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Hérodote Livre 5, chapitres 49, 50, 51

En complément du billet que j’ai rédigé sur Hérodote, j’avais envie de partager encore bien d’autres extraits de l’œuvre de ce grand auteur antique que je ne me lasse pas de relire. Pour cet extrait, le contexte est celui de la première guerre médique. Le tyran Aristagoras de Milet essaye d’attirer les guerriers de Sparte dans le conflit contre le grand Roi Darius. Son plaidoyer auprès du roi de Sparte Cléomène est intéressant, il explicite «mappemonde» à la main les connaissances de l’école de Milet dont faisait parti le géographe Hécatée. La suite est une mini tragédie conclue par la sortie de l’illustre fille de Cléomène: Gorgo. Le texte est tiré du site remacle.org dans la traduction de Jean-François Larcher.

«chapitre 49. Aristagoras, tyran de Milet, arriva donc à Sparte tandis que Cléomène en occupait le trône. Il vint pour s’aboucher avec lui, comme le disent les Lacédémoniens, tenant à la main une planche de cuivre sur laquelle était gravée la circonférence entière de la terre avec toutes les mers et les rivières dont elle est arrosée; il lui parla en ces termes : « Cléomène, ne soyez point étonné de mon empressement à me rendre ici. Les affaires sont urgentes. II s’agit de la liberté des Ioniens. Si leur esclavage est pour nous un opprobre, un sujet de douleur, à plus forte raison doit-il l’être pour vous, qui êtes les premiers de la Grèce. Ils sont vos parents, ils sont vos frères; délivrez-les de la servitude, je vous en conjure au nom des dieux des Grecs. Cette entreprise est aisée. Les Barbares ne sont point belliqueux, et vous, vous êtes parvenu par votre valeur au plus haut degré de gloire qu’on puisse obtenir par les armes. Ils ne se servent dans les batailles que de l’arc et de courts javelots ; ils se présentent au combat avec des habits embarrassants, et la tiare en tête, ce qui fait qu’on peut les vaincre facilement. Les peuples de ce continent sont plus riches que tous les autres peuples ensemble ; en or, en argent, en cuivre, en étoffes de diverses couleurs, en bêtes de charge et en esclaves. Tous ces biens seront à vous, si vous le voulez. Ces pays se touchent, comme je vais vous le montrer. Les Lydiens sont voisins des Ioniens ; leur pays est fertile et riche en argent. » En disant cela, il lui montrait ces peuples sur la carte de la terre tracée sur la planche de cuivre. « Les Phrygiens sont à l’est, continuait Aristagoras ; ils confinent aux Lydiens : leur pays est, de tous ceux que je connais, le plus abondant en bestiaux et le plus fertile en blé. Viennent ensuite les Cappadociens, que nous nommons Syriens, et après eux les Ciliciens, qui s’étendent jusqu’à celle mer-ci, à est l’île de Cypre. Ils payent au roi un tribut annuel de cinq cents talents. Les Arméniens les suivent ; ils ont aussi beaucoup de bétail. Les Matianiens leur sont contigus, et occupent ce pays. Ils touchent à la Cissie, qu’arrose le Choaspes, et sur lequel est située la ville de Suses, où le grand roi fait sa résidence, et où sont ses trésors. Si vous prenez cette ville, vous pourrez avec confiance le disputer en richesses à Jupiter même. Mais vous vous battez contre les Messéniens, qui vous sont égaux en forces, et contre les Arcadiens et les Argiens, pour un petit pays qui n’est pas même aussi fertile que celui-là, et pour reculer un peu les bornes de votre territoire. Remettez ces guerres à un autre temps. Ces peuples n’ont ni or ni argent ; et cependant ce sont ces métaux qui excitent la cupidité, et qui nous portent à risquer notre vie dans les combats. Il se présente une occasion de vous emparer sans peine de l’Asie entière : que pourriez-vous souhaiter de plus? ». Aristagoras ayant ainsi parlé : « Mon ami, reprit Cléomène, je vous rendrai réponse dans trois jours. »

