cette région qui apprennent l’alphabet et l’écriture comme le feraient les habitants phéniciens eux-mêmes. Ces Grecs, bi-culturels, ne pensent pas dans un premier temps à modifier leur outil d’écriture mais plutôt à le maitriser. Ce qui importe pour eux c’est de trouver les sons de la langue grecque qu’ils peuvent associer aux lettres phéniciennes. Ils s’accrochent donc au principe d’acrophonie. C’est à dire que le son initial de chaque lettre devait être le son représentant la lettre, a-lep, b-et, g-imel. Reprenons donc toutes ces lettres phéniciennes en mettons en regard la lettre grecque. Le tableau de correspondance des lettres présenté ci-dessous comprend:

  • 22 lettres phéniciennes listées dans l’ordre de l’alphabet ou abjad phénicien dont le (sadé)  ou san pour les Corithiens, Argiens et Doriens, s dur noté M ou exceptionnellement W et le qui est devenu la lettre Q des latins. Ces deux lettres ont fini par disparaitre de l’alphabet grec.
  • 24 lettres grecques dont 20 sont issues des lettres phéniciennes.

Φ, Χ, Ψ, Ω n’ont pas d’équivalent phéniciens et ont été rajouté par les Grecs ioniens.

L’ordre des lettres est celui de l’alphabet phénicien. Cet ordre diffère peu de celui du grec comme je l’ai précédemment noté.

grec phénicien nom phénicien (signification) nom grec
Α α aleph (bœuf) alpha
Β β beth (maison) bêta
Γ γ gimel (chameau) gamma
Δ δ daleth (porte) delta
Ε ε hé (battant) epsilon
Υ υ waw (crochet) upsilon
Ζ ζ zayin (arme) zêta
Η η heth (mur) êta
Θ θ teth (roue) thêta
Ι ι yod (main) iota
Κ κ kaf (paume) kappa
Λ λ lamed (bâton) lambda
Μ μ mem (eau) mu
Ν ν nun (serpent) nu
Ξ ξ samekh (poisson) xi
Ο ο ayin (œil) omicron
Π π pé (bouche) pi
sadé (papyrus) « san » Ϻ
qop (singe?)
Ρ ρ res (tête) rhô
Σ σ shin (dent?) sigma
Τ τ taw (marque) tau
Φ φ phi
Χ χ khi
Ψ ψ psi
Ω ω oméga

Jeffery reconstruit donc à partir des lettres phéniciennes les sons et donc les premières lettres grecques. Elle balaye les principales variantes d’écritures de ces nouvelles lettres grecques qui sont en train de se former. Il s’agit de la première transmission et de la première dissémination régionale des lettres phéniciennes. Dans chacune des images ci-dessous tirées du livre de Jeffery, la première lettre entre crochet sous l’inscription Ph est la lettre phénicienne originale. Les lettre suivantes sont des variantes régionales grecques. Lorsque les lettres ne sont pas symétriques verticalement, elles sont d’abord écrites de droite à gauche comme le font les phéniciens. Elle se retourneront plus tard quand elles seront écrites de gauche à droite comme pour le bêta (voir figure 2 ci-dessous) ou le gamma (figure 3).

alpha et béta dans les alphabets régionaux de la GrècePour la lettre alpha, figure 1, la forme finale symétrique numéro 10 apparaît au 5ème siècle, elle se généralise dans toute la Grèce. Elle est toujours celle qui est utilisée dans notre alphabet latin depuis plus de vingt-cinq siècles. La lettre bêta, figure 2, est celle qui a connue le plus de variantes, Santorin, 1-2; Corinthe, 3; Mélos et Sélinonte, 4; Mégare, 5; Argos, 6; Cyclades, 7; Crète, 8 (Gortyne); ailleurs, 9-12. Pour localiser les régions de la Grèce, se référer à la carte. Une fois retournée, elle se rapproche complètement de notre B.

gamma, delta et epsilon dans les alphabets régionaux de la Grèce

Figure 3, la lettre gamma varie peu et la plus fréquente est sa forme initiale qui sera également la forme finale 1. La forme principalement utilisée du delta est de forme triangulaire redressée par rapport à la lettre phénicienne. La forme 5 a été trouvée dans certaines parties de la Crète. La figure 4 montre les diverses formes du delta. La figure 5 décrit les formes de ce qui deviendra le e psilon (e simple). En phénicien le hé est légèrement aspiré alors que le héth (voir figure 8 ci-dessous) l’est beaucoup plus. Les Grecs ont donc préféré le hé pour vocaliser leur son é (ε). Comme la plupart des lettres phéniciennes, les Grecs finirent par retourner la forme lorsqu’ils se mirent à écrire de gauche à droite, ce qui donne donc le E ou le ε avec les barres tournées vers la droite et une forme très semblable à notre E actuel.

