Mésopotamie, à la poursuite des plus anciens écrits

Après avoir parlé de l’origine des récits occidentaux, ceux des auteurs grecs antiques en l’occurrence, je plonge à l’origine des écrits, tel un apnéiste qui sonde les grandes profondeurs. L’océan dans lequel je devrais me plonger est celui de la Mésopotamie ancienne. La Mésopotamie, nom donné par les grecs à cette région situé au milieu (du grec méso) des eaux (potamie) du Tigre et de l’Euphrate, se situe dans la corne est du croissant fertile (voir carte ci-dessous). Le croissant fertile est une zone qui chapeaute le désert de la péninsule arabe. Cette région est ainsi nommée par les historiens car elle est le berceau des premières civilisations. Simplifions avec un chiffre rond en plaçant cette origine à 10 000 ans.
Sur l’origine de l’écriture, Jean Bottéro a produit une œuvre magistrale. Son livre Mésopotamie: l’écriture, la raison et les dieux se lit comme un roman d’investigation truffé d’intrigues et de rebondissements. Il m’a beaucoup inspiré et m’a donné envie de creuser le sujet.

Carte: Le croissant fertile et la Mésopotamie

Carte: Le croissant fertile et la Mésopotamie

Je sonde l’abîme

Tel un sonar, Jean Bottéro nous annonce les profondeurs, la Chine 2000/1500, l’Inde autour de 2500, l’Égypte 3000, la Mésopotamie 3200 ! Le tout en année avant Jésus Christ bien entendu. Il semble donc que les premiers écrits nous parviennent de très grandes profondeurs historiques depuis les terres qui bordent Tigre et Euphrate. Sur quels supports ont-ils été retrouvés ? En général sur des tablettes d’argile ou gravés sur de la roche. Le papier n’existait pas encore et le papyrus qui le remplaçait se détériore trop rapidement pour nous parvenir depuis ces périodes si lointaines. Lorsque je parle d’écrit, il est honorable de se demander: mais quelle forme d’écriture était donc utilisée ?

Le Cunéiforme

Tablette à écriture cunéiforme (environ -3000 av. JC), exposée au musée du Louvre

Cette écriture dite cunéiforme ressemble à pleins de petits coins assemblés. Cela vient de la baguette de roseau au bout biseauté qui sert à marquer l’argile. Cette tablette archaïque est doublement intéressante. Primo, elle illustre clairement avec ces petits trous le travail du scribe qui enfonce son bâton dans l’argile. Secundo, elle illustre cette époque charnière où le scribe n’a pas encore choisi le camp du dessin ou de l’écriture. En bas à gauche apparaît le pictogramme double de la tête (qui représente l’homme) et du pain (le triangle avec pointe vers le bas). Cette association peut signifier manger ou repas.

évolution du cunéiforme (de S.N. Kramer, l'Histoire commence à Sumer)

évolution du cunéiforme (de S.N. Kramer, l’Histoire commence à Sumer)

Le schéma qui illustre l’évolution du pictographique vers le cunéiforme est intéressant. Intuitivement, il est facile de comprendre que nos ancêtres, dans la lignée des gravures rupestres, sont partis de la «chose» dessinée. Puis, le style s’est épuré pour gagner en place et en vitesse et rendre l’écriture plus compacte. Dans cette évolution qui prendra des siècles, s’observe une rotation à 90° des symboles (entre la colonne 1 el la colonne 2 du schéma). Je n’en connais pas l’explication, peut-être une façon de faciliter la tenue de la tablette lors de l’écriture? Notez qu’à partir de ce moment là, les écritures cunéiformes se lisent de gauche à droite comme notre écriture latine actuelle. L’épuration finale de l’écriture qui mène à la création d’un alphabet ayant peu de symboles est tardive. Ce besoin d’optimisation se comprend. L’écriture répond à un besoin de communication, quel que soit l’objectif initial de la personne qui écrit. L’homme est un grand communicant, il aura donc besoin de transmettre de plus en plus. C’est ainsi que l’écriture a suivi cette évolution lente, longue et complexe qu’il n’est pas possible de résumer en quelques lignes.
En Mésopotamie ont été retrouvées de très nombreuses traces de cette écriture, plus d’un demi million indique Jean Bottéro. Elles sont essentiellement gravées sur des tablettes d’argile. Mais pour moi, la star des inscriptions est l’inscription royale de Behistun. Pour bien des raisons que vous allez découvrir en lisant la suite. Les écrits gravés sur la pierre de Behistun (voir carte ci-dessus et photos ci-dessous), le sont en trois langues et écritures différentes sur trois colonnes séparées. Un peu comme sur la pierre de Rosette sur laquelle était gravée un texte en hiéroglyphes égyptiens et une traduction en grec ancien. A la différence que pour Behistun, aucune des trois langues n’est identifiée. Elles comportent respectivement 400 à 500 symboles ou pictogrammes distincts pour la première, autour de 110 pour la seconde inscription et la dernière qui semble la plus simple, une quarantaine. Tout est à faire ! Cette inscription va se rendre célèbre comme je vais l’expliquer dans ce qui suit.