chapitre 50. Les choses ne furent pas portées plus loin dans cette conférence : le jour fixé pour la réponse étant venu, ils se rendirent au lieu dont ils étaient convenus, Alors Cléomène demanda à Aristagoras combien il y avait de journées de la mer qui baigne les côtes de l’Ionie au lieu de la résidence du roi. Quoique Aristagoras eût jusqu’alors trompé Cléomène avec beaucoup d’adresse, il fit ici une fausse démarche. Il devait, en effet, déguiser la vérité, s’il avait du moins dessein d’attirer les Spartiates en Asie ; mais, au lieu de le faire, il répondit qu’il y avait trois mois de chemin. Cléomène l’interrompit sur-le-champ, et, sans lui permettre d’achever ce qu’il se préparait à dire sur ce chemin : « Mon ami, lui dit-il, en proposant aux Lacédémoniens une marche de trois mois par delà la mer, vous leur tenez un langage désagréable. Sortez de Sparte avant le coucher du soleil. »

chapitre 51. En finissant ces mots, Cléomène se retira dans son palais. Aristagoras l’y suivit, une branche La reine Gorgo sous les traits de Lena Headeyd’olivier à la main, et, allant droit au foyer, comme un suppliant, il le conjura de l’écouter, et de faire retirer Gorgo, sa fille, jeune enfant de huit à neuf ans, le seul qu’il eût, et qui était alors auprès de lui. Cléomène lui répondit qu’il pouvait dire ce qu’il souhaitait, et que la présence de cet enfant ne devait pas l’arrêter. Alors Aristagoras lui promit d’abord dix talents, en cas qu’il lui accordât sa demande, et, sur le refus de Cléomène, il augmenta la somme, et vint peu à peu jusqu’à lui offrir cinquante talents. Mais la jeune Gorgo s’écria : Fuyez, mon père, fuyez ; cet étranger vous corrompra. Cléomène, charmé de ce conseil, passa dans une autre chambre, et Aristagoras se vit contraint de sortir de Sparte sans pouvoir trouver davantage l’occasion de lui faire connaître la route qui mène de la mer au lieu de la résidence du roi.»

La suite, toute aussi passionnante, détaille la route qui mène de la cote turque à Suse, résidence royale de Darius. Vous la retrouverez sur le site de remacle.org. Vous retrouverez aussi de nombreux autres fragments d’Hérodote commentés dans ce blog.

Hérodote, l’anneau de Polycrate

Cet extrait fait partie de ceux qui construisent l’histoire et créent la légende. Le contexte historique du 6ème siècle avant J-C est illustré par le graphique ci-dessous. Polycrate est tyran de l’île de Samos au large de la côte turque alors que Cambyse, fils du grand roi perse Cyrus, règne sur la Perse et Amasis est pharaon d’Égypte. L’extrait est tiré du livre 3 des Enquêtes d’Hérodote.

chapitre 39. Tandis que Cambyse portait la guerre en Égypte, les Lacédémoniens la faisaient aussi contre Samos et contre Polycrate, fils d’Ajax, qui, s’étant révolté, s’était emparé de cette île. II l’avait d’abord divisée en trois parties, et l’avait partagée avec Pantagnote et Syloson ses frères. Mais dans la suite, ayant tué Pantagnote et chassé Syloson, le plus jeune, il la posséda tout entière. Lorsqu’il l’eut en sa puissance, il fit avec Amasis, roi d’Égypte, un traité d’amitié, que ces deux princes cimentèrent par des présents mutuels. Sa puissance s’accrut tout à coup en peu de temps, et bientôt sa réputation se répandit dans l’Ionie et dans le reste de la Grèce. La fortune l’accompagnait partout où il portait ses armes. Il avait cent vaisseaux à cinquante rames, et mille hommes de trait. Il attaquait et pillait tout le monde sans aucune distinction : disant qu’il ferait plus de plaisir à un ami en lui restituant ce qu’il lui aurait pris, que s’il ne lui eût rien enlevé du tout. Il se rendit maître de plusieurs îles, et prit un grand nombre de villes sur le continent. Il vainquit dans un combat naval les Lesbiens, qui étaient venus avec toutes leurs forces au secours des Milésiens ; et les ayant faits prisonniers, et les ayant chargés de chaînes, il leur fit entièrement creuser le fossé qui environne les murs de Samos.

