Histoire-Géo

Reclus éclaire avec intelligence le lien entre Histoire et Géographie. Il explique qu’il ne s’agit pas que d’une lubie de bureaucrate de l’éducation nationale soucieux de compacter des emplois du temps. Considérons les quatre dimensions de notre espace spatio-temporel: la géo est l’étude dans l’espace et l’histoire dans le temps.

Le tout forme une étude spatio-temporelle de notre monde dans laquelle les éléments de l’une s’interpénètrent avec ceux de l’autre. Les termes exacts de Reclus sont:

La Géographie n’est autre chose que l’Histoire dans l’Espace, de même que l’Histoire est la Géographie dans le Temps.

Le géographe voyage dans l’espace et l’historien voyage dans le temps. Reclus propose un savant voyage dans les deux ou quatre dimensions, un voyage dans l’espace-temps. Dès le début du vingtième siècle, il adopte cette nouvelle approche fuyant les carcans de la chronologie et des frontières arbitraires. Il aime étudier un territoire dans sa continuité spatio-temporelle. Ceci apporte un éclairage très agréable et permet de comprendre beaucoup de choses quand l’approche conventionnelle nous laisse souvent insatisfait avec un sentiment d’amputation ou de membre manquant. Cette approche est longuement développée par Reclus dans L’Homme et la Terre. Dans ce billet, je détaille deux exemples qui illustrent cette façon de saisir un territoire dans sa globalité et de faire fi de tristes découpages si souvent installés dans la mémoire collective.

Cette approche prend tout son sens lorsqu’il faut se pencher sur des territoires  chargés d’histoire. Prenons d’abord  cette vaste zone, regroupant les si mal nommés Proche Orient et Asie Mineure, voici comment Reclus nous présente l’affaire:

« Le mot grec Anatolie, synonyme du mot latin « Oriens », présente en soi un sens des plus vagues, puisqu’il est correct seulement pour les Grecs d’Europe : il est précisément le contraire de la vérité pour les populations des hauts bassins du Tigre et de l’Euphrate. D’autre part, le mot d’Asie Mineure est assez vague et l’étendue qu’il représente est indécise. Aucune expression d’usage constant, évoquant un sens précis, ne s’est donc généralisée pour la péninsule terminale du continent comprise entre la mer de Cypre et le Pont-Euxin ; la cause en est à ce que la contrée ne fut jamais « une », ne posséda à aucune époque un caractère d’individualité nettement déterminé : elle embrasse beaucoup de contrées diverses, ayant et méritant chacune un nom précis, mais il n’y a pas eu lieu d’en donner à son ensemble. »

Reclus veut raconter l’histoire de territoires entiers et des hommes qui y sont passés. Les terres ont gardé dans leurs strates la trace du temps et des hommes. C’est comme cela qu’il va traiter de cette portion de terre, berceau de notre histoire. Elle se situe à notre orient alors qu’il faut la voir comme un centre qui attire, mêle et rayonne.  Dans ce territoire, Reclus a compris, dès le début du vingtième siècle, l’importance des Phéniciens.

« Pour juger des avantages primordiaux dont les Phéniciens recueillirent le bénéfice et auxquels ils durent l’extrême importance de leur œuvre dans l’histoire de l’humanité, il faut planer à une grande hauteur au-dessus de la surface des terres, s’élever en aérostat, pour ainsi dire, et suivre des yeux sur notre petite boule planétaire les chemins que suivent les caravanes des marchands et les peuples migrateurs. Quand on embrasse ainsi l’ensemble de l’Ancien Monde, on constate que certainement la vie de l’humanité dut concentrer son activité d’une manière exceptionnelle sur cette côte de la Syrie. L’orgueil national et religieux avait persuadé les Juifs que leur cité de Jérusalem était le centre du monde, et, à certains égards, elle se trouve réellement, comme Tyr, sa voisine, dans la région où viennent s’équilibrer les forces des trois continents connus des anciens : c’est bien dans cette zone côtière que se croisent les axes principaux suivant lesquels devait se développer l’histoire. »

Reclus rédige avec le lyrisme des géographes qui rapportent avec passion l’agencement du monde. Il est dans cette veine le digne héritier d’Hérodote que je n’omettrais pas de citer un peu plus loin. Si une image vaut mille mots une carte en vaut bien dix-mille. Quel passionné du monde n’a pas passé des heures à rêvasser devant une carte. Celle présentée ci-dessous produite par Reclus ne déroge pas à la règle. Elle donne à imaginer l’esprit aventureux des Phéniciens poussant toujours plus loin la navigation, colonnes d’Hercule, Cassitérides pour l’ouest et le nord, Cap des aromates pour le sud et le mythique périple de Nechao, Côte du Malabar, Bornéo pour l’est. Pas un point du cardinal n’échappe à la témérité des Phéniciens. Rien ne laisse plus rêveur que ces navigations hors des limites du monde connu du premier millénaire avant notre ère.