Behistun ou la grande aventure du déchiffrement

Ceci pourrait être le titre d’un film dont je vais fournir le scénario. Voici le pitch.
L’ écriture cunéiforme est connue des grecs et des latins mais elle est tombée en désuétude. Pour autant, savaient-ils la lire ? En tout état de cause, au 19ème siècle de notre ère plus personne n’est capable de la lire. Ces signes mystérieux sont tombés dans l’oubli. C’est alors que se déroule un scénario inattendu au casting de rêve.

L'inscription trilingue du rocher de Behistun (Iran)

L’inscription trilingue du rocher de Behistun (Iran)

En ce tout début du 19ème siècle, le prélude met en scène un jeune professeur de latin allemand Georg Friedrich Grotefend. Georg Friedrich est inconnu des spécialistes. En 1802, il leur fait parvenir de manière inattendue un texte où il déclare avoir traduit des inscriptions dites cunéiformes recopiées du palais de Persépolis. Inscriptions comportant, comme à Behistun, des textes en trois langues. Il a choisi, bien entendu, le texte qui comporte le moins de symboles. C’est un texte célébrant les grands rois perses de la fin du 6ème et début du 5ème siècle d’où son nom d’inscription royale. Son génie fleurissant lui a permis de démarrer d’emblée sur la bonne piste. Le mot le plus fréquent doit être « roi ». Et crac, c’est la bonne pioche. Suivant son idée, il continue à chercher des noms de rois de l’époque, Darius, Xerxès, les noms propres étant phonétiquement peu déformé par le temps. Après ce fulgurant départ, jamais vraiment reconnu et soutenu par ses pairs, il s’embourbe sur de fausses pistes. Grotefend avait placé les banderilles, Sir Henry Creswicke Rawlinson portera l’estocade.

détail de l'inscription de Behistun représentant le grand Roi Darius premier foulant à ses pieds le mage Gaumata déchu, avec cette image spectaculaire, le grand Roi a voulu mettre en scène son accession au pouvoir

détail de l’inscription de Behistun représentant le grand Roi Darius premier foulant à ses pieds le mage Gaumata déchu, avec cette image spectaculaire, le grand Roi a voulu mettre en scène son accession au pouvoir

Seulement trente ans plus tard entre en scène ce deuxième personnage haut en couleur, officier de l’armée anglaise, passionné de langues orientales. Il a eu connaissance des résultats de Grotefend. Il est en mission en Perse. Il parle donc des langues orientales dont le perse. Au péril de sa vie, il va gravir la falaise de Behistun et il va recopier précisément les inscription. C’est de Sir Rawlinson que nous parviennent ces quelques lignes décrivant son exploit: « …Debout sur la plus haute marche de l’échelle sans autre support que mon corps maintenu le plus près possible du rocher à l’aide du bras gauche, tandis que ma main gauche tenait un carnet de notes et la droite un crayon, je copiai ainsi les inscriptions supérieures, et l’intérêt de mon occupation m’enlevait tout sens du danger…».
Aidé par les premiers travaux de Grotefend et ses connaissances en persan, il parvient à force de perspicacité à traduire complètement une première inscription, celle à la quarantaine de signes. Elle s’avérera être écrite en vieux persan. Cette langue, à l’origine du persan contemporain, était tombée en désuétude. Les autres inscriptions finiront par céder un peu plus tard à la manière dont les hiéroglyphes de la pierre de Rosette avaient été traduits par Champollion. Nous sommes en 1835 et les deux époques sont d’ailleurs contemporaines. Rawlinson, à force de persévérance, déchiffrera la deuxième inscription autour de 1850. Elle s’avèrera être de l’akkadien, langue principale de la mésopotamie depuis la fin du 3ème millénaire. Enfin la troisième est de l’élamite, langue plus ancienne, issue d’un peuple du sud-ouest de la Perse (Iran actuel), proche de Suse. Elle sera déchiffrée encore plus tardivement par  Niels Ludvig Westergaard. De ces travaux est née cette discipline rigoureuse connue sous le nom d’assyriologie. Jean Bottéro était un de nos plus éminents assyriologues, de plus niçois ce qui ajoute à mon plaisir.