chapitre 40. Amasis, instruit de la grande prospérité de Polycrate, en eut de l’inquiétude. Comme elle allait toujours en augmentant, il lui écrivit en ces termes : « Amasis à Polycrate. Il m’est bien doux d’apprendre les succès d’un ami et d’un allié. Mais comme je connais la jalousie des dieux, ce grand bonheur me déplaît. J’aimerais mieux pour moi, et pour ceux à qui je m’intéresse, tantôt des avantages et tantôt des revers, et que la vie fût alternativement partagée entre l’une et l’attire fortune, qu’un bonheur toujours constant et sans vicissitude ; car je n’ai jamais ouï parler d’aucun homme qui, ayant été heureux en toutes choses, n’ait enfin péri malheureusement.
Ainsi donc, si vous voulez m’en croire, vous ferez contre votre bonne fortune ce que je vais vous conseiller.
Examinez quelle est la chose dont vous faites le plus de cas, et dont la perte vous serait la plus sensible. Lorsque vous l’aurez trouvée, jetez-la loin de vous, et de manière qu’on ne puisse jamais la revoir. Que si, après cela, la Fortune continue à vous favoriser en tout, sans mêler quelque disgrâce à ses faveurs, ne manquez pas d’y apporter le remède que je vous propose. »

chapitre 41. Polycrate, ayant lu cette lettre, fit de sérieuses réflexions sur le conseil d’Amasis, et, le trouvant prudent, il résolut de le suivre. Il chercha parmi toutes ses raretés quelque chose dont la perte pût lui être le plus sensible ; il s’arrêta à une émeraude montée en or, qu’il avait coutume de porter au doigt, et qui lui servait de cachet. Elle était gravée par Théodore de Samos, fils de Téléclès. Résolu de s’en défaire, il fit équiper un vaisseau, et, étant monté dessus, il se fit conduire en pleine mer. Lorsqu’il fut loin de l’île, il tira son anneau, et le jeta dans la mer à la vue de tous ceux qu’il avait menés avec lui. Cela fait, il retourna à terre.

chapitre 42. Dès qu’il fut rentré dans son palais, il parut affligé de sa perte. Cinq ou six jours après, un pécheur, ayant pris un très gros poisson, le crut digne de Polycrate. Il le porta au palais, demanda à parler au prince, et l’ayant obtenu : « Seigneur, dit-il en le lui présentant, voici un poisson que j’ai pris. Quoique je gagne ma vie du travail de mes mains, je n’ai pas cru devoir le porter au marché ; il ne peut convenir qu’a vous, qu’à un puissant prince, et je vous prie de le recevoir. »

Ce discours plut beaucoup à Polycrate. « Je te sais gré, mon ami, lui dit-il, de m’avoir apporté ta pêche. Ton présent me fait plaisir, et ton compliment ne m’en fait pas moins. Je t’invite à souper. » Le pêcheur retourna chez lui, flatté d’un si bon accueil. Cependant les officiers de cuisine ouvrent le poisson, et, lui trouvant dans le ventre l’anneau de Polycrate, ils allèrent pleins de joie le lui porter en diligence, et lui contèrent la manière dont ils l’avaient trouvé. Polycrate imagina qu’il y avait en cela quelque chose de divin. Il écrivit à Amasis tout ce qu’il avait fait et tout ce qui lui était arrivé, et remit sur-le-champ sa lettre à un exprès pour être portée en Égypte.

chapitre 43. Ce prince, en ayant fait lecture, reconnut qu’il était impossible d’arracher un homme au sort qui le menaçait, et que Polycrate ne pourrait finir ses jours heureusement, puisque la Fortune lui était si favorable en tout, qu’il retrouvait même ce qu’il avait jeté loin de lui. Il lui envoya un héraut à Samos pour renoncer à son alliance. Il rompit, parce qu’il craignait que, si la fortune de Polycrate venait à changer, et qu’il lui arrivât quelque grand malheur, il ne fût contraint de le partager en qualité d’allié et d’ami.