upsilonzetaeta

La figure 6 retrace l’histoire de la lettre sémitique waw qui devint la voyelle u psilon (u simple) chez les Grecs. (a) est la forme phénicienne, (b) et (c) araméennes. Jeffery mentionne que la forme (a) est rapidement adoptée par les Grecs pour vocaliser le son u (ou en français) qui existe en grec. Les autres formes sont utilisées dans certaines régions. Concernant le zêta grec tiré du zayin phénicien de la figure 7, Jeffery livre une savante explication que je ne saurais reproduire ici. L’explication est complexe autour de l’adoption des sibilantes (lettres au bruit sifflant ou chuintant) issues des lettres phéniciennes zayin, samekh, shin, et san, la dernière ayant disparue dans l’alphabet grec final. Jeffery avance la thèse que l’adoption des ces lettres dans les premiers alphabets grecs a été mal comprise. C’est donc également le cas pour la transmission samekh/xi et shin/sigma. En figure 8 apparaît la forme du êta grec. Elle reste globalement symétrique et tourne autour de la forme qu’il prendra finalement, c’est à dire H.

thetaiotakappaLa forme du thêta en figure 9 varie peu, on y reconnait toujours la forme de roue initiale issue de la lettre phénicienne teth. Le i ou iota, en figure 10, est écrit de deux manières soit une barre verticale simple soit une forme sinueuse ou courbe. Jeffery indique que les premiers receveurs grecs de cette lettre la comprirent comme un vague zig-zag. Ceci explique les formes plus ou moins incurvées (Corinthe, 1; Achaïe, 2; Crête, 3; Ithaque, 4) de cette lettre qui pour simplifier prit la forme 5 verticale. Figure 11, le kappa grec archaïque est inversé, il se retournera plus tard.

lambdamunu

Le lambda, figure 12, a subi de multiples rotations lors, entre autres, du changement de sens de l’écriture. Seule la forme 5 de la région de l’Argolide subit une petite variation de forme. Figure 13, mu est toujours basé sur la forme sinueuse à 2 ou 3 vagues issue de l’idée originelle de l’eau qui coule. Figure 13, nu ne connait pas de grandes variations d’écriture. La forme du nu est également basé sur une forme sinueuse, celle du serpent.

xipirho

En figure 15 est présenté le samekh phénicien qui devint le xi grec pour lequel il y a l’explication sur la complexité de l’adoption dont j’ai parlé pour le zêta figure 7. En tout état de cause, Jeffery indique que la forme 1, 2, 3 du xi est plutôt ionienne et qu’elle n’a pas été adoptée dans toutes les régions excepté la région de Corinthe sous influence ionienne. Les formes 4 puis 5,6,7 globalement utilisées dans le reste du monde grec et plus tard latin donneront lieu au X, se basent sur la traduction du son ks en aboutant deux consonnes comme illustré en 4 ou 5. Jeffery ne s’étend pas sur l’adoption de l’ayin phénicien qui devint le o micron (petit o). Figure 16, Jeffery indique que l’adoption du pé phénicien en pi grec fut simple et qu’il y a peu à en dire. La forme 3 se retrouve essentiellement en Crète notamment utilisé dans l’inscription de Gortyne. Sont omises dans cette énumération illustrée des lettres phéniciennes, le san et le qoppa (qui deviendra le Q latin) qui furent localement utilisées mais ne donnèrent pas lieu à une lettre dans l’alphabet grec adopté en 403. C’est pourquoi nous sautons à la figure 19 et au rho grec issu du res phénicien. La forme 1 ou 2 se retrouve à peu près partout et se retournera pour donner la forme finale du rho grec. Les autres formes sont des variantes régionales.

sigmatauFigure 20 présente le shin phénicien qui se redressa pour donner le sigma grec qui est, dans toutes ses variantes régionales, représenté par une forme sinueuse. Il fait partie des lettres dont j’ai parlé plus haut pour lesquels l’adoption est mal expliquée.
Finissons par le tau dont la forme universellement adoptée en Grèce est le 1.