Action, décors exotiques, tous les ingrédients des meilleurs Indiana Jones se retrouvent dans cette histoire. Il reste cependant encore un épisode pour parfaire le scénario. Il met en scène quatre savants assyriologues dont Sir Rawlinson. Ils se prétendent assyriologues, alors la Royal Asiatic Society de Londres les met au défi de traduire une inscription qui vient d’être découverte en sol mésopotamien. Nous sommes en 1857, plus de cinquante ans après les premiers pas de Grotefend. La mise en scène est théâtrale. Les quatre savants n’ont pas le droit de communiquer entre eux. Ils ont quelques mois pour envoyer sous pli cacheté leurs résultats. Lorsque ceux-ci arrivent à la Royal Society, force est de constater que les traductions sont proches. La preuve scientifique était ainsi donnée de la capacité à traduire les langues mésopotamiennes. Après cette aventure qui nous a tenu en haleine, il faut bien s’intéresser aux écrits eux-mêmes. Bien sur ces écrits ne contenaient pas d’emblée des épopées lyriques ou des romans, cependant deux pièces représentatives et mythiques ont retenu mon attention.

Le Code d’Hammurabi (ou Hammourabi)

Code d'Hammourabi au département oriental du musée du Louvre

Ce code, datant environ de 1750 av. JC, est souvent cité comme étant le premier livre de loi de l’humanité. Il a passionné au delà des spécialistes de l’assyriologie car il contient des inscriptions qui sont données pour être les ancêtres de la loi du talion. Ce qui retient mon attention plus que cette paternité d’une loi discutable, est la beauté de cette inscription sur une pierre de diorite noire lustrée. La qualité décorative de l’inscription tient dans la maîtrise avec laquelle les artistes de la période d’Akkad ont su travailler cette pierre particulièrement dure. De plus, nous avons la chance de pouvoir admirer cette obélisque plusieurs fois millénaires au musée du Louvre à Paris. Les passionnés amateurs et spécialistes ont analysées ces inscriptions sous tous ces angles. Je donnerais ma préférence à morenon.fr qui propose des traductions comparées du code.

L’épopée de Gilgamesh

L’épopée est un grand récit épique datant du IIIème millénaire av. JC. Il a été retrouvé gravé sur douze plaquettes d’argile dont onze à la grande bibliothèque de Ninive. Ce texte est souvent cité comme un texte originel comme l’est l’Iliade pour les grecs. Il contient notamment, la première description connue du déluge tel qu’il est relaté dans l’ancien testament. Par ailleurs, plusieurs ressemblances mènent à croire que ce récit à inspiré la légende d’Hercule véhiculée par les aèdes grecs. Gilgamesh est un tiers homme, deux tiers dieu exactement comme Hercule. Il vit une épopée qui le mène d’aventures en aventures comme Hercule. Son épopée est gravée sur douze tablettes, tiens, tiens coïncidence ou pas par rapport aux douze travaux d’Hercule.
« …Gilgamesh dès sa naissance était prestigieux …
… Tête haute pareil à un buffle, il étalait sa force…».

Jacques Cassabois qui a adapté l’épopée de Gilgamesh pour les plus petits nous la raconte avec fougue sur france inter.

Hep M’sieu et pour mes devoirs d’école

Dans chaque billet, j’essaye de trouver des documents qui peuvent être utilisés par tous que ce soit pour leurs devoirs d’école ou de collège ou pour leur plaisir. Concernant les anciens alphabets, vous trouverez sur le site de la bnf un dossier très complet sur les premiers alphabets qui peut être un support pratique pour un exposé.
Concernant les inscriptions épigraphiques, comme celle de Behistun, il est possible de trouver leurs traductions sur le très détaillé site achemenet.com sur ce lien,  vous trouverez également sur ce site de quoi très sérieusement étancher votre soif de connaissance sur le grand empire achéménide.
Pour ceux qui lisent l’anglais, l’excellent site livius.org, aller sur http://www.livius.org/sources/about/mesopotamian-chronicles.
Et toujours les excellents fonds de carte historiques gratuits de d-maps.com.

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A propos guillaume

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4 commentaires pour Mésopotamie, à la poursuite des plus anciens écrits

  1. Ping : Chaire de civilisation mésopotamienne au collège de France | Soyons Sport

  2. guillaume dit :

    J’ai réécouté l’émission de France Inter « Gilgamesh et l’invention de l’écriture ». Dans cette émission, nous avons le plaisir d’entendre Jean-Jacques Glassner, qui se réclame de l’école de Jean Bottéro, déclamer des vers de Gilgamesh en akkadien. A écouter sur
    http://www.franceinter.fr/emission-lheure-des-reveurs-lepopee-de-gilgamesh-derniere-partie-linvention-de-lecriture-avec-jean-j

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