Ce conte historico-philosophique est devenu un classique. Il a été chanté, peint, sculpté tant de fois qu’il fait maintenant partie de notre héritage culturel comme l’histoire du grand Polycrate de Samos à qui tout réussissait et qui connût un sort funeste. Il nous renseigne sur un moment clef de l’histoire, celui où la Perse étend sa domination sur l’Égypte. Le texte qui suit ces chapitres est tout à fait passionnant. Il met en scène des personnages historiques grandioses comme le secrétaire ou scribe (γραμματιστής) de Polycrate, nommé Maeandrius(-os), et son médecin Démocédès. Ce témoignage concernant le scribe de Polycrate est un témoignage historique essentiel, de plus, à porter au crédit d’Hérodote. Il apporte un indice  appréciable concernant la naissance de l’écriture en Grèce. Comme précédemment, cet extrait d’Hérodote est tiré du site de remacle.org dans la traduction de Pierre-Henri Larcher.

Les travaux publics au 5ème siècle avant J-C

Ce nouvel extrait d’Hérodote me fascine à double titre. Au premier chef, il livre le témoignage d’une grande entreprise de travaux publics commanditée par le plus puissant souverain du 5ème siècle avant notre ère. Il s’agit donc là de ce qui pourrait être comparé à un chantier pharaonique: le creusement d’un canal de plus de deux kilomètres avec un outillage sommaire. L’objectif est de faire passer la monumentale flotte du grand roi perse afin d’aller écraser l’armée athénienne et de soumettre l’Europe tout entière. Bien entendu, Hérodote donne plus d’importance qu’il n’en faut à l’entreprise comme le font tous les historiens qui écrivent pour vanter la victoire de son peuple contre l’envahisseur. La genèse de ce projet nous amène à méditer sur la puissance des superstitions. Xerxès se rappelle du naufrage tragique de l’armée de son père aux abords du mythique mont Athos. Une crainte certaine point dans l’esprit de Xerxès. Il ne se sent pas de taille à défier la haute et abrupte face de la montagne qui culmine à 2000 mètres d’altitude au dessus des flots. Peut-être se plait-elle à protéger ses sujets grecs et à exterminer ses ennemis. Aussi Hérodote nous indique comment les flottes évitaient de contourner de trop longues péninsules en halant les navires sur terre comme cela se fit au diolkos dans le Péloponnèse.
Enfin ma fascination pour les Phéniciens est renforcée par le chapitre 23 que j’ai copié dans cet extrait du livre 7. Leur ingéniosité que je loue si souvent dans les lignes de ce blog est mise en exergue par Hérodote…:

chapitre 20. Ce fut ainsi que Xerxès leva des troupes, et sur le continent il n’y eut point d’endroit à l’abri de ses perquisitions. On employa, après la réduction de l’Égypte, quatre années entières à faire des levées et à amasser des provisions; enfin il se mit en marche dans le courant de la cinquième à la tête de forces immenses. Car, de toutes les expéditions dont nous ayons connaissance, celle-ci fut sans contredit de beaucoup la plus considérable. On ne peut lui comparer ni celle de Darius contre les Scythes, ni celle des Scythes qui, poursuivant les Cimmériens, entrèrent en Médie, et subjuguèrent presque toute l’Asie supérieure, raison qui porta dans la suite Darius à chercher à se venger d’eux. Il faut penser de même de l’expédition des Atrides contre Troie, et de celle des Mysiens et des Touerions, qui, avant le temps de la guerre de Troie, passèrent le Bosphore pour se jeter dans l’Europe, subjuguèrent tous les Thraces, et, descendant vers la mer Ionienne, s’avancèrent jusqu’au Pénée, qui coule vers le midi.