Stations phéniciennes, côtes connues, mers parcourues tirés de L'Homme et la Terre sur http://books.openedition.org

Stations phéniciennes, côtes connues, mers parcourues tirés de L’Homme et la Terre sur http://books.openedition.org/enseditions/574

1. Rhodes. 2. Chalcédoine. 3. Thasos, mines d’or. 4. Malte. 5. Sicile. 6. Sardaigne. 7. Marseille. 8. Pityuses. 9. Cadix. 10. Utique (Bizerte ?) et Carthage. 11. Îles Cassitérides (Scilly), mines d’étain en Cornwall et Devonshire. 12. Côtes de l’Ambre — Thule (Shetlands ?). 13. Promontoire de Soloeis (Cap Cantin). 14. Cerne (Rio de Oro), colonisation de Hanno. 15. Sherbrook Sound (Sierra Leone, point extrême atteint lors des voyages à Cerne, il y a environ 2 520 ans. 16. Ezeongeber. 17. Cap des Aromates (Guardafui). 18. Sofala et arrière-pays, mines d’or. 19. Périple de Nechao, le doute exprimé par certains auteurs est uniquement basé sur le manque de détails dans le récit d’Hérodote. 20. Tylos (Dilmun, Tilvun ?). 21. Bahreïn. 22. Hadramaut, on connaît le nom du pilote qui, le premier, osa abandonner la côte et se confia à la mousson du sud-ouest pour aborder sur la côte du Malabar. 23. Abhira. 24. Musiris, point certainement atteint dans les expéditions de Hiram (G. Oppert). 25. Rejang en Bornéo (?)

Toutes sont uniques mais pourtant bien dans la réalité de la nécessité qu’avait les Phéniciens à s’extraire de l’étau des super puissances qui les encerclaient et à commercer sans relâche. Dans cette multitude, comment ne pas parler du périple des Phéniciens envoyés par le pharaon Nechao. Faisons appel, une fois de plus, à Hérodote pour nous éclairer, livre 4 chapitre 42.

« …il [Nechao] fit partir des Phéniciens sur des vaisseaux, avec ordre d’entrer, à leur retour, par les colonnes d’Hercule, dans la mer Septentrionale, et de revenir de cette manière en Égypte.
Les Phéniciens, s’étant donc embarqués sur la mer Érythrée, naviguèrent dans la mer Australe. Quand l’automne était venu, ils abordaient à l’endroit de la Libye où ils se trouvaient, et semaient du blé. Ils attendaient ensuite le temps de la moisson, et, après la récolte, ils se remettaient en mer. Ayant ainsi voyagé pendant deux ans, la troisième année ils doublèrent les colonnes d’Hercule, et revinrent en Égypte. Ils racontèrent, à leur arrivée, que, en faisant voile autour de la Libye, ils avaient eu le soleil à leur droite. Ce fait ne me paraît nullement croyable; mais peut-être le paraîtra-t-il à quelque autre. C’est ainsi que la Libye a été connue pour la première fois. »

Plusieurs points si remarquables dans cette courte citation. Hérodote au 5ème siècle avant notre ère ne doute pas qu’il est possible de faire le tour de l’Afrique (appelé Libye à l’époque) par le sud. Il note avec logique que les Phéniciens naviguèrent avec le soleil qui se levait sur leur droite. Il apporte une précision sur le pragmatisme et l’abnégation des Phéniciens qui n’hésitaient pas à s’absenter plusieurs saisons et à assurer la réussite de leur périple en stoppant avec intelligence leur progression pour prendre le temps de refaire leurs vivres. Une clairvoyance à méditer.

Il s’en suit tout au long du chapitre 4 du livre 2 de L’Homme et la Terre consacré à la Phénicie de beaux textes élogieux envers ces hardis marins comme les nomme Élisée Reclus. En voici de plaisants échantillons:

« Au contraire, les Cariens de l’Asie Mineure sud-occidentale étaient très étroitement liés aux Phéniciens, avec lesquels on les confondait parfois, et souvent même ils constituèrent par leurs incursions une sorte d’empire maritime aux contours changeants qui comprenait les rives des îles et des péninsules voisines ; l’hoplite carien était à la solde du marchand phénicien. Longtemps avant les Grecs, ces commerçants avaient affronté les mystères du Pont-Euxin; bien plus, ils avaient pénétré au « cœur du Péloponèse », jusqu’en Arcadie, où ils allaient chercher des bois et du bétail, des mercenaires ou des esclaves…
…La religion des Lydiens, peuple que le tableau ethnologique de la Genèse dit être de race sémitique, ressemble tellement au culte des Phéniciens, dans les principes et dans les détails, qu’on peut les considérer comme identiques, sauf pour les noms propres usuels, et encore plusieurs de ces appellations, notamment celle d’Astarté, sont-elles, sans doute aucun, d’importation orientale. On constate, il est vrai, des mélanges ou des traces de la religion phénicienne dans toutes les parties de l’Asie Mineure, mais nulle part les ressemblances ne furent aussi frappantes que dans les villes du littoral maritime de l’ouest, surtout à Éphèse, où l’on se trouvait en pleine Phénicie. Les historiens peuvent en conclure que l’apport des mythes et des cérémonies s’était fait, non de proche en proche par la voie de terre, mais directement, par le chemin mouvant des flots.
Le rôle des Phéniciens comme grands négociants et porteurs de marchandises, dépassa de beaucoup en proportion celui qui échut plus tard à toutes les autres nations commerçantes. On oublie d’ordinaire que les « lois de la mer, les règles du droit international en vigueur sur la Méditerranée pendant le moyen âge, sont en grande partie l’héritage des Phéniciens ». Ce petit peuple, attaché à la frange d’un littoral, possédait le monopole des grandes navigations dans la Méditerranée et fournissait à tous ses voisins les matières précieuses importées des extrémités du monde, aussi bien par les voies de terre où cheminaient les caravanes, que par les voies de mer, pratiquées des navires. Ils possédaient des comptoirs au loin dans les terres de leurs puissants voisins, dans le Delta, à Tanis, à Bubaste, à Memphis même, en Syrie et en Potamie, à Saïs, à Hamath, à Thapsaque, à Nisibis, qui se targuaient d’être de fondation sidonienne. Les Phéniciens, laissant à d’autres le rêve d’une domination universelle, s’arrangeaient aisément d’une sujétion sévère, mais concentraient en leurs mains le commerce de leurs oppresseurs. »

Le deuxième exemple qui m’a intéressé concerne la Grèce. Ce qui n’étonnera pas ceux, hardis, qui lisent mon blog. Il correspond à une nouvelle illustration de la façon qu’a Reclus pour appréhender une portion de territoire. Dire que la berceau de la Grèce antique est centré sur le berceau égéen, c’est ce qu’ Élisée Reclus nous indique instantanément en centrant son introduction sur cette zone géographique bien précise comme le prouve cette carte.

carte Mer de Grèce tiré de L'Homme et la Terre sur http://books.openedition.org

En quelques phrases, le décor est en place, voici comment Reclus le résume:

Entre les deux Grèces, l’européenne et l’asiatique, la mer se présente plus hospitalière aux marins que dans toute autre partie de la Méditerranée : on ne retrouve, au voisinage des continents, des eaux aussi bienveillantes pour l’homme que dans les archipels de la Sonde. Si l’on étudie sur la carte de la mer Égée la distribution des îles qui jalonnent les distances entre les deux rives continentales, on constate l’existence de plusieurs « ponts », véritables alignements de piles insulaires, toutes assez rapprochées les unes des autres pour que les embarcations restent toujours en vue de la terre ferme.

Bien entendu Reclus analyse avec les données et les connaissances de son époque. Depuis de nombreux progrès ont été réalisés notamment dans le domaine de la préhistoire. Les chapitres de Reclus sur les origines de l’homme sont maintenant rendus complètement obsolètes depuis qu’une approche pluridisciplinaire de la paléoanthropologie a été adoptée. Il y a également un point historique concernant la Grèce et l’origine de la ville de Thèbes béotienne qui m’a interpellé. Ce point est intéressant car Reclus, dans son analyse laisse peu de place pour le doute. Thèbes la cadméenne est d’origine phénicienne or cette thèse n’est plus du tout à la mode pour les historiens modernes, un avis sur la question? Voici le propos de Reclus:

« L’origine sémitique, phénicienne ou cananéenne, de la colonie que dirigea le légendaire Cadmus dans les plaines de la Béotie, ne saurait être mise en doute. Qadem est « l’Orient » dans les idiomes sémitiques, et Qadmôn ou Qadmoni est « l’Oriental ». C’est le nom que la Bible donne aux Arabes, et probablement celui que prirent les nouveaux débarqués dans leur patrie béotique. La terreur superstitieuse qui s’attache à leur souvenir doit être tenue pour un indice de provenance étrangère. Quoique les Cadméens aient été les instituteurs des Grecs en leur apportant l’alphabet, le plus précieux des biens, ils apparaissent dans le drame comme tout particulièrement maudits par le destin. Ils furent à la fois les messagers et les victimes des mythes de l’Asie : la famille d’Œdipe dut accomplir et subir tous les crimes, autant de rites sacrés préparatoires à l’extinction de leur race, car les Grecs que la légende nous représente sous le nom des « Sept Chefs » réussirent à reprendre Thèbes et à la purifier complètement du sang étranger. La colonie phénicienne, non renforcée par de nouveaux venus, devait nécessairement périr, absorbée par les éléments autochtones, et la famille dominatrice était condamnée d’avance, soit à disparaître, soit à s’accommoder au nouveau milieu, en se reniant elle-même. »

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