Nous avons donc fait là le tour des lettres primitivement adoptées par la Grecs lors de ce que Jeffery appelle la première transmission. Dans le prochain chapitre, nous verrons comment les lettres grecs se propagent dans les différentes régions de la Grèce pour donner les alphabets épichoriques, nom savant donné à ces alphabets régionaux de la grande Grèce.

la deuxième transmission, des Grecs vers les Grecs

Dans la démonstration de Jeffery, une fois la première transmission réalisée en ce point de contact gréco-phénicien sur la cote syrienne, commence une grande aventure qui va se propager comme une onde de choc autour de son épicentre. Depuis ce point de départ spatio-temporel, identifié par Jeffery, nous pouvons imaginer cette écriture grecque naissante se diffuser dans le bassin égéen puis vers le reste de l’Europe. Retrouver avec exactitude les traces de cette diffusion est impossible car avant le décret d’Archinos en 403, rien n’est consigné.  Cependant dès le 19ème siècle, l’esprit cartésien des historiens est en marche pour cartographier ce phénomène. Il faut accorder la paternité de la schématisation des évolutions de l’alphabet en utilisant des codes couleur à Adolf Kirchhoff. J’ai retrouvé ce document d’archive qui semble être l’ébauche de cette représentation cartographique.

carte_kirchhoff

Les codes couleurs représentés sur cette carte tendent à répartir l’évolution de l’alphabet gréco-phénicien en grands courants. Voici une bonne synthèse sur ce sujet tirée du site http://lila.sns.it/mnamon:

Vert. Présents dans les inscriptions les plus anciennes de la Crète, de Théra, de Mélos, ces alphabets sont caractérisés par l’absence de signes «complémentaires», consonantiques Φ, Χ, Ψ et Ω. Ils n’utilisent que les 22 lettres phéniciennes. Les phonèmes manquants sont reproduits à travers une combinaison de signes.

Bleu ciel. Présents à Athènes jusqu’en 403 av. J.-C., à l’époque archaïque, à Mégare, Corinthe, Sicyone, Phlionte, Argos et dans une grande partie des colonies de ces villes. Ils se distinguent des autres par la présence des signes spéciaux Φ et Χ, destinés à rendre graphiquement les phonèmes ph et kh. Pour les phonèmes ks et ps on utilise, comme dans les alphabets «vert», une combinaison de symboles.

Rouge. Comme les alphabets «bleu ciel», ces alphabets utilisent le signe Φ pour rendre le phonème ph, mais, contrairement à ceux-ci, ils réservent au phonème kh le symbole Ψ. Dans ces alphabets également, ks et ps sont représentés graphiquement par une combinaison de symboles.

Bleu. Ils couvrent pratiquement tout le monde ionien à l’exception d’Athènes (jusqu’en 403) et du groupe des Cyclades situé plus au nord. Ils ont les mêmes caractéristiques de base que les alphabets «bleu ciel» (dont ils représentent une évolution précoce), mais contrairement à ceux-ci, ils utilisent un symbole spécifique pour les phonèmes ks et ps: pour le premier ils adoptent le symbole Ξ, pour le second Ψ, présent aussi dans les alphabets «rouge» mais avec une valeur phonétique différente. Η ne représente pas le h aspiré comme dans tous les autres alphabets, mais la voyelle longue e; pour la voyelle longue o, Ω a été introduit comme dernier symbole.

La carte des alphabets grecs coïncide seulement pour une partie minime avec celle des dialectes: en tenant compte aussi des différences les moins évidentes entre les divers systèmes d’écriture, on peut affirmer que la Grèce archaïque a eu un alphabet pour chacun de ses centres politiques importants.

Voici ce qu’il est possible de dire pour retranscrire la première partie du livre de Jeffery. Dans une seconde partie Jeffery décrit l’évolution de l’écriture dans la Grèce archaïque. J’ai apporté quelques précisions sur ce sujet en introduisant les termes de boustrophédon et stoichedon. Elle explique comment la forme et le style d’écriture permet de dater assez précisément les écrits. Puis enfin dans un volumineux chapitre, elle reprend avec détails région par région les alphabets régionaux.
Cette aventure nous a longuement fait traverser le monde grecque. Outre l’aspect historique, ce qui rend passionnant cette analyse c’est qu’on ressent un élan d’expression à travers cette utilisation sauvage des lettres grecques naissantes parfois maladroitement gravées. La rigueur grammaticale ne fait pas encore partie de ce monde. Beaucoup d’artistes s’expriment en signant leurs œuvres de quelques mots ou phrases, «untel a peint ce vase», tel dieu ou tel héros est nommé en sous-titre sur un vase. Les notables tiennent à ce que les lois de la cité soient notées sur des murs aux yeux de tous. C’est le célèbre et majestueux code de Gortyne qui s’épanche sur des pans de mur, 12 colonnes en boustrophédon.

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2 commentaires pour les écritures archaïques de la Grèce

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