chapitre 21. Ces expéditions et toutes celles dont, je n’ai point parlé ne peuvent être mises en parallèle avec celle-ci. En effet, quelle nation de l’Asie Xerxès ne menait-il pas contre la Grèce? quelles rivières ne furent pas épuisées, si l’on en excepte les grands fleuves? Parmi ces peuples, les uns fournirent des vaisseaux, les autres de l’infanterie, d’autres de la cavalerie : ceux-ci des vaisseaux de transport pour les chevaux et des troupes, ceux-là des vaisseaux longs pour servir à la construction des ponts; d’autres enfin donnèrent des vivres et des vaisseaux pour les transporter. On avait fait aussi des préparatifs environ trois ans d’avance pour le mont Athos, parce que dans la première expédition la flotte des Perses avait essuyé une perte considérable en doublant cette montagne. Il y avait des trirèmes à la rade d’Éléonte dans la Chersonèse. De là partaient des détachements de tous les corps de l’armée, que l’on contraignait à coups de fouet de percer le mont Athos, et qui se succédaient les uns aux autres. Les habitants de cette montagne aidaient aussi à la percer. Bubarès, fils de Mégabyse, et Artachéès, fils d’Artée, tous deux Perses de nation, présidaient à cet ouvrage.

chapitre 22. L’Athos est une montagne vaste, célèbre et peuplée, qui avance dans la mer, et se termine du côté du continent en forme de péninsule, dont l’isthme à environ douze stades. Ce lieu consiste en une plaine avec de petites collines qui vont de la mer des Acanthiens jusqu’à celle de Torone, qui est vis-à-vis. Dans cet isthme, où se termine le mont Athos, est une ville grecque nommée Sané. En deçà de Sané, et dans l’enceinte de cette montagne, on trouve les villes de Dium, d’Olophyxos, d’Acrothoon, de Thyssos et de Cléones. Le roi de Perse entreprit alors de les séparer du continent.

chapitre 23. Voici comment on perça cette montagne. On aligna au cordeau le terrain près de la ville de Sané, et les barbares se le partagèrent par nations. Lorsque le canal se trouva à une certaine profondeur, ceux qui étaient au fond continuaient à creuser, les autres remettaient la terre à ceux qui étaient sur des échelles. Ceux-ci se la passaient de main en main, jusqu’à ce qu’on fût venu à ceux qui étaient tout au haut du canal; alors ces derniers la transportaient et la jetaient ailleurs. Les bords du canal s’éboulèrent, excepté dans la partie confiée aux Phéniciens, et donnèrent aux travailleurs une double peine. Cela devait arriver nécessairement, parce que le canal était sans talus, et aussi large par haut que par bas. Si les Phéniciens ont fait paraître du talent dans tous leurs ouvrages, ce fut surtout en cette occasion. Pour creuser la partie qui leur était échue, ils donnèrent à l’ouverture une fois plus de largeur que le canal ne devait en avoir, et, à mesure que l’ouvrage avançait, ils allaient toujours en étrécissant, de sorte que le fond se trouva égal à l’ouvrage des autres nations. Il y avait en ce lieu une prairie, dont ils firent leur place publique et leur marché, et où l’on transportait de l’Asie une grande quantité de farine.

chapitre 24. Xerxès, comme je le pense sur de forts indices, fit percer le mont Athos par orgueil, pour faire montre de sa puissance, et pour en laisser un monument. On aurait pu, sans aucune peine, transporter les vaisseaux d’une mer à l’autre par-dessus l’isthme; mais il aima mieux faire creuser un canal de communication avec la mer, qui fût assez large pour que deux trirèmes pussent y voguer de front. Les troupes chargées de creuser ce canal avaient aussi ordre de construire des ponts sur le Strymon.

 Les mises en scènes de Platon

Platon introduit toujours ses sujets avec de petites mises en scènes vivantes qui instruisent sur les mœurs de la Grèce.

Dans Hippias majeur, nous apprenons que les Grecs avaient développé une technique de mémorisation qui leur permettaient de passer les grands poèmes épiques de générations en générations ainsi que les listes de dirigeants comme les listes des archontes des grandes cités. Cette mémoire transmise et partagée, alors que l’écriture n’est pas encore vulgarisée, est un des ciments de l’hellénisme et des cultures anciennes en général. Les traditions de transmission de la mémoire – aujourd’hui on parlerait du «passage de l’information» – est un sujet passionnant qui a revêtu de multiples formes. Il est difficile d’imaginer, pour nous, homo digitalicus du 21ème siècle baignant dans un océan de données, les trésors d’ingéniosité à déployer pour conserver sa mémoire. Témoins de cette histoire, les charges de responsable de liste royale ou les allées de statues de prêtresse de l’Héraion d’Argos.
Les protagonistes de ce premier extrait met en scène le réputé sophiste Hippias originaire de la ville d’Élis proche d’Olympie dans le Péloponnèse et Socrate. Socrate égratigne avec son impertinence habituelle les sophistes en la personne d’Hippias.

SOCRATE

— Oh ! bel et sage Hippias, comme il y a longtemps que tu n’es pas venu nous voir à Athènes !

HIPPIAS

C’est que je n’en ai pas le loisir, Socrate; car toutes les fois qu’Élis a quelque affaire à traiter avec une autre cité, c’est toujours à moi le premier qu’elle s’adresse parmi les citoyens, et moi qu’elle choisit pour ambassadeur, estimant que je suis le plus capable de juger et de rapporter les réponses que chaque cité peut faire. J’ai donc été souvent en ambassade dans différentes villes, mais le plus souvent et pour les plus grandes affaires à Lacédémone. Voilà pour quelle raison, puisque tu tiens à le savoir, on ne me voit pas souvent ici.

SOCRATE

Voilà ce que c’est, Hippias, que d’être un homme vraiment sage et accompli. Tu es également capable, comme simple particulier, tout en recevant beaucoup d’argent des jeunes gens, de leur procurer plus de bénéfices que tu n’en retires, et, comme homme public, de rendre service à ta patrie, comme on doit le faire si l’on veut être considéré et se faire estimer du grand nombre. Mais dis-moi, Hippias, quel peut être le motif pour lequel ces anciens, si réputés pour leur sagesse, un Pittacos, un Bias, un Thalès de Milet et ceux qui ont suivi jusqu’à Anaxagore, se sont tous ou presque tous manifestement tenus loin des affaires publiques ?

HIPPIAS

Quel motif veux-tu que ce soit, Socrate, sinon qu’ils en étaient incapables et n’étaient pas assez intelligents pour embrasser à la fois les affaires de l’État et celles des particuliers ?

SOCRATE

— Faut-il donc, au nom de Zeus, croire que, comme les autres arts se sont perfectionnés et que les ouvriers du temps passé étaient de piètres artisans au prix de ceux d’aujourd’hui, votre art a vous, les sophistes, s’est perfectionné de même, et que ceux des anciens qui se sont appliqués à la sagesse sont de piètres savants à côté de vous ?

HIPPIAS

C’est parfaitement exact.

SOCRATE

Ainsi donc, Hippias, si Bias ressuscitait à présent parmi nous, il ferait rire de lui à côté de vous, de même que Dédale, à entendre les sculpteurs, s’il vivait de notre temps et créait des oeuvres comme celles qui ont fait sa renommée, ne récolterait que moqueries.

HIPPIAS

Oui, Socrate, il en serait comme tu dis. Cependant moi, j’ai l’habitude, à l’égard des anciens et de nos devanciers, de les louer les premiers et plus que ceux d’aujourd’hui ; car je me garde de la jalousie des vivants et je redoute le ressentiment des morts.

SOCRATE

Voilà qui est bien parler et raisonner, Hippias, à ce qu’il me semble. Je puis moi-même attester avec toi que c’est la vérité et qu’en effet votre art s’est perfectionné pour ce qui est de pouvoir traiter les affaires publiques en même temps que les affaires privées. Par exemple Gorgias le sophiste bien connu de Léontini, qui est venu ici en ambassade au nom de son pays, parce qu’il était de tous les Léontins le plus capable de traiter des affaires publiques, s’est fait dans l’assemblée du peuple une réputation d’excellent orateur et en même temps, par ses séances privées et ses leçons aux jeunes gens, il a gagné de grosses sommes sur notre ville. Veux-tu un autre exemple ? Notre célèbre ami Prodicos a été souvent député par son pays en divers endroits et en dernier lieu il est venu ici, il n’y a pas longtemps, comme ambassadeur de Kéos. Or il a parlé devant le sénat avec de grands applaudissements et en même temps il a donné des auditions privées et des leçons aux jeunes gens, et gagné ainsi des sommes fabuleuses. Parmi les anciens sages au contraire, aucun n’a jamais cru devoir exiger de l’argent pour prix de ses leçons, ni faire étalage de sa science devant toute sorte de gens, tant ils étaient simples et ignoraient quelle valeur a l’argent ! Au contraire, chacun des deux sophistes que j’ai nommés a tiré plus d’argent de sa science que tout autre artisan de son art, quel qu’il soit, et de même Protagoras avant eux.

HIPPIAS

Je vois bien, Socrate, que tu n’as aucune idée des beaux profits de notre métier ; car si tu savais combien je me suis fait d’argent, moi qui te parle, tu serais bien étonné. Je me bornerai à un seul exemple. Un jour je m’étais rendu en Sicile, alors que Protagoras s’y trouvait et qu’il était en pleine vogue et déjà assez âgé ; bien que je fusse beaucoup plus jeune que lui, en un rien de temps je me fis plus de cent cinquante mines et plus de vingt dans une seule minuscule localité, Inycos. Quand je fus de retour chez moi avec cette somme, je la donnai à mon père, et lui et tous mes concitoyens en demeurèrent surpris et émerveillés. Et je suis à peu près sûr que je me suis fait plus d’argent que deux sophistes pris ensemble à ton choix.

SOCRATE

Voilà certes un bel exemple, Hippias, et qui prouve nettement combien ta science et celle de nos contemporains l’emportent sur celle des anciens. Il faut convenir, d’après ce que tu dis, que nos devanciers étaient de grands ignorants, puisqu’on rapporte qu’Anaxagore fit tout le contraire de vous. Il avait hérité d’une grosse fortune ; il la perdit tout entière par sa négligence, tant il est vrai qu’avec toute sa science il manquait d’esprit. On en rapporte autant d’autres anciens. Ce que tu dis me paraît donc être une belle preuve que la science de nos contemporains est supérieure à celle de leurs prédécesseurs, et beaucoup de gens sont de ton avis, que le savant doit être avant tout savant pour lui-même, ce qui veut dire naturellement qu’il doit se faire le plus d’argent possible.

— Mais en voilà assez là-dessus. Dis-moi maintenant une chose : parmi les villes où tu t’es rendu, quelle est celle où tu as fait le plus d’argent ? C’est évidemment Lacédémone, où tu es allé le plus souvent ?

HIPPIAS

Non, par Zeus, Socrate.

SOCRATE

Que dis-tu ? Serait-ce de là que tu as tiré le moins ?

HIPPIAS

Je n’en ai même jamais tiré la moindre obole.

Quelques paragraphes plus loin, Platon aborde le sujet de la mémorisation qui permit aux Grecs de passer leur mémoire et leur culture quand l’écriture n’était pas encore répandue.

SOCRATE

Mais alors, qu’est-ce qu’ils écoutent volontiers et applaudissent, quand tu leur parles ? Dis-le-moi toi-même, puisque je ne le devine pas.

HIPPIAS

Les généalogies, Socrate, soit des héros, soit des hommes, la manière dont les villes ont été fondées dans les anciens temps et en général toute l’histoire ancienne, voilà ce qu’ils écoutent avec le plus de plaisir, de sorte qu’à cause d’eux j’ai été obligé d’apprendre à fond et de travailler d’arrache-pied toutes ces matières.

SOCRATE

Par Zeus, il est heureux pour toi, Hippias, qu’ils ne soient pas curieux de connaître la liste des archontes depuis Solon : car tu aurais eu fort à faire pour te la mettre dans la tête.

HIPPIAS

Pourquoi, Socrate ? Il me suffit d’entendre une fois cinquante noms pour que je les retienne.

SOCRATE

— C’est vrai ; j’oubliais que tu sais la mnémonique. Aussi je pense qu’il est bien naturel que tu plaises aux Lacédémoniens, toi qui sais tant de choses, et qu’ils s’adressent à toi comme les enfants aux vieilles femmes pour leur conter de belles histoires.

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